PAR UN SPIRITUALISTE
Depuis trente ans environ des écrivains de tous
genres, publicistes, philosophes ou romanciers ont
déifié publiquement les sens; d'autre part, des métaphysiciens enivrés de rationalisme et d'honnêtes gens indignés ont entonné des dithyrambes à la gloire de l'esprit pur et crié haro sur les sens. Est-il donc possible aujourd'hui de parler des sens pour admirer leurs fonctions, pour leur attribuer une extrême importance, même dans la vie intellectuelle, sans encourir le soupçon de partager ou de répandre des doctrines mauvaises? Je l'espère. Les sens ne peuvent mais des exagérations contradictoires de quelques métaphysiciens, nongplus que des divagations de quelques cerveaux malades ou des mœurs licencieuses de tous les débauchés; ils ne méritent ni ces indé-
centes apothéoses, ni ces diatribes méprisantes. La vérité est au milieu. Entre ces deux excès, il y a place pour une simple apologie des sens adressée à la fois et à ceux qui leur accordent un rôle et une dignité qu'ils n'ont pas, et à ceux qui méconnaissent leur importance et leur destination véritable.
Cette apologie est possible à deux conditions. La première est d'étudier les sens en eux-mêmes et dans leur domaine propre, sans arrière-pensée, sans préoccupation d'aucune question étrangère, de ne voir tout d’abord dans les sensations que ce qu’elles sont, réduites à elles-mêmes, des manières de sentir et non ce qu en fait ensuite la raison, des moyens de connaître ; de ne pas chercher de parti pris la raison dans les sens et les idées dans les sensations. La seconde est d'écarter soigneusement toute considération morale qui ne peut qu'embarrasser et fausser l’observation en introduisant dans l'esprit de l'observateur l'idée du trouble que portent dans la vie les passions et les désirs sensuels, quitte à passer à l'avance condamnation avec les moralistes sur les égarements où les sens et leurs mouvements déréglés peuvent jeter la raison et la volonté, C'est pourquoi, spiritualiste sincère, décidé à remplir cette double condition d’une étude consciencieuse des sens, j'essayerai de connaître et de dire d’abord l'importance et le rôle général de la sensibilité, puis les fonctions premières et essentielles de ces puissances et de ces modes de la sensibilité qu'on appelle les sens et les sensations,
enfin de rechercher particulièrement comment nous sentons les corps extérieurs et le nôtre, comment naît et s’éclaire le sentiment que nous avons de nos organes, comment nous sommes capables de mouvoir habilement tous nos membres, et de localiser vaguement ou précisément nos sensations dans les régions invisibles de notre corps. J'ai la confiance que, loin de faire courir aucun risque à la spiritualité de notre âme et à la diginité de la raison, cette étude désintéressée des sensations et des sens ne peut que répandre plus de lumière sur la nature immatérielle du principe pensant et rendre un plus éclatant hommage à l'autonomie de l'intelligence raisonnable,