CHAPITRE
Du rôle général de la sensibilité.
De toutes les puissances de notre âme, la sensibilité a été de tout temps la moins connue et la moins étudiée par les philosophes, Elle est pourtant la plus frappante, c'est celle qui fait le plus de bruit et de tumulte
dans la vie de chaque homme, dans la vie publique et dans l’histoire de l'humanité.
Nous voyons dès l’antiquité philosophique la plus reculée les éléates et les pythagoriciens s'occuper de la nature et de l’origine des idées ; mais de nos sentiments, point. Nous trouvons dans Platon les théories les plus belles, peut-être les plus vraies, sur la raison, son objet ét sa puissance ; mais la sensibilité qu'il méprise, tant qu’elle ne se fait point l'auxiliaire de la raison sous la forme de l’amour du beau, n’est guère pour lui que le sujet de poétiques anathèmes, et non d’une sérieuse étude psychologique. Nous avons d’Aristote un immortel monument élevé à l'intelligence dans l’Organon, qui est comme la table de ses lois, mais rien de semblable pour la sensibilité. Personne n’a décrit mieux que lui sans doute les passions des différents âges, mais ce sont surtout des tableaux à l'usage de l’orateur et des conseils de rhétorique. Quelques opuscules sur la sensation et les choses sensibles, sur le sommeil et la veille, sur le principe du mouvement dans les animaux, font regretter que la sagacité de l'observateur nait pas eu à son service les ressources et les connaissances de la physiologie moderne. Ce n’est pas aux stoïciens, qui la nieraïent volontiers, qu’il faut demander une exacte connaissance de la sensibilité; un aveugle jugerait mieux des couleurs et désirerait davantage de les connaître. Les épicuriens eux-mêmes ont fait aux sens une bien large part dans leur morale et concédé de grandes
APOLOGIE DES SENS. 65 licences, mais ils jugeaient inutile de les connaître, ne se croyant pas obligés d'en réprimer les Mouvements. Tout le moyen âge s'est renfermé dans l'étude et la pratique stérile -des lois littérales du raisonnement ; les maîtres et les écoliers de la Sorbonne met-
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taient beaucoup de passion dans leurs tournois syllogistiques, mais barbara et baralipton n'ont jamais
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donné à personne la connaissance de l'homme.
Bacon a tracé beaucoup de cadres; il n’a pas plus rempli que les autres celui de la science de l'âme sensible. Descartes, qui faisait de l’âme une chose qui pense, n’était pas disposé à donner aux phénomènes
de la sensibilité leur place légitime dans la vie de l’homme et dans ses propres études. Le Traité des
passions, dont le titre semble donner un démenti à ce que nous disons, en est, au contraire, la meilleure confirmation; c’est un traité de physiologie où les passions résident dans le corps ou dans les mouvements des esprits animaux plutôt que dans l'âme. Le dix-septième siècle s’est occupé comme lui des idées, rien que des idées; sa philosophie fut ou une métaphysique rationnelle, ou une psychologie de l'âme raisonnable, mais non de l’âme sensible en même temps qu'intelligente. Au dix-huitième siècle, où les sens furent mis partout en honneur, on s'attend à trouver la sensibilité exactement étudiée sous toutes ses formes ; iln’enestrien. Locke, Condillac, tous ceux enfin qu’on appelle sensualistes, ont confondu l'intelligence
avec la sensibilité; ce sont les idées qu'ils ont cher-
chées et cru trouver dans les sensations, plutôt que les sensations elles-mêmes, comme quelques -uns d'entre eux ont placé la raison dans les organes et l'homme tout entier dans son corps. Quand ils étudiaient la sensibilité et ses phénomènes, c’étaient encore l’esprit et ses lois qu’ils prétendaient découvrir sous d'autres noms. Enfin les moralistes de tous les ages, les romanciers et les poëtes ont certainement tracé de belles et fidèles peintures des sentiments et des passions; mais la nature même de leurs études exclut toute vue d'ensemble et vraiment philosophique; elle ne supporte pas surtout une analyse des sensations et des sens, malgré les tentatives téméraires et honteuses de quelques romanciers contemporains. Il ne faudrait pas croire cependant que les sentiments moraux n'aient rien de commun avec les sensations les plus vulgaires de la douleur ou du plaisir physique. Le langage a raison, quand il exprime par des mots de la même famille les emportements de la passion, les sentiments les plus nobles et les émotions grossières des sens. La faculté de sentir est une, malgré la diversité de ses phénomènes; les plus humbles, les plus vulgaires, les plus grossiers n'ont pas une autre nature, une autre essence que les plus purs et les plus élevés. Il faut étudier les uns comme les autres pour connaître la nature de l’homme ; il faut étudier les uns avant les autres pour comprendre et expliquer par l'exemple des fonctions des sens le rôle et le but des sentiments et des passions.
La sensibilité, sous une forme quelconque, intervient partout et se mêle à tout. Dans les régions inférieures, elle est si étroitement unie à la vie physique que quelques physiologistes, Bichat le premier, ont pu les confondre, faire de la sensibilité une attribution de la matière organisée, en un mot, la placer dans les organes, dans la chair, dans les tissus les plus cachés. Sans faire de système, le commun des hommes place aussi d'une certaine facon la sensibilité dans les organes et la confond aussi avec la vie. On dit et l’on parait croire que la sensation de la faim ou de la soif, et non pas seulement la cause qui la produit, est dans l'estomac ou dans le gosier. Et parce qu'on ne voit qu'à l’aide des yeux, qu'on n’entend qu'avec les oreilles, on confond volontiers les sens avec leurs organes, et l'on attribue à l’œil et non point à l’âme la puissance de voir,
La sensibilité est aussi intimement mélée à l’intelligence qu’à la vie organique; sentir, sentire as0dvecdat, sont des mots également équivoques dans les trois langues, et l’on trouverait la même ambiguité dans la plupart des idiomes, Si pure, si abstraite que soit notre pensée, elle a besoin d’une représentation sensible, comme d’un corps où elle se loge, ainsi que notre âme habite dans le sien.
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Pourquoi la sensibilité intervient-elle ainsi dans tous les phénomènes de notre vie physique, ou intel-
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lectuelle, ou morale? Pourquoi n’est-il rien qui ne nous touche, ne nous affecte, ne nous émeuve ? Pour-
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quoi toute chose est-elle pour nous un sujet de plaisir ou de douleur? En général, pourquoi jouissons-nous ou souffrons-nous ? Pourquoi souffrons-nous surtout ? car la joie, le plaisir, semble porter en sOi Sa raison être, et comme le signe de sa légitimité; la souffrance, au contraire, paraît aisément inutile, superflue, injuste.
Il y æ deux chefs d'accusation sur lesquels l'homme a depuis longtemps dressé le procès contre la Providence : ce sont le libre arbitre, ou plutôt son œuvre, le mal moral, la faute, le péché, et le mal physique, la douleur. Toutes les écoles d’athéisme, dans leur guerre contre la Providence, ont formulé cette plainte : «Est-ce un Dieu bon, celui qui a fait l’homme capable du mal, qui a mis en lui de mauv ais instincts, de mauvais désirs, qui l’a livré en proie aux passions, qui l'a créé méchant, en un mot, et lui a dit, par dérision cans doute : Fais le bien? » D’autres ont argué de notre misère : « Pourquoi donc avoir créé l’homme sujet à la douleur? Dieu était-il donc à ce point jaloux de l’éternelle félicité dont il jouit, qu'il ait craint que l’homme ne lui en dérobât quelque parcelle, s'il l'eüt fait heureux sur la terre? ou bien le spectacle de notre malheur fait-il la plus grande partie de son bonheur à lui? Bon, il nous aurait dispensé le plaisir et la joie, nous aurait épargné la souffrance; il nous eût faits plus semblables à lui en nous créant, comme lui, exempts de souffrir. » Sans être athée, sans nier la Providence, n'est-il personne dont le cœur croyant ne
APOLOGIE DES SENS. 69 se soit révolté un instant, lorsque, frappé dans une de ses affections les plus chères et Les plus légitimes, il succombait à la douleur, et n’ait murmuré : « Mon ( Dieu !'pourquoim'envoyez-vous cette douleur? Qu’ai-je fait pour la mériter? Si vous êtes bon, votre providence a des mystères que ma raison ne peut comprendre. » Il est facile de répondre aux vaines déclamations des uns; il y aurait beaucoup à dire pour apaiser les murmures excusables des autres. La meilleure de toutes les réponses à ceux qui arguent de la douleur contre la providence divine, ne serait-ce pas d'expliquer, au moins en partie, le rôle et la destination générale de la sensibilité dans la vie de l’homme ?
Ce qu'il y a de plus beau et de plus grand à nos yeux dans le spectacle du monde matériel, ce n’est