‹ L'âme et le corpsChapitre 18 sur 44 · LE · texte numérisé non relu

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de la santé, de la régularité des fonctions de son corps. Les besoins de celui-ci seront ses appétits à elle, et les maux de l’un, les douleurs de l’autre. La sensibilité est le ciment de cette union. Le monde entier de la matière reprend aussi son influence sur l’âme sensible ; grâce à l'intermédiaire de nos organes, à cette soumission de l'âme à tous leurs mouvements, à ce ressentiment de tous leurs états, la nature extérieure agit indirectement sur l'âme. Des extrêmes limites du monde, la dernière étoile, traversant de ses rayons l’immensité de l'étendue, va peindre dans son image visible sa grandeur et son éloignement; toutes les propriétés des corps, tous leurs phénomènes, en se faisant sentr, se font connaître utiles ou nuisibles, et

révèlent à la raison le secret de leurs lois. L'âme est rentrée dans le concert de l’univers. Le genre humain, la société, la famille, l’enlacent à leur tour et en font un être moral. Le spectacle qu'elle considérait tout à l'heure en témoin indifférent ou qu elle ne voyait même pas, elle en est maintenant un acteur intéressé. Voilà l’homme lié par des affections de toutes sortes à ses parents charnels, lié par la sympathie des intérêts et des passions au pays où il est né, à ses concitoyens, à tous ses semblables. L’âme sensible devient accessible encore à l'attrait de la vérité, à celui du beau et du bien. Désormais il est un mobile qui la pousse à chercher le vrai, c’est que la possession d’une vérité la remplit d’une joie intérieure et indicible, et excite en elle le désir de nouvelles découvertes. C'est cet amour du vrai qui fait les savants, comme l'amour du bien fait les martyrs. Ivre de cette joie, Archimède parcourt comme un insensé les rues de Syracuse, et succombe sous le fer d’un soldat romain, tant son ardeur est grande à résoudre un nouveau problème. Sans cet amour du vrai il eùt vécu obscur et ignorant malgré son génie, et, comme lui, les Archimèdes de tous les siècles; hous ne connaîtrions pas tant de grandes vérités. C’est aussi l'amour du beau qui fait les grands artistes et les belles œuvres; le mythe de Pygmalion se réalise tous les jours dans l'âme des maïtres; ce n’est point de leurs œuvres qu'ils sont amoureux, mais de la beauté idéale qu'ils s'efforcent de représenter en elles.

APOLOGIE DES SENS. 77 Le Dieu d’Aristote, qui n’ordonne pas et ne gouverne pas le monde volontairement, mais qui le tient suspendu à lui sans le savoir, comme le pôle attire l’aiguille aimantée, et l'organise par le charme irrésistible qu'exerce sans conscience sa nature souverainement bonne, belle et parfaite, n’est point le vrai Dieu; mais nous trouvons dans cette hypothèse célèbre une grande image du rèle général que joue la sensibilité dans la vie de l’homme.

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Liés ainsi de tous côtés par les chaînes de la sensibilité à tout ce qui nous entoure, ne devenons-nous pas le jouet ou l'esclave de toutes les choses et de tous les êtres auxquels la sensibilité nous attache? Est-ce donc seulement pour que nous occupions notre place dans l'univers, pour que rien ne détonne dans l'harmonie du monde que notre âme y est comme enlacée dans les rets de la douleur et du plaisir? Ou bien est-ce en vue de l’homme lui-même, de son intérêt propre et de l'accomplissement de sa destinée terrestre ou future que la sensibilité l’attache aux objets de toutes sortes et la soumet à leur action? L'œuvre de Dieu est si parfait, les moyens si sagement combinés avec les fins particulières, et celles-ci avec la fin générale, que, quel que soit l’être ou l’objet que l’on considère un moment, tout le reste ne semble avoir

été fait que pour lui seul, tandis qu'il a été fait luimême, sans doute, pour tout le reste. Quel que soit le point de vue où l’on se place pour considérer le tout, on est toujours au centre où tout vient aboutir, d’où tout rayonne. Si nous nous placons hors de nous-mêmes pour admirer cette harmonie, elle nous semble toujours aussi belle, quoique nous n'en soyons pas le centre, et la sensibilité nous apparaît comme le moyen de notre dépendance et l'instrument de notre soumission à tout ce qui existe. Mais si, changeant de point de vue, nous prenons l’homme lui-même pour centre de perspective, l'harmonie du monde nous paraît encore plus admirable, parce que cetie fois c'est à nous que tout semble converger; alors nous ne voyons plus seulement dans la sensibilité comme un joug étranger que nous portons, mais un moyen de soumettre l'univers entier pour nous servir, au lieu d'être soumis à lui comme des patients; alors, c'est pour nous-mêmes, dans notre intérêt propre, en vue de notre existence actuelle ou de notre destinée future que nous sommes sensibles, et tous les phénomènes de la sensibilité, sa nature, ses lois, s ordonnent et s’éclairent à nos yeux dans cette nouvelle perspective.

Les impressions que produisent sur nous les objets extérieurs ne sont pas seulement des sensations agréables ou pénibles qu'il nous faille accepter ou subir, telles qu’elles nous arrivent, comme des conséquences nécessaires des lois générales de la nature, agréables,

APOLOGIE DES SENS. 79 comme üne bonne fortune, douloureuses, commie un accident dont nous sommes fortuitement victimes. A notre nouveau point de vue, il y a autre chose dans les sensations : elles sont pour nous les signes des propriétés des corps et des états différents de nos organes, des rapports que soutiennent avec nous les objets extérieurs et notre propre corps avec notre âärne : ce sont des avertissements. L'homme seul a le doti de la parole; autour de nous la nature est muette. Ce n’est pas que les choses n'aient pour nous ni utilité ni péril; il n’est rien, au contraire, qui ne puisse nous servir ou nous nuire. Les substances inanimées recèlent pour nous dans leur sein un germe de vie et de réparation, ou un germe de maladie ou de mort; tous les êtres vivants qui nous entourent sont nos amis ou nos ennemis; chaque objet, chaque être a des propriétés ou des puissances bienfaisantes ou malfaisantes à l’homme; mais nous ne pouvons les distinguer et les connaître si les choses n’ont point de signes qui nous les révèlent : amis ou ennemis, substances nourricières ou vénéneuses sont confondues ; nous les approchons indistinctement de nos lèvres et buvons au hasard la santé ou la maladie, la vie ou la mort. Les sensations de toute espèce qui naissent en notre âme sous l’action de ces objets sont le langage des choses, et ce langage se compose de deux mots que tout le monde comprend à merveille : le plaisir et la douleur. Sur tous les tons aigus ou graves, ces signes ont le même sens; le plaisir qui flatte le goût dit : Ac-

cepte, c’est la force, la santé, la vie de ton corps; la douleur qui l'irrite : Repousse, c’est la maladie, le poison, la mort. Dés lors les propriétés utiles ou nuisibles des choses nous sont signalées; c’est à nous de profiter de ces avis. Voyez l'animal, qui a d'autant plus besoin d'être averti par les sensations des propriétés utiles ou nuisibles des choses, qu’il n’a pas la raison, voyez comme il interroge la nourriture qu’on lui offre, comme 1l la regarde, comme il la flaire, comme il la prend avec confiance sur le signe d’une sensation agréable de l’odorat ou du goût, comme il la repousse, quelque besoin qu'il en aït, sur un signal contraire. L'homme, quand il n’a été élevé que par la nature, ne se conduit pas autrement et accorde une foi entière à ces avertissements de la sensibilité. Je me rappelle avoir vu un jeune idiot, légal, peut-être l’inférieur de la brute, consulter ainsi de l’odorat, flairer comme une bête chacun des aliments qu’on lui présentait avant de l’approcher de sa bouche.

Ce n’est pas seulement dans l'ordre des choses de la vie animale que les sensations ont pour nous cette valeur indicative, que le plaisir et la douleur sont les signes naturels des choses utiles ou nuisibles. Dans notre cœur aussi naissent naturellement des sentiments de sympathie à l'égard de nos semblables ou de leurs actes qui semblent nous dire : Aïe confiance, c’est un ami; ou des sentiments douloureux qui signifient : Méfie-toi, c’est un méchant. Une joie secrète parle à notre raison à la vue ou au récit d’une

APOLOGIE DES SENS. si action : Regarde, c’est le bien; ou une peine intérieure : Prends garde, c’est le mal. On appelle sens moral la source de ces avertissements, et il est si vrai que ces plaisirs ou ces peines sont un langage, que l'usage a personnifié le sens moral et vulgarisé cette métaphore : le’eri de la conscience.

Il ne faut donc pas voir dans l’action des objets extérieurs sur notre âme, dans cette prise que leur donne sur nous la sensibilité, un asservissement de l’homme à tout ce qui l'entoure, mais plutôt un moyen de se l'asservir à lui-même, de se garantir du péril secret qui se révèle et de mettre à profit des bienfaits cachés. Il ne faut donc pas voir dans la puissance de sentir, dans celle de jouir, dans celle même de souffrir, une déchéance de notre nature ; la sensibilité est naturelle et nécessaire à l’homme, au premier de tous comme à chacun de nous. Malebranche se pose, dans la Recherche de la vérité, cette question délicate pour un prêtre oratorien : Le premier homme avait-il les mêmes sens que nous ? Était-il, comme nous, sujet à l'impression des objets extérieurs, à la douleur et au plaisir ? Et il la résout affirmativement. Oui, Adam avait les mêmes sens que nous autres, ses descendants; son esprit, fait pour connaitre Dieu, n’en pouvait être détourné pour s'occuper des affaires de son corps; es sensations avaient pour lui les mêmes avertissements, mais la douleur était respectueuse à son égard, il n’était point son esclave; aussitôt née, il la faisait taire, mais elle avait parlé. La douleur, il faut en convenir, à

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