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108 AMPOLOGIE DES SENS,
l’on voulait en faire un sens individuel, pour quelque raison que ce fût, le séparer des cinq sens, au lieu de le numéroter à la suite dans une même série. Il faudrait aussi, obéissant aux mêmes motifs, reconnaître un sens de la faim et un autre de la soif, dans l’ordre des sens internes de la vie, car la périodicité de ces sensations est assez régulière, le siége assez déterminé , le but assez manifeste, la nature et le caractère assez spéciaux, pour distinguer dans le sens vital des sens particuliers, lorsque nous distinguons dans la vie des sensations si facilement séparables de toutes les autres. Mais alors il n’y aurait plus de raïson pour ne pas ériger en autant de sens distincts, en la généralisant, chaque sensation née d’un besoin déterminé de notre corps; or, notre machine en a tant que l’on peut dire ou que l’on doit taire ! Les médecins seuls ont des mots prudes et barbares pour les désigner; encore ne les nomment-ils et ne les connaissent-ils pas tous. Le-champ est ouvert aux no= menclateurs, et chacun voudra ajouter à la liste un sens de plus, découverte “M aisée que celle d’uné planète nouvelle; il n’y a qu’à déterminer le moins
vaguement possible une sorte de sensation vitale, à la généraliser, et à donner à son principe un nom de convention. Ne vaut-il pas mieux, sans méconnaitre les différences réelles et sans créer des facultés arbitraires, nous en tenir au sens vital, la nature n'ayant pas tracé dans nos organes des divisions matérielles que nous puissions transporter toutes faites
dans nos théories et dans notre langage? D’autant plus que jouir ou souffrir de la faim, satisfaite ou irritée, ou de toute autre nécessité corporelle, c’est toujours jouir ou souffrir, et que l’intensité du plaisir ou de la douleur, au moins dans l’ordre physique, a beaucoup plus d'importance que la nature ou le siége de la sensation. Entre deux maux il faut choisir le moindre; entre deux maux égaux, quoique divers, le choix est insignifiant.
Faim, migraine, colique, mal de dents, toutes ces sensations, quoique différentes de siége et de nature, se confondent dans la douleur, commune à toutes. Un physiologiste dont le nom m’échappe, frappé de cette particularité, très-remarquable en effet, que les aliénés sont souvent msensibles à la douleur physique, à ce point qu on peut pratiquer sur eux les plus douloureuses opérations sans qu'ils tressaillent, sans qu'ils jettent un cri ou paraissent émus, et qu'ils se font parlois eux-mêmes d’horribles blessures avec une énergle que la souffrance devrait abattre, proposait naguère de distinguer un sens qu'il aurait appelé, je crois, a/gésique. Ce sens, lui paraissait-il, est bien réel et bien distinct de tout autre, puisqu'il est comme paralysé chez quelques insensés, tandis que les autres fonctionnent : c'est ainsi qu’un aliéné peut contempler fixement l'éclat du soleil sans en être blessé ; il le voit, le sens de la vue subsiste et fonctionne, mais il n'en est pas ébloui; le sens algésique est paralysé. Je ne serais point d'avis d'accepter ce nouveau sens,
même en le débaptisant; mais je suis également frappé de ce que ces remarques ont d'mgénieux, d'instructif et de vrai, et je vois dans ce sens algésique les caractères essentiels du sens vital, qui serait très-exactement nommé lui-même de ce nom, à la condition d'y faire entrer en commun avec la douleur le plaisir, représenté par une autre racine grecque.
Le sens vital n'est-il pas par excellence le sens du plaisir et de la douleur? Que sont la joie et la souffrance morales mises à part, que sont les plaisirs et les douleurs des sens externes, de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût, en comparaison des émotions intérieures de ce sens de la vie ? Les seules sensations du toucher peuvent approcher de la violence ou de l'intensité des douleurs et des jouissances vitales; et cela, parce que le toucher se lie étroitement avec le sens de la vie, au point qu'on les confond aisément. Par exemple, je saisis un morceau de fer rougi au feu, j'en éprouve une douleur très-vive et qui se prolonge; mais est-ce bien réellement la sensation du toucher qui est si douloureuse, ou n'est-ce pas plutôt déjà le sens vital qui intervient? Jai retiré ma main au premier sentiment de la chaleur, maïs l'épiderme
est soulevé, la chair profondément atteinte; le con-
act du corps étranger brülant, le toucher, par conséquent, est incontestablement la cause première de la douleur que je continue à ressentir, mais la cause actuelle, prochaine et véritable, c’est l'état de ma main
en lambeaux; on ne peut dire, dès l'instant où le corps brûlant est éloigné de ma main, que cette sensation douloureuse soit une sensation du toucher. Tout à l'heure j'attribuais au toucher la souffrance et sa continuité; maintenant que jy ai regardé avec quelque attention, ]j ai peine à faire la part de ce sens, non pas dans la production du phénomène général, mais dans le ressentiment de la douleur.
Quelque conséquence que l’on tire de cet exemple, qui mérite, je crois, l'attention des psychologues et des physiologistes, il est évident que les sensations de nos cinq sens externes ne peuvent être comparées, pour l'intensité du plaisir ou de la douleur, aux sensations intimes de la vie. Pourquoi? Maine de Biran et d'autres encore ont déjà remarqué que plus les sensations sont émouvantes, plus l'élément du plaisir ou de la douleur y domine, et plus elles sont indistinctes et confuses; plus, au contraire, elles sont calmes et voisines de l'indifférence, et plus elles sont claires et distinctes. Gela nous explique bien, au moins en partie, pourquoi les sensations dues aux sens extérieurs sont plus claires et mieux déterminées que celles du sens vital. L’émotion physique, agréable ou douloureuse, en est le plus souvent nulle ou insignifiante, tandis que les secondes nous affectent violemment. Mais cela n’explique en aucune facon comment et pourquoi les premières sont ordinairement si calmes et les secondes généralement si puissantes. [l faut chercher cette explication dans la
comparaison des fonctions respectives du sens de la vie et des sens externes.
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L’unique affaire du sens de la vie est de nous avertir de tout ce qui compromet le bon état de notre corps, de ses dérangements actuels; aussi, tant que la santé n'est pas atteinte, le sens vital se tait. Il n’en faut pas conclure que les sens extérieurs ne servent pas non plus à la conservation du corps et à l’entretien de la vie; mais leur rôle est différent, bien qu'il concoure au même résultat.
Notre corps est bien destiné à vivre d’abord de sa vie propre, mais non comme celui d’une huître enfermée dans sa coquille, isolée du monde dans sa forteresse insensible. Il doit se mouvoir au milieu des autres; il doit même, pour vivre de la vie la plus élémentaire, accomplir certains actes extérieurs et indispensables, Le mollusque attend dans sa coquille, qu'il lui suffit d'ouvrir, la nourriture que le flot lui apporte ; il lui suffit de la fermer pour retenir celle-ci; il n’a pas besoin ni de se mouvoir dans l’espace, ni de distinguer de loin un aliment qui vient le chercher ou un danger contre lequel il est armé sans le connaître. Aussi est-il presque immobile, car son mouvement s'arrête intra muros; aussi n'a-t-il d'autre sens que le sens vital et le plus grossier toucher. Il en
est autrement des animaux supérieurs , de l’homme surtout. Le corps humain est exposé sans cesse à l’influence salutaire où malfaisante de tous les autres au milieu desquels il se meut. Or le sens vital intérieur s'arrête en deçà des limites de notre corps; il faut donc à l’homme des sens qui puissent agir ou patir à ces limites extrêmes, sur les frontières du COTPS, comme le toucher et le goût, ou même les franchir par un privilége particulier et exercer au loin leur surveillance, comme l’odorat, l’ouie et la vue. Les sens externes interviennent done aussi dans l'affaire de la vie et de la conservation du cotps , mais autrement et de plus loin que le sens vital intérieur. Celui-ci nous avertit du mal déjà accompli ou commencé, ceux-là du mal futur, du danger possible ou probable, non plus de l’état actuel de notre corps relativement à son
état antérieur, mais de sa situation et de ses rapports
vis-à-vis des corps environnants. Les fonctions du sens vital intérieur sont donc étroites et indispensables; les fonctions des cinq sens sont plus larges, ce sont des fonctions de prévoyance. Ainsi la vue du précipice qui est devant moi ou du fer qui me menace, mais que je puis encore éviter, qui ne me blesse pas encore, n'est pas, quoique très-utile assurément, aussi intimement mêlée à l'affaire de la vie que la douleur que je ressens, une fois précipité dans l’abîme, ou lorsque le fer a pénétré dans mes chairs.
De là cette différence remarquable entre les sensations internes et celles des sens extérieurs : dans les
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