‹ L'âme et le corpsChapitre 24 sur 44 · CL FETE · texte numérisé non relu

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premières, la douleur doit être d'autant plus vive que le mal est présent; dans les autres, la vie n’est que menacée, elle n’est pas encore atteinte, un avertissement suffit, nous pourrons éviter le danger. Dans le premier cas, par quelque pensée que l'esprit soit occupé, ilfaut absolument qu'il s'en détourne, il faut que l'âme intervienne , toute affaire cessante ; l'ennemi est dans la maison, 1l presse, la vivacité de la sensation se mesure sur le dommage qu'il a fait. Dans le second cas, l'ennemi n'est qu'à nos portes ou plus loin encore. A quoi bon une trop vive douleur? un simple avis suffira , l’âme a dans son intelligence assez de sagacité, dans sa puissance assez de ressources pour pourvoir aux circonstances ; il n'est pas besoin de crier si fort; le danger signalé, elle avisera ; une sensation violente et douloureuse dépasserait le but. L’avertissement de l’ouïe ou de la vue est comme une sommation préalable, ou, si l'on peut accepter cette comparaison vulgaire, une sommation sans frais. L’avertissement du sens vital est plus rude, 1l est brutal, mais cette brutalité est nécessaire. Ne nous étonnons donc pas si les sensations intérieures sont plus vives et plus confuses. Peu importe d'où le mal est venu; il est venu, il n’y a plus qu’à y remédier sans perte de temps. Comme la nature est sage! Nous voyons cette même sagesse éclater dans la vivacité ou l'indifférence des sensations extérieures, exactement graduées selon la part plus ou moins directe que prend à l'affaire de la vie chacun des sens externes. Ne voyons-nous pas, en

APOLOGIE DES SENS. , 115 effet, que les sensations extérieures sont d'autant plus douloureuses ou agréables que le sens qui les recoit remplit une fonction plus étroitement liée à la nutrition ou à la réparation du corps et à l'entretien de Ja vie? que le plaisir ou la douleur physique diminue, au contraire , d'intensité et S’efface de plus en plus, à mesure que ces sens sont moins indispensables à l’animal pour vivre de la vie la plus grossière ?

Des cinq sens externes, il en est qui servent presque exclusivement d’auxiliaires au sens vital et dont les fonctions sont, pour ainsi dire, des fonctions élémentaires de nutrition ou d'hygiène générale : ce sont le goût, l’odorat et, pour certaines sensations au moins, le toucher; non pas le toucher actif qui réside dans la main, le tact intelligent et volontaire qui ne s'exerce que dans un organe spécial et mobile, mais le toucher passif et grossier qui s'exerce involontairement sur toute la surface du corps et sous la pelure de l’épiderme, le toucher indispensable que possèdent sans exception tous les animaux, que les plus humbles possèdent seuls à l'exclusion des autres sens,

Ce toucher superficiel, c'est le sens extérieur rudimentaire, le seul indispensable; toujours éveillé, 1 s'exerce continuellement et enveloppe tout notre corps. Dans l'obscurité ou derrière le voile des paupières, la vue s'éteint; dans le silence, l'ouie se repose; nous ne préparons pas sans cesse en les goùtant et les mâchant des aliments pour l'estomac, nous

n’aspirons pas toujours des émanations odorantes, mais à tout instant notre corps est plongé dans un milieu qui agit continuellement sur lui et peut être utile ou nuisible à sa santé. Le toucher nous garde, toujours sensible à l’état présent et aux variations de la température. Sentir le chaud et le froid, le sec et. l’humide, c’est une fonction d'hygiène et préservatrice qu'il remplit incessamment dans la veille, dans le sommeil, en plein air comme dans les maisons, et jusque sous nos vêtements, sans Intelligence et sans volonté; mais aussi les sensations du chaud et du froid sont de toutes les plus vives, les plus vagues, les plus relatives. Rien, sauf les douleurs du sens vital, n’égale les souffrances de la brûlure ou de la congélation; rien ne ressemble au sourd bien-être de l’homme dont la vie circule librement dans tous ses organes, comme le vague état de celui dont le corps est baigné dans une température douce et constante. Ce toucher passif est comme le sens vital lui-même, qui se prolonge et vient expirer aux frontières extrémes du corps; il n’a presque rien à voir avec le toucher savant qui se meut dans la main et cherche volontairement, en les palpant, la forme et la nature des corps. Celui-ci est réellement et franchement un sens extérieur, le plus intelligent, le plus puissant de tous; celui-là est autant intérieur qu extérieur, comme la circonférence d’un cercle ou le périmètre d’un polygone, dont tous les points sont à la fois dedans et . dehors et appartiennent aussi bien à ces surfaces

APOLOGIE DES SENS. 117 qu'à l'espace qui les enferme : Lucanus an Appulus, anceps. Gela m'explique comment Aristote faisait du toucher le plus humble, le plus grossier de tous les sens, tandis que les psychologues modernes le considérent comme le plus savant et le plus beau. C’est qu'Aristote répandait le touchèr par tout le corps et que les modernes le concentrent volontiers dans la main pour l'y considérer dans toute sa puissance. Aristote faisait plutôt allusion aux sensations animales du froid et du chäud; les modernes sont frappés de préférence des sensations presque intellectuelles de la forme et de la résistance. Ces sensaons diverses n'ont ni les mêmes caractères, ni le même objet, niles mêmes enseignements.

Je ne dirai point que le goût est des cinq sens externes celui qui se rapproche le plus du toucher passif, parce qu il est manifestement un toucher localisé. La remarque est ingénieuse et vraie, mais on peut l'appliquer aussi, comme on a fait, à tous les sens extérieurs. Une parenté plus étroite, une similitude plus grande de leurs sensations et de leurs fonctions unit l'un à l'autre le goût et le toucher. Le goût remplit une fonction subsidiaire et presque essentielle de la nutrition, comme le toucher est auxiliaire indispensable de la vie animale; c’est le sens alimentaire, le sens gastronome. Avant-garde de l'estomac, il réside dans la bouche, à l'ouverture extrême du tube digestif, cogme le toucher passif enveloppe de sa vigilance et de son organe l'extrême surface du

corps entier. La langue, organe du goût, tant ce sens est important pour la vie nutritive, est à la fois un organe de la mastication et de la déglutition. Aussi le goût, si intime allié, si proche parent, comme le toucher passif, du sens vital, n’a-t-il que des sensations éminemment agréables ou pénibles et presque aussi confuses et indistinctes. La saveur de l'aliment et de la boisson est bonne ou mauvaise, cela suffit à l’animal, sinon à l’homme raffiné, pour que l'estomac, l'instinct ou la volonté les accepte ou les repousse, L’odorat est, à son tour, étroitement uni au goût et lui sert d’auxiliaire, comme le goût au sens de la vie, à ce pointqu'ilest parfois difficile de distinguer la saveur de l’odeur quand les deux sens s'exercent à la fois, et que le goût perd une grande partie de sa puissance et de sa délicatesse quand il n'est pas secondé par l’odorat. Les personnes privées du sens de l'odorat n’ont jamais le palais subtil; aussi les médecins soigneux vous engagent, quand vous prenez quelque drogue bien amère, à boucher vos narines pour émousser le goût et la saveur en les isolant de la sensation et du sens qui en doublent la force. Si le goût est l'avant-garde de l'estomac, l'odorai est un avantgoût; il déguste déjà le mets placé sur la table, et l'organe en est justement placé au-dessus de la bouche. Il suffit d’un avertissement de l'odorat pour porter l’émoi dans le sens vital et dans les organes ou les fonctions nutritives. Au fumet d'up plat sueculent, l'estomac se dilate pour recevoir l'aliment ; l'eau vient

APOLOGIE DES SENS. 119 à la bouche pour en mieux préparer la digestion ; une mauvaise odeur, au contraire, produit le dégoût et sollicite la nausée : au seul signe de l’odorat, les organes digestifs s'apprêtent ou se révoltent. Il serait facile de prouver, par des considérations et des exemples analogues, que l’odorat est aussi étroitement uni à une autre fonction vitale, la respiration, et la protége avec autant d'efficacité. Aussi les sensations de l'odorat sont-elles, comme celles du goût, comme celles du chaud et du froid, comme celles du sens vital, presque exclusivement agréables ou pénibles, et, comme elles, indistinctes, inintelligentes, parce qu’elles servent surtout d'auxiliaires aux fonctions vitales.

Cependant, malgré l'intime union des saveurs et des odeurs, malgré l’étroite parenté du goût et de l’odorat, les sensations de ce dernier sont moins vives, moins grossières, parce qu elles servent de plus loin et moins efficacement à l'affaire de la vie. Je ne parle point des animaux, auxquels l'odorat sert plus encore à deviner et à poursuivre la proie ou l'ennemi, qu à déguster à l'avance l'aliment par l'odeur; je parle de l'homme. Chez l'homme, les sensations de l’odorat s’épurent et s'ennoblissent à mesure qu'elles s'écartent de leur destination première et véritable, la vie; mais elles perdent en revanche leur vivacité en devenant plus subtiles et plus intelligentes. Les Lucullus, les Saint- Évremond, les Cambacérès, les Brillat-Savarin, composeront vainement un festin comme un poëte une ode, ou un orateur un discours; ils discuteront vaine-

ment avec goût ou logique sur l’assaisonnement d’un poisson ; ils auront beau mettre de l'esprit dans toutes leurs sauces et déguster avec religion tous les services, comme. on écoute les différents points d’un sermon ; ils raffineront la bonne chère, feront de leur estomac un dieu sans l’ennoblir, et d’un diner une grande affaire, mais non pas un poëme. Il y a dans l'odeur quelque chose de plus pur et de plus idéal que dans la saveur. Les dieux païens goütaient le nectar et l’ambroisie; on leur offrait des hécatombes de victimes, leur réservant les meilleurs morceaux. La religion moderne ne fait plus monter vers la Divinité que l’encens et la myrrhe, emblème du parfum de l’âme vertueuse. Le symbole est encore poétique, et c’est bien quelque chose, parce qu'il est emprunté au sens moins grossier de l'odorat. On cite un pauvre insensé (l’était-il tout à fait?) qui avait composé une gamme d’odeurs avec dièses et bémols et prétendait donner des concerts à l’odorat, exécuter des mélodies et des symphonies avec un instrument formé de cassolettes. Il y aura toujours dans les saveurs, si délicates qu’elles puissent être, quelque chose de plus substantiel que dans les parfums. Les parfums ont une ivresse intellectuelle que les pythonisses ont connue, si Ennius et Horace lui préféraient celle du falerne.

L’ouie, la vue, le toucher actif qui réside dans la main, plus relevés, plus nobles cent fois que les autres sens, n’interviennent plus aussi directement, surtout chez l’homme, dans l'affaire de la vie. Leur plus grande

APOLOGIE DES SENS. 121 utilité, leur noblesse, est ailleurs. Ce n’est pas à dire que la conservation de la vie ne soit pas leur première destination, comme nous le verrons tout à l'heure ; mais aussi, dans les sensations qu’ils nous procurent, le plaisir et la souffrance physiques disparaissent presque complétement : ce sont des sensations savantes, presque morales, qui se lient aux sentiments et aux idées, les précèdent et les préparent, et participent de leur dignité, de leur clarté, comme les sensations du chaud et du froid, une saveur amère, une odeur fétide doivent leur vulgarité, leur confusion et leur intensité douloureuse à leur parenté avec les sensations purement vitales.

Tout s’enchaîne et s'explique dans la nature : la logique des faits bien observés est aussi rigoureuse que celle de la raison, elles dérivent toutes deux de la même sagesse. Il en est ainsi de nos sensations différentes, parce que dans la conduite de notre corps à l'intérieur, dans le gouvernement de ses fonctions vitales, l'intelligence n'a point de part. La sensation du sens vital n’a donc point à éclairer celle-ci; elle peut parler haut et fort; l'âme n’a besoin que de sentir vivement; connaître, penser clairement lui est inutile. La conduite de notre corps au milieu des corps étrangers est, au contraire, confiée en grande partie à l’inteligence. Les sens extérieurs, quelques-uns surtout, doivent donc éclairer l'intelligence dans cette œuvre, et les sensations ne doivent plus être dès lors aussi violentes que les premières; elles doivent fournir à

l'esprit des perceptions et des idées plutôt qu’exciter dans l'âme la peine ou le plaisir ; elles doivent instruire au lieu d'émouvoir. Voilà comment le sens vital intérieur, qui n est excité que par le bien-être ou le malaise du corps, à sur notre âme une si forte prise, sans parler à notre raison; comment les sensations du chaud et du froid, du goût et de l’odorat, sont encore fortement émouvantes et inintelligentes, tout en nous faisant déjà sentir vaguement avec la douleur et le plaisir certaines propriétés des corps auxquelles le sens vital demeure étranger ; comment enfin l’ouïe, la vue, le toucher manuel et volontaire, presque étrangers en apparence à la vie animale, quoique mêlés encore à la vie de relation, auxiliaires de la raison autant et plus que du sens vital, s'exercent sans presque nous émouvoir et éclairent notre espritau lieu d’affecter notre âme. Les rôles ainsi partagés, tandis que le sens vital veille au dedans, que le toucher passif, le goût, l’odorat lui viennent en aide et établissent déjà la transition du dedans au dehors, mêlent la vie nutritive à la vie de relation, l'ouïe, la vue, le toucher manuel, débarrassés d'une tâche ingrate à laquelle ils ne participent que de loin et à leurs heures, rendent à l’homme de plus grands services. Par eux, les sciences, les arts, l'industrie deviennent possibles, et leurs organes"matériels, à considérer de tels résultats, deviennent précieux et nobles presque à l’égal des facultés de l'esprit. Le malheureux aveugle ne perdrait que peu de chose, s'il ne perdait que les sensations de la couleur; il est

APOLOGIE DES SENS. 123 à plaindre parce que son esprit perd à la fois toutes les idées qui n'ont accès que par les yeux, et les beautés de la nature et celles des arts plastiques, et surtout le moyen de communiquer avec ses semblables par les signes visibles. Le sourd perdrait moins encore, s’il ne perdait que les bruits, mais il perd aussi les sons harmonieux et surtout la parole de ses semblables et la sienne propre. Quant au toucher manuel, l’homme qui le perdrait, s’il n'avait point pour l’assister le secours de ses semblables, que lui resterait-il? Les autres animaux peuvent jouir d'un odorat plus subtil, d'une ouie plus fine, d’une vue plus perçante, nul n’a le toucher de l’homme. Le toucher est le seul sens, beaucoup de psychologues l'ont remarqué déjà, qui nous permette de connaître les propriétés fondamentales de la matière. Il n’y a que l'homme à qui la Providence ait donné le toucher véritable, à qui elle ait fabriqué pour ce sens un organe spécial. Quand Helvétius attribuait la supériorité de l'homme sur les animaux à la perfection de ses organes, il ne prenait pas pour exemple l'œil ou même le cerveau, mais la main. Je ne dirais certes pas avec Helvétius que, si le cheval avait la main de l’homme, il serait raisonnable et industrieux autant que l’homme; mais, si le bras de l’homme était terminé par un sabot, malgré sa raison et sa liberté, quelle serait son industrie, quelle serait sa science ? L’emblème, le signe physiologique de l'homme, c’est la main; lui seul a-la main. D’autres êtres ont des organes de préhension, non de toucher, parce que nul

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