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n’a le sens et la raison qui peut en faire usage. Dans la main de l’homme est sa force et sa dignité animale. Comme complément de pouvoir, la main n'est pas seulement l'organe d’un sens, c’est encore l'organe par excellence de l’action; la main représente à elle seule la triple puissance de l’homme, la sensibilité qui se résume dans le toucher, l'intelligence qui la dirige et se révèle dans ses œuvres, et l’action. L'homme est puissant par la main, manu fortes.
Cette noblesse empruntée des sens rehaussés par la raison de l’homme est ce qui a trompé les philosophes sensualistes; ils ont confondu la sensibilité et l'intelligence, sentir et connaître, en voyant l'intelligence de l’homme réduite à l'impuissance sans l’auxiliaire des sens et faisant de si grandes choses avec leur secours. Pour bien connaître ce que sont et ce que peuvent les sens, il est utile de jeter quelquefois un regard sur les animaux : nous leur ressemblons par les sens; l'usage qu’ils font des sens et celui que nous en faisons nous-mêmes peuvent nous éclairer sur leur destination première et les limites de leur puissance. Les animaux qui ont l’ouïe la plus fine ou la vue la plus perçante n’ont cependant créé ni l'astronomie, ni la musique. Sans la raison, les sens ne peuvent rien que sentir ; instruits par la raison, ils semblent faire plus que sentir, ils paraissent penser. Ne nous laissons pas séduire par cette apparence; les sens ne pensent pas, les sensations ne sont pas des idées, ne peuvent jamais devenir des idées; elles ne sont pas même la source où
nous puisons nos idées, mais la condition de quelques-unes d’entre elles. Lorsqu'un corps lumineux frappe mes yeux, 1l se produit dans l'esprit deux phénomènes simultanés mais distincts, la vue de l’objet lumineux et l’idée de cet objet ; je n’en ai pas l’idée si je ne le vois pas, mais la vue et l’idée sont différentes. Voici un exemple qui le prouve : l’aveugle ne voit pas l’objet qui frappe mes yeux, mais il le touche; moi, je ne le touche pas, mais je le vois. Tous deux nous avons de ce même objet des sensations différentes : je sens la couleur, lui la forme, mais nous connaissons tous deux qu'il existe, nous avons une idée commune. L'intelligence et le sens s'appliquent simultanément à cet objet; selon le sens qui s'exerce, chacun le sent différemment, l'intelligence en conçoit toujours de la même facon la réalité.
On ne distingue que plus nettement la sensibilité de l'intelligence, les sens de la raison, quand on étudie de près les sensations et les sens, bien loin de tout confondre. Les sensualistes se sont trompés en ce qu'ils ont voulu voir avant toutes choses dans les sens un instrument de science, un moyen de connaître. Ce n'est pas le vrai. Les sens sont avant tout les instruments de la vie corporelle ; le sens vital intérieur remplit exclusivement cet office, il est impossible d’en tirer d’autres services. Chez les animaux, les sens extérieurs n’ont pas d'autre but, ils sont les auxiliaires du sens de la vie ; leurs sens les plus subtils, leur instinct, leur intelligence même ne semblent leur avoir été
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donnés que pour rendre cette vie animale plus complète, plus libre, plus variée. L'homme seul tire de ses sens, qui ne sont pas, pour la plupart, plus parfaits que ceux des animaux, un autre et plus noble profit. L'étude des sens nous apprend que c’est la raison qui fait l'utilité, la dignité des sens; ce ne sont point les
sens qui font la raison.