‹ L'âme et le corpsChapitre 26 sur 44 · CHAPITRE T · texte numérisé non relu

CHAPITRE T

De la connaissance de notre propre corps et de ses différentes parties; de la localisation de la

sensation et du mouvement.

Un sceptique niait le mouvement, Diogène sort de son tonneau et marche; Pyrrhon doute de tout, de son corps comme de son âme, Molière prend le bâton et frappe. Ce sont deux arguments qui ne diffèrent que par la forme : l’un est sérieux, l’autre comique; ils sont tous les deux rigoureux.

Il y a deux espèces de doute. Le premier est celui de l’homme en même temps que du philosophe, c'est un scepticisme à la fois théorique et pratique; le se-

APOLOGIE DES SENS, 127 cond n'est que celur du philosophe, c’est un doute purement spéculatif qui n'altère en rien la cônvietion de l’homme et ne passe pas dans sa conduite : il n’atteint que la raison sans effleurer le bon sens. L’un semble conséquent, l’autre 1llogique; c’est le contraire qui est le vrai. Pyrrhon se promenant avec son maître, Anaxarque tombe dans un bourbier; Pyrrhon continue son chemin, il n'était pas sûr de la mésaventure de son compagnon, ni même de son existence, n1 de celle du hourbier. Et les Grecs d'admirer cette rare fermeté d’un esprit qui ne bronche pas et poursuit jusqu’au bout les conséquences de sa doctrine. Descartes aussi doute de la réalité du monde extérieur et pour les mêmes motifs que Pyrrhon, il a même recours à Dieu ou au diable pour fortilier son doute, en supposant que quelque malin esprit s’acharne à le tromper sans cesse, Mais, au lieu de mener au dehors cette conduite extravagante, et cependant logique à la surface, du sceptique d'Élis, il a l'inconséquence de vivre ainsi que le commun des hommes, d'éviter les obstacles du chemin, et de tendre la main à l'ami tombé dans le fossé, Les Grecs, qui admiraient Pyrrhon, eussent conçu peut-être de notre Descartes une idée misérable ; à nous cependant Pyrrhon nous fait pitié, et nous haussons les épaules, malgré sa logique, au récit de Diogène Laërce ; malgré son inconséquence, nous écoutons Descartes et nous le respectons.

C'est qu'il y a des choses dont on ne peut douter

que dans l’école ou dans le cabinet, auxquelles on croit, dès qu’on en a franchi le seuil, dans la campagne ou dans la rue, en dépit des scrupules de la raison qui n’en à point encore acquis la preuve démonstrative. À vrai dire, on n’en doute pas sérleusement, mais on en cherche au moins la preuve scientifique. La raison se demande comment ei pourquoi le bon sens les accepte sans hésitation; c’est plutôt la raison qui les suppose fausses, que le sens commun qui les suppose vraies. L'existence du monde extérieur est de ce nombre. Aussi le scepticisme de Pyrrhon n'est-il qu’un masque, car il ne peut de bonne foi conformer tous les détails de sa conduite journalière à son doute purement métaphysique. Il à cédé à l'amour de la célébrité; pour l’acquérir promptement par l'originalité, ne pouvant la mériter par la vraie gloire, Alcibiade coupait la queue de son chien, Pyrrhon se conduit en sceptique. Il mentait aux autres et x lui-même; il n’évitait pas, dit Diogène Laërce, les obstacles du chemin, mais il s’arrangeait, j'imagine, pour ne pas les rencontrer. Il se laissait accompagner à la promenade par ses disciples, moins avancés dans le doute et Si conséquent plus sensés que lui; je suppose qu'il n'en était pas fâché : il trouv ait en eux, en même temps que des témoins de sa folie simulée, des gardiens vigilants pour lui en épargner les suites ficheuses. Il laissait dans le fossé son maître Anaxarque; c’est qu'il ne courait lui-même aucun danger. Mais, quand il s'agissait de lui, quand il y

APOLOGIE DES SENS. 129 allait de sa vie ou de son bien-être, l’homme reprenait le dessus et avait bientôt raison de l'hypocrisie du sophiste; sous le manteau du sceptique à toute épreuve, le dogmatique montrait le bout de l'oreille. Un chien se jette sur lui pour le mordre, il le repousse avec son bâton. «Pyrrhon, vous êtes en faute. — Que voulez-vous? on ne peut être parfait. » Ge n’est pas cela; on ne peut mentir toute sa vie, on à ses éclairs de bon sens et de franchise. Si Pyrrhon avait réellement et sincèrement douté du monde extérieur, ce n’était plus un philosophe, ce n’était plus même ni un sceptique, ni un sophiste, c'était un fou, il ne devait plus relever que de la médecine; au lieu de tenter de le convaincre par le raisonnement ou le bâton, il fallait le traiter, selon les temps, par l’ellébore ou par la douche.

Non-seulement l'existence du monde corporel est une de ces vérités dont les plus forts ou les plus subtils raisonnements de la spéculation philosophique ne peuvent arracher la croyance au sens commun de tous les hommes, et que les sceptiques qui la tiennent en suspicion dans leur doctrine professent comme nous dans leur conduite; mais, s’il est une vérité entre toutes dont aucun esprit sensé ne puisse douter dans la pratique de la vie, c’est l'existence de notre propre corps, de la terre qui nous porte, du soleil qui nous éclaire, de tout ce que nous voyons ou touchons, en un mot, de toutes les choses qui tombent sous quelqu'un de nos sens. Il y a malheureusement

des esprits qui doutent sérieusement de Dieu, il y en a qui doutent de l'âme spirituelle; il n’en est point, pas même Pÿrrhon, qui doutent, sincèrement et dans la pratique, du monde sensible. Cependant, chose singulière, cette vérité dont les hommes doutent le moins est précisément celle dont les philosophes doutent le plus; ou plutôt, douter est un mauvais mot : c'est la vérité dont les philosophes de tous les temps ont le moins rigoureusement établi la preuve. Tandis que nous sommes rarement sans serupule dans la conduite de la vie morale, nous excluons, dans la conduite de notre vie corporelle au milieu du monde matériel qui nous entoure, toute incrédulité, toute défiance, toute hésitation; et c’est cependant sur ce terrain qu'en théorie le scepticisme philosophique a le plus de force et le plus beau jeu. J'interroge les philosophes dogmatiques sur l'existence du monde matériel, ceux qui croient le plus fermement à Dieu et à l'âme spirituelle, qui ont le mieux établi ces vérités, je leur demande de me prouver aussi solidement celle-là, et je ne trouve plus en eux que des sceptiques. Leur foi d'hommes sensés leur reste pour se conduire, mais la foi philosophique à abandonné leur raison ; leur argumentation tout à l’heure si forte est impuissante, et ils me renvoient sans réponses ou m'en font de telles, que douter après les avoir entendues serait plus raisonnable que de croire.

Je veux done chercher si l'existence du monde corporel doit demeurer à jamais, comme quelques autres

APOLOGIE DES SENS. 131 vérités, une croyance instinctive et indestructible du sens COMMUN, sans pouvoir un jour être rangée parmi les vérités philosophiques que la raison accepte et enregistre dans la science avec leurs certificats, la date de leur origine et la désignation de leur provenance. Pourquoi les esprits les plus sensés ont-ils fait presque cause commune avec les sceptiques sur l'existence du monde matériel, quand ils font la guerre au doute sur tant d’autres vérités d’une moindre importance et moins évidentes au grossier bon sens? Quelque sophisme se cache dans leur argumentation; il faut le trouver, et, ce vice découvert, montrer, s’il est possible, qu'une fois de plus les sens, qu’on accuse de toutes les erreurs et de toutes les illusions, sont innocents des fautes qu'on leur impute.

Mettons les anciens hors de cause ; nous trouverions parmi eux trop de sophistes comme Pyrrhon ; n'interrogeons que les modernes.

Le plus dogmatique des philosophes modernes est le premier et le plus grand de tous, Descartes, car il a su trouver la certitude dans le doute lui-même. Mais, tandis qu'il établissait solidement, en la tirant comme des entrailles du scepticisme universel, la première vérité philosophique, l'existence personnelle de l'esprit qui pense, tandis qu'il trouvait dans l'existence et dans la pensée de cet esprit les preuves irréfragables de l'existence de Dieu, il laisse, au contraire, le soupçon planer sur la réalité des choses matérielles par une démonstration maladroite de la plus simple et de la

plus irrécusable de toutes les vérités, et, jetant Ia philosophie dans une mauvaise voie d’argumentations métaphysiques, il suscite et-absout à l’avance les théories les plus fausses et les plus singulières de ses disciples sur l'existence du monde corporel. Je ne recherche pas, je n'examine pas quelles causes ont amené Descartes le premier à cette démonstration défectueuse de la réalité de la matière; ces causes, quoique nombreuses et diverses, sont connues ou faciles à connaître et à juger; je constate le fait en le rappelant; je ne rechercherai que la cause générale de l'impuissance ou du scepticisme des génies les plus forts et les plus dogmatiques sur ce point particulier de doctrine.

« Je connais avec certitude que j'existe, dit Descartes ; mais, quoique peut-être, ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt, j'aie un corps auquel je suis très-étroitement conjoint, néanmoins, pour ce que, d'un côté, j'ai une claire et distincte idée de moi-même en tant que Je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que, d’un autre, j'ai une idée distincte du corps en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que Je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu elle peut être ou exister sans lui. » Voilà le doute jeté sur l'existence de tous les corps, sur celle de mon corps lui-même, non-seulement au nom d'un scepticisme vague et universel qui embrasse

APOLOGIE DES SENS. 133 toutes les vérités possibles, afin de les reconquérir successivement et de les rétablir méthodiquement, mais par une argumentation spéciale qu’il sera bien

difficile désormais à celui qui l’a faite de combattre

avec aVantage.

Cependant Descartes annonce, au moment même où il révoque en doute l'existence de son propre corps et de tous les autres, qu’il démontrera avec rigueur cette vérité suspecte. Le tout est de savoir si cette démonstration sera valable et détruira le soupçon. « Je ne puis douter, continue Descartes, qu il y ait une certaine faculté passive de sentir, c’est-à-dire de recevoir et de reconnaître les idées des choses sensibles; mais elle me serait inutile et je ne m'en pourrais aucunement servir, s'il n'y avait aussi en moi ou en quelque autre chose une autre faculté active, capable de former et de produire ces idées. Or, cette force active ne peut être en moi en tant que je ne suis qu’une chose qui pense... ; il faut donc nécessairement qu’elle soit en quelque substance différente de moi... et cette substance est ou un corps, c'est-à-dire une nature corporelle dans laquelle est contenu formellement et en-effet tout ce qui est objectivement et par représentation dans ces idées, ou bien c’est Dieu même ou quelque autre créature plus noble que le corps, dans laquelle cela est contenu éminemment. Or, Dieu n'étant point trompeur, il est très-manifeste qu’il ne m'envoie point ces idées immédiatement par lui-même, ni aussi par l’entremise de quelque créature dans laquelle leur réalité

ne serait pas contenue formellement, mais seulement éminemment. Car, ne m’ayant donné aucune faculté pour connaître que cela soit, mais au contraire, uñe très-grande inclination à croire qu'elles partent des choses corporelles, je ne vois pas comment on poutrait l'excuser de tromperie, si, en effet, ces idées partaient d'ailleurs ou étaiént produites par d’autres causes que par des choses corporelles; et partant il faut conclure qu'il y a des choses corporelles qui existent. »

Ainsi, selon Deseartes, pour que mon esprit croie à l'existence réelle du corps que touche ma main, à celle de ma main qui le touche, à celle du monde ou de mes organes, il me faut auparavant être persuadé que Dieu existe, et cela sans doute par quelqu'une des démonstrations métaphysiques péniblement exposées par Descartes lui-même; 1] me faut être persuadé que Dieu est bon et qu'il ne saurait vouloir me tromper lorsque, me montrant des apparences de choses étendues, et suscitant en mon esprit des sensations de couleur ou de forme, 1l imprime en même temps à mon jugement une tendance irrésistible à croire à la vérité de leurs objets. De cette façon, si je venais à douter de l’existence de Dieu, ou plutôt si la preuve de son existence et de ses divins attributs laissait quelque chose à désirer à ma raison, il me faudrait douter nécessairement de l’existence du monde matériel, qui n’est qu'un corollaire de ces théorèmes de théologie rationnelle. De cette façon, Aristote, qui croit à l'existence de Dieu, mais qui le sépare du monde et ne le conçoit ni comme créateur

ni comme providence, Spinoza et tous les panthéistes, qui ne reconnaissent pas un Dieu personnel, envoyant volontairement à l'esprit de l’homme ses idées et ses croyances, doivent douter à jamais de leur propre corps et de tous les autres. De cette façon, voir, toucher la matière figurée et résistante sert de peu de chose pour se persuader qu’elle existe; le principal est de savoir que Dieu est et qu'il est véridique. L'observation ne suffit pas à me prouver le fait de l'existence du monde; c’est à la raison de me démontrer que le fait est réel et non illusoire. De cette facon, enfin, l’ordre naturel de mes idées et de mes croyances, la marche habituelle de mon esprit dans la recherche du vrai, se trouvent renversés ; l'existence du monde ne peut plus me servir de point de départ pour m'élever jusqu'à Dieu, c’est de la connaissance de Dieu qu'il me faut descendre vers le monde. Ai-je donc besoin de tant de science, de tant de raisonnements détournés pour être certain que j'ai une tête sur les épaules quand je souffre de la migraine, ou qu’il existe un corps chaud quand il me brûle ? Dieu est sans doute bien près de moi, il est incessamment présent à ma raison; mais 1] me semble que mon propre corps est aussi bien voisin de mon âme et agit aussi constamment sur elle. Sans douter que Dieu existe, qu'il soit bon, qu'il: soit sincère, qu'il soit créateur, il me semble que je n'ai pas besoin d’être un si savant théologien ni d'en référer à ces hautes vérités pour savoir pertinemment que le corps dont je souffre n’est pas un fantôme d'halluciné.

A l'exemple de Descartes, et sous l'influence de son argumentation métaphysique, tous les philosophes qui l'ont suivi paraissent avoir perdu quelque chose de leur raison à force de raisonner sur un point où le raisonnement est superflu, et n'avoir conservé qu’à grand peine leur foi naturelle ou leur foi religieuse pour les sauver d’un doute ridicule. Le génie n’abandonna jamais Descartes, même dans ses hypothèses les plus aveñtureuses; mais il pécha quelquefois, dans ses théories les plus vraies, par défaut de hardiesse dans le caractère ou de franchise dans la forme. 11 trouvait un compromis pour croire, avec Galilée, que la terre tourne, et pour dire, avec l'Église de son temps, qu'elle est immobile. C’est un compromis analogue que ce recours à la véracité divine pour croire à l'existence des choses corporelles. Descartes craignait plus encore de se mettre en opposition avec le bon sens que d’être en désaccord avec la théologie. Malebranche dédaigne tout subterfuge; il a l'audace de la candeur. La raison, dit-il, les sens, le raisonnement, l'esprit humain, en un mot, est impuissant à établir avec certitude l’existence du monde corporel. La fougue de sa foi religieuse le préserve seule du doute devant lequel recula Descartes. Pour lui, l'existence du monde corporel est un dogme révélé; ce n’est ni une vérité démontrée par la raison, ni un fait attesté par l'expérience,

En effet, selon la théorie des causes occasionnelles. la matière, n'ayant pas le pouvoir d'agir sur l'esprit humain, ne peut se faire sentir ou connaître de lui;

APOLOGIE DES SENS. 137 selon la théorie non moins célèbre de la vésion en Dieu, : les idées que nous avons des corps, de leurs qualités et de leurs phénomènes, c’est Dieu qui les inspire directement à notre intelligence, ou plutôt elles ne sont dans notre esprit que le reflet des idées que conçoit du monde matériel l'intelligence divine : nous les voyons en Dieu. Mais Dieu lui-même ne conçoit pas ces idées en regardant le monde réel; il les conçoit sans jeter les yeux sur son Œuvre, avant même que son œuvre existe matériellement, de même qu'un architecte n’a pas besoin, pour connaître la maison qu'il édifie, d’en regarder la façade ou de se promener dans les appartements : il en a tracé le plan dans sa pensée, cela suffit; qu’elle soit élevée déjà ou qu'elle ne soit encore qu’un projet, il la connaît, il la voit aussi bien, future ou présente, possible ou réelle. I serait indigne de Dieu d’être obligé d’abaisser son regard sur ses créatures pour les connaître; la science qu'il a du monde corporel a sa source dans la sagesse divine qui en a concu le plan et dans la toute-puissance qui l'a créé ou qui le créera. Qui donc alors peut nous attester, à nous qui ne voyons pas le monde corporel lui-même, mais qui reflétons seulement l’idée divine d'un monde possible, que ce monde est réel? Il ne serait pas, NOUS le verrions encore. Il nous faut donc savoir que Dieu ne s’est pas contenté de concevoir le monde comme possible, mais qu'il l'a créé en effet. Or il est écrit dans la Genèse que Dieu a tiré du néant le ciel et la terre, fait l'homme avec le limon de celle-ci, la femme

avec le côté du premier homme, créé le monde entier en six jours ; c'est pour cela, et pour cela seulement, qu'il ne m'est pas permis de douter de la terre et du ciel, de mon corps et de ceux qui l'entourent. Ainsi quiconque n'est pas juif ou chrétien est condamné du même coup, s'il a quelque peu de logique, à douter de son Corps dans la vie présente, et à le sentir brüler après sa mort dans les flammes de l'enfer.

À défaut d’autres témoignages, mieux vaut, Jyconsens, invoquer celui des saintes Écritures que de douter de l'existence de la matière, mais il ya toujours quelques dangers pour la philosophie et de plus grands encore pour la religion à mêler leurs autorités et à confondre leurs dogmes, même quand ces dogmes leur sont communs. L’expédient par lequel Descartes se sauve du doute est encore préférable à celui de Malebranche, parce que la croyance au monde corporel fondée sur la véracité divine est encore, si peu motivée qu'elle puisse être, une croyance philosophique ; fondée sur les saintes Écritures, elle perd tout à fait ce caractère essentiel.

Quoi qu'en dise Malebranche, et sans porter aucune atteinte à l’autorité de la Bible, l'existence du monde corporel n'est pas un article de foi. On peut et on doit croire à la réalité des choses corporelles avant d’avoir lu la Genèse; Berkeley même va nous dire et essayer de nous prouver qu’on peut douter du monde matériel, qu'on peut le nier, chrétien sincère, après l'avoir lue. Berkeley récuse la révélation, comme Malebranche

APOLOGIE DES SENS. 139 faisait la raison et l'expérience, pour témoigner en pareille matière ; la foi aux saintes Écritures, se fondant sur les sens, ne peut attester la réalité du monde sensible: la révélation commune est impuissante, il faudrait tout au moins , selon Berkeley, une révélation particulière sans intermédiaire et toute spirituelle, On croirait volontiers que Berkeley a fait une gageure en même temps contre le bon sens, la raison et la foi ; et cette gageure impossible, il est près de la gagner à force d'esprit et d'adresse ; il demeure, en définitive, sensé, philosophe et chrétien.

Hylas , c’est-à-dire vous ou moi, le personnage sacrifié et destiné d'avance à être vaincu dans les dialogues de Berkeley, croit simplement que le monde corporel existe parce qu'il le voit et le touche: à défaut de cette preuve directe etpersonnelle, il croirait encore avec Malebranche que le ciel et la terre sont, puisque Dieu a créé le ciel et la terre, Mais Philonoüs, le héros favori, le pseudonyme de l’évêque de Cloynes, à une philosophie plus subtile et une foi plus raffinée: pour lui aussi, chrétien, Dieu a créé le ciel et la terre; cependant la terre et le ciel n’existent pas, du moins comme l'entend le sens commun. Ce que Dieu a créé, ce n'est pas le monde extérieur que nous croyons voir avec nos yeux, ce ne sont pas même nos yeux avec lesquels nous croyons le voir, ce sont simplement les idées ou les images que nous nous en représentons dans notre esprit. L'idée que se forme mon esprit du soleil ou d'un corps organisé qu'il appelle sien, ou de

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