‹ L'âme et le corpsChapitre 36 sur 44 · ET ET · texte numérisé non relu

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qui défient les tourments, les anges de l'assassinat,

les Judith et les Charlotte Corday, car ces héros que 1 l’on admire ne sont, quoi qu'il en coûte de l'avouer, ‘1

que « des individus qui, doués de passions fortes, de sentiments élevés, se sentent dominés par l’insurmontable besoin de faire au bonheur de leurs semblables le sacrifice de leur vie. »

Entre les fous et les gens sensés, entre les sains et

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les malades, parmi tous ces êtres irréguliers qui por-

tent dans leur organisation un vice congénital, maladifs plutôt que malades, et se portant bien plutôt que sains, vivant, en un mot, sous l'influence d’un prin-

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cipe morbide qui ne se développe pas au grand jour ou n'envahit pas tout le système, qui excite la vitalité du cerveau au lieu de-briser l'organe, il reste encore

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une place à prendre : c’est le génie qui l’occupera,

La folie, l’idiotisme, la scrofule, le rachitisme, tous ces phénomènes et tous ces états gradués depuis le moindre tic jusqu'aux crises de l’hystérie, depuis la simple bizarrerie d'esprit jusqu'à la démence, sont des anomalies résultant d'un vice morbide qui a son siége dans le système cérébral et nerveux et se traduit partout et toujours par un excès de vie. Ce n’est pas en ajoutant quelque chose au délire qu’on rendra la raison au fou, mais en retranchant, en tempérant l’activité exagérée de sa pensée. Le premier effet de toute maladie nerveuse est donc d'apporter dans la constitution un nouvel élément de vie, d'imprimer une impulsion inaccoutumée au jeu des organes sur lesquels le mal agit et se concentre, de surexciter, par exemple, l'énergie motrice, s’il fait son lieu d élection de l’appareil moteur, ou l'activité de l'intelligence, s’il porte son influence sur l'organe intellectuel. Si l’on n’a pas oublié que le principe morbide peut, en se développant, prendre une infinité de formes diverses, qu'il peut se transmettre par voie séminale des parents aux enfants, qu'il peut dans le passage d'une génération à une autre perdre sa force ou acquérir une plus grande vertu; s’il estincontestable que le génie consiste dans un développement extraordinaire des facultés intellectuelles, il ny a plus la moindte apparence de paradoxe à dire que le génie et la folie ont des racines communes dans l'organisation, que la folie, se transmettant par voie séminale, peut s’affaiblir et se transformer en génie, comme le génie peut dégénérer en idiotisme en passant du père

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 221 à l'enfant, que le génie, en un mot, ainsi que toutes les anomalies organiques et morales qu’on vient d’énumérer, n'est qu'un état pathologique, une névrose. Quelles sont les conditions organiques les plus favorables au développement des facultés intellectuelles, sinon celles-là mêmes qui donnent naissance au délire? Il'est vrai qu’en même temps que lors gane fonctionne avec plus d'énergie, il court de plus grands risques de se dérégler ou de se briser dans son action violente, et que, plus l’esprit s ‘élève, plus la chute est facile et dangereuse. Cette parenté, cette identité originelle de la folie et du génie, que les considérations précédentes rendent au moins vraisemblable, des preuves directes et nombreuses en font une Abe table vérité. Il est un état organique et mental où la puissance intellectuelle atteint son apogée, c'est l’inspiration. Or l'inspiration et la folie offrent de telles ressemblances qu’il est malaisé de les distinguer l’une de l’autre. Le temps n’est plus où l'i inspiration pouvait être attribuée à l'esprit divin re mplissant le poëte ou le prophète; c’est une sorte d’érection cérébrale qui à pour effet d’abolir la volonté et de surexciter l'intelligence, qui a pour cause une crise nerveuse, c'est un vrai délire. Les seules pensées conçues dans ce délire ont une valeur et une beauté que connaît rarement le délire du maniaque; encore ne sont-elles pas toujours exemptes de conceptions folles et de franches hallucinations. Ce que fait la nature en vertu de la double loi de l'hérédité ou de l'innéité, en déposant

dans la constitution nerveuse de l'embryon un principe morbide, d’autres causes, d’autres agents le peuvent aussi produire accidentellement, en surexcitant de la même manière les organes intellectuels, par exemple, une idée opiniâtre, une volonté ferme, une croyance enracinée, mieux encore certaines substances toxiques dont l’action porte momentanément le trouble dans l’économie des organes et de leurs fonctions, le café, l’'opium, l'extrait de chanvre indien. C'est par le surcroît d'énergie que le poison communique au cerveau que l'intelligence s’exalte, que les idées se multiplient, qu'un sentiment d’orgueil et de béatitude remplit d’abord l’âme du mangeur de haschisch. Ainsi fait la fièvre en apportant aux centres nerveux le sang en abondance, ainsi l'approche de la mort en plaçant le cerveau dans des conditions toutes nouvelles. Au moment de mourir, il arrive souvent que l'intelligence s'élève, non parce que l'âme (vaine parole!) commencerait à se dégager de son enveloppe mortelle, mais parce que le dernier combat est une profonde révolution dans les organes. L’agonie a plus d’une fois inspiré les musiciens et les poëtes, elle en à suscité d’inconnus sur le lit de mort.

C’est donc une erreur, si vieille et si accréditée qu’elle soit, que l’aphorisme du poëte, mens sana in corpore sano. Au contraire, la force et la grandeur de l'intelligence ne peuvent exister qu’au prix de la maladie du corps. Une organisation saine et fonctionnant régulièrement communique à l'esprit sa régula-

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 223 rité, mais ne l'élève jamais au-dessus de la médiocrité. Un homme sain de tous points « pourra être doué d’un sens droit, d’un jugement plus ou moins sûr, d’une certaine imagination; ses passions seront modérées; toujours maître de lui-même, il pratiquera mieux que personne la doctrine de l'intérêt bien entendu; ce ne sera jamais un grand criminel, mais il ne sera jamais non plus un grand homme de bien, il ne sera jamais atteint de cette maladie mentale qu on nomme génie. » Ne soyez donc pas étonné désormais si vous voyez la folie se marier au génie dans les pensées, les actes, les œuvres des hommes les plus illustres; si l'on vous dit que la plupart d’entre eux ont la même constitution, le même crâne que les idiots; s'ils comptent parmi leurs ascendants, leurs descendants ou leurs collatéraux des aliénés de toute sorte ; s'ils meurent eux-mêmes fous, déments, apoplectiques, paralytiques. La folie sous toutes ses formes est toujours suspendue sur leur tête; il n a tenu le plus souvent qu’à bien peu de chose qu'ils naquissent idiots, il s'en est fallu d'aussi peu que tels idiots devinssent des hommes de génie. Les êtres régulièrement organisés ne sont point exposés à ces fortunes extrêmes. Aristote vous le disait bien, il y a plus dé deux mille ans, que tous les grands hommes sont mélancoliques, c’est-à-dire, en grec, véritablement fous. Voyez un homme de génie dans son cabinet, à sa table de travail: vous croiriez être aussi bien dans la cellule d'un maniaque, tant ses habitudes sont bizarres et extrava-

gantes; 1l n y à pas jusqu'aux caractères de son écriture qui ne rappellent souvent le griffonnage d’un fou. Le génie n'est qu’une névrose.

Voilà la théorie, voici les faits et les exemples. Malgré le silence des biographes qui ne soupçonnent pas l'importance de certains détails, malgré la dissimulation des familles qui cachent comme une honte les maladies qui afiligent ou ont affligé quelqu'un des leurs, on peut dans un grand nombre de cas reconstituer à chaque homme de génie et son diagnostic personnel et sa généalogie ou sa descendance au point de vue médical. Examinez individuellement la vie des hommes illustres, sans rechercher d’où ils viennent, sans tenir compte de leur parenté; ils vous offriront toutes les variétés dès maladies nerveuses. Les aliénés sont nombreux dans leurs rangs : Lucrèce était maniaque, Lucullus est mort en démence, le cardinal de Richelieu s'imaginait être cheval, galopaiït autour d’un billard, hennissant et lançant des ruades à ses domestiques; O’Connell, Donizetti ont succombé à la paralysie générale; Zimmermann, Haller, Rousseau, Aug. Comte, le Tasse, Swift vécurent ou moururent fous. Les hallucinés se comptent par centaines : Socrate, Brutus, Charlemagne, Napoléon I‘, Bernadotte, Descartes, Pascal, Malebranche, Bossuet, presque tous les saints, saint Dominique, saint François Xavier, saint François de Sales, saint François d’Assise, Ignace de Loyola, Mahomet, Savonarole, Luther, Swedenborg, Cardan, Van Helmont, Saint-Martin, Fourier ;

nommons Jeanne Darc sans commentaires et passons. Les grands esprits seulement bizarres ne méritent pas qu'on les nomme, tant ils sont nombreux. Les corps malingres, infirmes ou difformes ne sont pas plus rares ; leurs infirmités, leurs difformités sont de toutes sortes : Périclès et saint Thomas avaient une tête énotme ; Agésilas, Tyrtée, Talléyrand étaient boiteux ; apres les boiteux, les bossus : Ésope, Galba l’orateur : après les bossus, les bègues, Alcibiade, Démosthène, Turenne ; les scrofuleux ou les rachitiques, Catherine de Médicis, Christine, Pope, Gibbon, Byron, Washington ; les épileptiques, César, Pétrarque ; les ivrognes, Alexandre, fils d’ivrogne, mort de la folie des ivrognes, Attila, Hoffmann et Luz ; les enfants précoces, Voltaire et Mozart. On ne viendrait pas à bout d’énumérer tous les hommes célèbres morts d'une affection cérébrale ou nerveuse, apoplexie ou paralysie ou d’un mal qui prédispose aux congestions du cerveau, comme les maladies du cœur : c'est la fin la plus commune des grands hommes. Ceux qui ont attenté à leurs jours avec ou sans succès, où qui n’ont eu que le vague désir de se donner la mort, sont également trop nombreux, depuis Aristote, qui se précipita dans l’Euripe, désespéré de ne pouvoir trouver la cause de ses flux quotidiens, ou s’empoisonna à soixante-dix ans, jusqu’à Chateaubriand, Raphaël et Elle. Quand la vie même de l'individu n'accuse aucun vice organique, les ascendants, les descendants, les collatéraux en révèlent chez lui la présence : un frère,

mort d’apoplexie, prouve que le vice morbide existait comme la cause de son génie chez Louis XIV, une nièce expirant de joie et de surprise chez Leibnitz, une sœur folle chez Hégel, un fils idiot ou des enfants précoces et enlevés avant l'âge chez Tacite et Quintilien. Des familles entières sont marquées du signe fatal : Charles-Quint, fils de Jeanne la Folle, père de Philippe If, chauve, bègue, épileptique, règle ses horloges et assiste vivant à ses funérailles. Louis XI, petitfils de Charles VI le fou, fils de Charles VIT le faible, qui se laissa mourir de faim craignant d'être empolsonné par son fils, est le père de Charles VII le victorieux, mort prématurément, et de Jeanne, répudiée par Louis XII pour sa laideur et sa difformité. Pierre le Grand et sa race sont des modèles en ce genre : imbéciles, fous, furieux, épileptiques, parricides, tels sont les Romanoff. Dans de telles familles, si quelque individu paraît exempt du mal, il en porte la marque dans son génie même : le grand Condé n’a fait souche que d'avortons, d'hallucinés, de fous ou de rachitiques.

N'est-ce pas assez de faits pour confirmer la théorie? D'ailleurs, la liste demeure ouverte, et chacun pourra certainement y ajouter quelque nom. La folie, l'idiotisme, le rachitisme, la scrofule et bien d'autres maux ont avec le génie des racines communes. Pour embrasser d’un seul coup d'œil toute la doctrine et la filiation de toutes ces anomalies organiques et intellectuelles, jetez les yeux sur la planche quiaccompagne

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 997 | le livre de M. Moreau, ou bien représentez-vous un 1} \ dl

arbre avec ses-branches, ses rameaux et ses feuilles : la souche, c'est une certaine constitution héréditaire ou originale ; elle plonge ses racines dans la matière des nerfs et du cerveau, et la séve puissante du mal fait éclore et alimente toutes les maladies nerveuses. Cet arbre ne porte qu'un fruit, le génie ; et ce beau fruit nourrit un ver.

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J'ai conscience d'avoir exposé avec la plus grande impartialité et aussi exactement que possible la doctrine de M, Moreau. Je ne crois pas lui avoir fait d’autre tort que le dommage qu'une analyse de quelques pages fait nécessairement au livre qu’elle abrége ; je suis sûr que l’auteur rendrait cette justice au résumé

de sa doctrine et y reconnaîtrait sa pensée réduite, mais non défigurée. Je tâcherai d'observer la même impartialité en examinant le système de M. Moreau ; mais, Comme on ne peut abdiquer sa liberté de juger, ni se dépouiller qu'à bon escient de ses croyances quand elles sont motivées, je ne puis promettre que la plus siicère bonne foi dans la critique, le respect de l'opinion d'autrui dans la contradiction, l’acceptation la plus franche des principes évidents, des arguments solides, des conclusions rigoureuses, en un mot, de

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tout ce qui sera, du moins à mon Jugement, la vérité manifeste ou démontrée.

Si paradoxale que soit au premier abord la thèse de M. Moreau, l'argumentation à la fois ample et serrée par laquelle il la soutient et la développe est nouvelle assurément ; la thèse elle-même ne l'est pas, l’auteur le sait et le proclame. Loin que ce puisse être un motif pour en suspecter la vérité, ce doit être une raison, au contraire, pour l'accuallir avec moins de défiance et même avec faveur. La doctrine entière de M. Moreau peut se décomposer en quatre propositions fort différentes de nature et de valeur. La première, c'est que la diversité des intelligences individuelles a pour cause unique la différence des organes dans les imdividus ; la seconde, c’est que la folie est une maladie corporelle dont le délire n’est qu'un symptôme ; la troisième, que la folie peut s’allier, dans toutes les proportions, avec la raison, et qu'en fait cette alliance est fréquente; la dernière, enfin, c'est que le génie lui-même, comme toute autre puissance mtellectuelle, a sa raison d’être et sa cause dans la constitution organique, qu'il est le résultat d'une maladie, ou tout au moins d’un état morbide de la même nature que la folie et l’idiotisme. Or, ces quatre propositions, si on les considère une à une, se sont toutes déjà produites séparément à une époque plus ou moins reculée. La philosophie du xvim° siècle n'était pas généralement éloignée de cette pensée, que la différence des intelligences pourrait bien ne provenir que de la diversité

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME, 229 des organes; c'était une opinion particulièrement chère au spiritualiste Ch. Bonnet, aussi n’était-elle pour lui qu'une hypothèse très-vraisemblable. Quelque différence qu'il y ait entre la doctrine de M. Moreau et celle de Gall, la même pensée fait aussi le fond le plus solide de la phrénologie ; mais, si les phrénologues ne sont pas parvenus à en mieux prouver la vérité, cette jfois du moins ce ne fut pas une réserve spiritualiste qui gêna leur démonstration. Malgré l'opposition de quelques physiologistes de l'Allemagne et l'autorité de Leuret, l'explication de la folie la plus généralement acceptée aujourd’hui par la science médicale, c’est que la folie est une maladie comme une autre qui a son siége dans les organes. D’un autre côté, M. Lélut, dans deux livres pleins de science et d'intérêt, s’est efforcé de prouver que la raïson et la folie, loin de s’exclure, peuvent habiter ensemble dans le même esprit, que des hommes doués des facultés intellectuelles les plus remarquables ont été sujets à des hallucinations fréquentes, sans que leur’génie en füt amoindri; et il a proposé comme de mémorables exemples de ce mariage du génie et de la folie, Socrate et son démon, Pascal et son amulette. Enfin, Aristote, reproduit par Cicéron et par Sénèque, a écrit dans ses Problèmes cet apophthegme dont la concision, il est vrai, étonne l'esprit bien plus qu’elle ne l’éclaire : « Les hommes que leur génie a rendus célèbres, philosophes, politiques, poëtes ou artistes, ont tous été mélancoliques, » La nouveauté, l'originalité de la doc-

cine de M. Moreau consiste donc en ce qu'il a recueilli le premier en un corps ces affirmations éparses, qu'il en à fait un système homogène et a entrepris d’en établir démonstrativement la vérité, en ce qu’il a donné la plus large interprétation à une loi dont les physiologistes modernes font déjà le plus grand usage, la loi d'hérédité, rapprochant les faits les plus dissemblables en apparence et les confondant en un même principe, au nom de la loi nouvelle. Si je rappelle ici ces antécédents de la doctrine de M. Moreau, ce n’est pas pour diminuer en rien le mérite de son livre, c’est pour donner à sa théorie quelque apparence d’antiquité et la rendre ainsi plus acceptable. En effet, la trop grande nouveauté, en de certains sujets, effarouche souvent les esprits timides ou imbus de préjugés ; d’ailleurs, je ne fais qu imiter M. Moreau lui-même qui n’a garde de se priver d'aussi bons auxiliaires qu’Aristote, Diderot, Ch. Bonnet, M. Lélut et un grand nombre de ses collègues.

De ces quatre parties de la thèse de M. Moreau, il en est deux dont l'importance est capitale, qu'il est bien plus difficile au lecteur d'admettre, à l’auteur d'établir démonstrativement; ce sont la première et la dernière. Beaucoup de lecteurs, parmi ceux-là surtout qui, sans avoir fait de l'aliénation mentale une étude particulière, ont vu tout près d'eux la folie naître insensiblement chez un de leurs parents ou de leurs amis, admettront sans grande difficulté que le trouble des facultés intellectuelles, quelque cause occasion-

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 231 nelle qui ait pu le déterminer, n’est que la conséquence immédiate du trouble des organes ou de leurs fonctions, en un mot, que la folie, comme tout autre mal, a son siége dans les organes. M. Moreau le sait bien et ne s’attarde pas à démontrer une vérité très-vraisemblable dès le premier aspect. Il nous renvoie de même, ou peu s’en faut, aux deux livres de M. Lélut, pour nous faire persuader par lui que la raison, le génie même, peut coexister ayec la folie ou l'hallucination. Cette seconde vérité, depuis qu’elle n’est plus tout à fait nouvelle, et qu'au premier étonnement à succédé la réflexion, n’est ni plus invraisemblable, ni plus difficile à accepter que l’autre. En effet, si M. Lélut, telle est ma conviction personnelle que beaucoup de bons esprits partagent encore, n'est pas parvenu à démontrer le fait historique de l’hallucination de Socrate, il a prouvé surabondamment l'existence chez Pascal d’un véritable trouble intellectuel. On pourra discuter longtemps encore sur l'authenticité ou l'interprétation de certains faits biographiques, mais le principe général, la possibilité du fait et sa fréquence plus ou moins grande peuvent être considérés aujourd’hui comme des vérités acquises à la science. Ce qu'on ne me persuadera pas, du moins sans de bons et solides arguments, c’est d’abord que la diversité des organes soit la seule cause de la variété des intelligences; c’est encore que le génie soit une névrose, à savoir, l'eftet d’un principe morbide déposé dans l’organisation du système cérébral. Ce sont là les deux points sur les-

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quels 1l convient d'insister tout, particulièrement. Il faut examiner aussi la valeur de cette loi d’hérédité et de son annexe, la loi d'innéité, sans cesse invoquées dans le cours de l'ouvrage et qui rendent compte de tous les faits.

Ce principe, que la variété des intelligences a pour cause unique la diversité des organisations individuelles, est le fondement de toute la doctrine, la loi d'hérédité en est la cheville ouvrière, l'assimilation du génie à la folie en est la conclusion. C’est dans cet ordre qu'il est convenable d'examiner ces différents éléments du système.

J'ai certainement le plus vif désir de complaire à M. Moreau, en m abstenant de dire que la doctrine qu'il professe est le plus complet matérialisme, puisqu'il prévient le lecteur que ce Jugement lui est désagréable; mais, avec la meilleure volonté du monde, il faut bien en venir là, et dès le principe, d’abord parce que cela est rigoureusement vrai, ensuite parce qu’il est impossible, dans la question dont il s’agit, quoi qu'en puisse dire M. Moreau, de mettre hors de cause

Ja nature du principe pensant et d'admettre à ce sujet

telle hypothèse que l’on voudra. Je ne comprends pas d’ailleurs pourquoi M. Moreau à tant à cœur de ne point paraître ce qu'il est; quand on a une opinion que

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 233 l'on sait réfléchie et que l’on croit fermement être vraie, il n'y a pas aujourd’hui de raison pour la dissimuler et pour être chagriné de se la voir imputer justement. Nous ne vivons plus, Dieu merci, dans un temps où l’on brüle les écrivains, ou tout au moins leurs écrits, pour des opinions philosophiques. Si cette absurde et cruelle intervention de la force intolérante s’exerçait encore de nos jours, on ferait un bel autoda-fé de physiologistes, surtout de médecins d’alénés, car il en est plus d’un qui sent le fagot : on brülerait M. L...., on brülerait M. D... ; je m’arrête, J'aurais l'air de dresser une liste de proscription, Je ne veux faire brüler personne, même en effigie. Tout ce que je puis faire pour concilier mon désir d’être agréable à M. Moreau et l’impérieuse nécessité de dire ce qui est vrai, c'est de constater que la doctrine de M. Moreau est le pur matérialisme, sans faire de cette affirmation une accusation, de le dire sans malveillance, sans indignation ; c’est de prouver qu’il est indispensable, dans la question qui nous occupe, pour un auteur, d'avoir et de professer hautement. sur la nature du principe pensant une opinion catégorique, ‘pour un lecteur, de savoir ce que pense de lexistence et de la nature de l'âme celui qui prétend expliquer ce que c'est que le génie; qu’il est absolument impossible à l’un comme à l’autre d'accepter indifféremment une croyance où une hypothèse quelconque ; c’est, au lieu « d'opposer à ses idées une espèce de fin de non-recevoir avec des phrases sonores mais creuses, si fort en

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usage parmi certains dialecticiens, » de démontrer, sans aucune sonorité dans les paroles, simplement, mais clairement, que cette imputation de matérialisme est légitime et nécessaire, de faire voir que l'argumentation de M. Moreau est sans aucune force, que ses conclusions n’ont aucune valeur, s’il persiste à écarter comme inutile et intempestif l’aveu de sa croyance sur la nature corporelle ou immatérielle du principe pensant, qu'il fait le plus grand tort à la thèse qu'il défend en voulant obstinément cacher son matérialisme, comme s’il en avait honte ou comme s'il avait peur. Cela fait, j'accepterai la discussion de sa thèse, soit sur le terrain ambigu où il se pose, soit sur celui du matérialisme avoué.

M. Moreau paraît goûter médiocrement la philosophie ; il en a le droit, mais il a du moins le tort de la confondre tout entière dans la philosophie scolastique. ILaime moins encore la pure psychologie, et 1l a pleinement raison cette fois, à la condition cependant qu'il ne s'agisse jamais que de problèmes tels que la question qu il traite. Il demande très-justement que, dans l'étude de l’homme, on fasse une plus large part à l’organisation et, à toutes les modifications normales ou irrégulières qu'elle éprouve. Mais n'est-ce pas manifester bien durement son peu de goût pour les speculations philosophiques que d'appliquer à la psychologie la réponse d'Hamilet : Des mots, des mots, des mots? Eh! mon Dieu, il y en a partout, dans les sciences comme dans la littérature, de ces mots qui

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 235 font plus de bruit dans l'oreille que de lumière dans l'intelligence. Sans parler de la déclamation et de l’emphase, dont il ne faut accuser que les mdividus et qu'une plume malhabile laisse se glisser dans les livres de médecine aussi souvent que dans les traités de philosophie, je ne sais si certains mots, que je crois comprendre cependant et que je trouve dans beaucoup de traités de médecine, voire dans certains livres de médecine mentale, renferment un sens beaucoup plus clair, une idée plus positive et plus savante que les quelques barbarismes que plusieurs philosophes ont le tort de se permettre. Il faut du moins que chacun les pardonne à autrui pour être pardonné à son tour.

Faisons donc une large part à l'étude des organes sains ou malades dans l'étude de l’homme; rien n'est plus juste. Une part équitable, c’est la moitié; une: très-large part, une part léonine, si vous voulez, c'est encore plus; mais ce n’est pas le tout. Il en faut abandonner quelque chose, si peu que ce soit. M. Moreau ne l’entend pas ainsi, à voir comment il procède; et la part qu'il réclame dans l'étude de l'homme pour la physiologie et la pathologie, ce n’est rien moins que la totalité. Ceci n'est plus juste ni conforme soit aux stipulations écrites de l’auteur, soit à la logique. Il faut laisser quelque chose à faire à la psychologie ; l'étude de l’âme doit entrer pour un élément dans l'étude de l'homme, si « l'être humain est, selon l'opinion la plus généralement admise, un composé d'organes et d’un principe immatériel, » C'est dans le ‘cas

seulement où l’homme ne serait qu'un composé d'organes, où l'âme ne serait autre chose que l’ensemble de certaines fonctions organiques réunies pour la commodité du langage sous une dénomination conventionnelle, que, la psychologie devenant une branche de la physiologie, l'étude des organes et de leurs fonctions représenterait la science de l’homme tout entier. Tant que l’on ne dira pas catégoriquement qu'il en est ainsi, tant qu’on acceptera ou qu on aura l'air seulement d'accepter l'opinion « la plus généralement admise, » l'étude des organes sains et malades ne sera pas l'étude de l’homme tout entier, et il faudra compter de temps à autre avec la psychologie.

Quelque influence que l’organisation et ses accidents divers exercent sur l'intelligence et ses manifestations, il est rigoureusement illégitime de chercher dans la seule organisation la cause de tous les phénomènes intellectuels, des facultés de l'esprit, de la force ou de la faiblesse et des’variations de l'intelligence dans les différents individus. Puisque l'âme et sa nature immatérielle ne sont pas niées formellement, il est au moins possible, sinon probable, que chaque âme, aussi bien que chaque corps, renferme en elle un principe d’action particulier, qu'elle ait son individualité, différente de celle de toute autre, qu'elle tienne de la nature qui l’a créée certains caractères personnels, des puissances, des dispositions aussi variées que sont les caractères des différentes organisations corporelles. Donc, de deux choses l'une : ou

bien l'âme est un principe immatériel, que vous le croyiez en eflet, où seulement le laissiez croire ; dans ce cas, vous n avez rien démontré, tant que vous n'avez étudié que le corps et ses organes; vous n’avez prouvé à personne que la diversité des intelligences ait pour cause unique [a variété des organisations, que le génie ne soit, lui aussi, que le résultat d'une certaine constitution organique, saine ou malade ; car il est au moins possible que le génie soit un don naturel de l'esprit. Ces mots renferment peut-être une erreur, mais ce n'est point une phrase sonore et vide de sens, tant qu on n'a pas prouvé, dans l'hypothèse actuelle, que le contraire est vrai. Ou bien l’âme n'est que le cerveau, ou quelques-unes de ses fonctions réunies sous une dénomination commode, elle n’est pas un principe immatériel; en ce cas, commencez par le dire franchement et nettement, ensuite ne vous donnez pas tant de peine pour prouver que la différence des organisations est la seule cause de la variété des inteligences ; car, dans cette seconde hypothèse, cela est désormais évident. Dans le premier cas, vous n'avez rien démontré; dans le second, vous n’avez rien à démontrer.

Si l’on s'en rapportait à quelques paroles de l’/ntroduction, on pourrait croire que M. Moreau accepte la première hypothèse; on se tromperait. Il permet que les autres l’acceptent, sans l’accepter lui-même expressément, voilà tout. On ferait même, en un certain sens, injure à sa perspicacité, si l’on prenait ses

propres paroles à la lettre, si on lui attribuait une foi, même chancelante, à l'immatérialité du principe pensant. Il a trop de jugement, en effet, pour ne pas s'être aperçu lui-même que si, après avoir reconnu ou seulement supposé que l’homme se compose d’un corps et d'une âme, 1l n'étudiait que les organes, il ne pourrait légitimement rien conclure de positif et de rigoureux sur ce qui se passe dans l'esprit. Malgré tous les voiles dont M. Moreau se plait à envelopper sa propre opinion, 1l est évident que c'est à l’autre hypothèse qu'il adhère. En permettant au lecteur de faire toutes les suppositions qui lui conviendront le mieux sur la nature de l'âme, en reconnaissant que l'opinion la plus généralement admise est que l'homme se compose d'un corps et d'un esprit, M. Moreau a voulu faire une concession pour la forme aux exigences des philosophes spiritualistes, afin de ne pas ameuter contre lui des critiques comme celui qui écrit ces lignes; il a voulu se mettre à l'abri de leurs importunités dans une neutralité apparente, disant : Je suis physiologiste et médecin, mon droit est d'étudier

les organes, leurs fonctions, leurs phénomènes, sans

m'occuper de la nature du principe pensant; vousmême, faites-vous de ce principe telle idée qu'il vous plaira, à moi personnellement cela m'est indifférent et ne peut modifier en rien ma théorie médicale. Je conviens que cette neutralité serait fort commode, mais elle est impossible ; ce droit que M. Moreau invoque, pour lui-même comme pour tout médecin, de

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME, 239 n'être pas sommé de faire à tout propos une profession de foi sur la nature du principe pensant, est incontestable; mais ce n'est pas ici le lieu de le revendiquer. M. Moreau fait une confusion qu'il est très-important et très-facile de dissiper.

« En médecine, dit-il, citant les paroles d'un de ses collègues, Dieu et l'âme sont questions réservées, comme aussi et avant tout ce sont questions sacrées; et celui-là serait un barbare, un revenant du moyen âge en même temps qu'un impie de la plus dangereuse espèce, qui oseralt livrer le nom de Dieu aux vicissitudes de la discussion philosophique. » Je crois n'être ni un revenant, ni un impie, et je reconnais pour la plupart des cas la vérité de ces paroles; mais 1l est des circonstances et des questions toutes particulières où elles cessent d’être vraies, où le médecin ne peut plus revendiquer le droit du silence. D'abord il ne s’agit point de Dieu, mais de l'âme. Si j appelle le médecin près de moi pour qu'il me guérisse de la fièvre, si je lis un traité sur la digestion, la circulation du sang ou la formation des os, je ne m'inquiéterai pas de savoir si l’homme de l’art qui me donne ses soins ou l'homme de science qui m’expose ses idées physiologiques pense ou non que l'âme est un principe immatériel; cela ne fait rien à l’affaire : qu'il me guérisse, qu'il m'apprenne ce dont je veux rm instruire, voilà ce qui importe; l’âme est une question réservée. Mais, lorsqu'il ne s’agit plus de me guérir, lorsqu'il est question des phénomènes de l'intelligence

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