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et de la volonté, en un mot, des facultés et des actes qui appartiennent à l’esprit, si l'esprit existe; quand un auteur ne recherche pas seulement quelle influence les organes et leurs fonctions exercent sur les facultés intellectuelles et morales, mais prétend encore me révéler ce qui fait qu'une telle intelligence est médiocre , une telle autre supérieure, qu'un tel homme est vicieux et eriminel, un tel autre bon et vertueux, la première question que tout esprit sensé et ami de la lumière lui adressera, sera celle-ci : Croyez-vous que l’âme, quoique intimement unie aux organes, soit un principe immatériel, ou pensez-vous que juger et vouloir soient des fonctions organiques ? S'il croit à l’immatérialité du principe pensant : En ce cas, lui dirai-je, vous rechercherez certainement si les différents esprits ne peuvent avoir recu directement de la nature des facultés supérieures ou médiocres, indépendamment de l'influence qu’une heureuse où malheureuse organisation peut exercer sur leur développement; sinon, toute votre argumentation serait boiteuse et vos conclusions absolues, illégitimes. S'il croit que le cerveau pense et veut et que moi-même j'adhère par hasard à sa croyance, fermons le livre, il est mutile. En effet, si c’est le cerveau qui pense, je n’ai pas besoin qu’on me démontre que la régularité ou l'énergie d’une fonction organique dépend de la constitution et de la puissance de l'organe. Mais que cet auteur, médecin ou non, ne me dise pas : « Il est indifférent à la nature essentielle
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 241 du principe pensant que l’on rattache les divers modes d'activité dont il est susceptible à tel ou tel état de la substance nerveuse, à telle ou telle combinaison des éléments constitutifs de l’organisation en général et du cerveau en particulier. En conséquence, pour nous, par pure supposition et pôur les besoins de la spécialité de nos recherches, l'âme n’est que le corps lui-même, considéré relativement à quelques-unes des fonctions ou facultés dont sa nature et son organisation particulière le rendent susceptible. » Non, certes, cela n’est pas indifférent, et cette pure supposition n’est possible que si vos conclusions demeurent Spéciales comme vos recherches, si vous ne prétendez qu'à décrire les conditions organiques favorables ou défavorables à l'exercice et aux manifestations de l’intelligence, si vous reconnaissez hautement qu’il y a ou qu'il peut y avoir d’autres conditions que celles que vous trouvez dans l’organisation, que si vous faites expressément des réserves en faveur des qualités naturelles de l'esprit que vous ne soumettez pas un seul instant à votre examen.
M. Moreau invoque l'autorité de Ch. Bonnet et cite ses paroles : «Il faut toujours en revenir au physique comme à la première origine de tout ce que l’âme éprouve. » En effet, Ch. Bonnet pensait, comme M. Moreau, que la seule cause de la diversité des inteligences est la variété des organisations individuelles ; mais il était impossible d’invoquer une autorité plus compromettante et qui mit dans un plus
grand jour le vice radical de l'argumentation de M. Moreau. Ch. Bonnet acceptait aussi, et sérieusement cette fois, l'opinion la plus généralement admise sur la nature immatérielle du principe pensant; en conséquence, 1} se croyait obligé de tenir quelque compte de cette autre partie de l'homme, et, pour que son explication de la variété des intelligences eût quelque apparence de rigueur, il était contraint d’admettre que toutes les âmes humaines sont exactement semblables et dépourvues de personnalité. Cette première et étrange hypothèse étaït en effet nécessaire;
mais, si étrange qu'elle fût déjà, elle l'entraina à de véritables extravagances. Les âmes des bêtes, croyaitil, sont aussi semblables entre elles et semblables aussi aux âmes humaines, En un mot, le ridicule roman de la Palingénésie est sorti comme une conséquence naturelle de cette première thèse, que la diversité des organes est la seule cause de la variété des
intelligences, étant admise la nature immatérielle du principe pensant. Que M. Moreau choisisse donc entre ces deux partis; qu'il dise avec Ch. Bonnet, dont il invoque l'autorité, que tous les esprits humains sont semblables; pour sauver à la fois son spiritualisme douteux et la rigueur de son argumentation, c'est le moins qu'il puisse faire. Ou qu'il nous montre à découvert le fond de sa pensée, au lieu de la cacher en la laissant fort bien deviner; qu'il déclare hautement qu'il ne croit pas à l’immatérialité du principe pensant. De toutes façons, je repousserai sa doctrine :
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME, 243 dans le premier cas, parce que l'autorité de Ch. Bonnet est loin de suffire à me persuader que toutes les âmes humaines soient exactement semblables et douées au même degré des mêmes puissances; dans le second, parce qu'on ne ma pas démontré que ce soit le cerveau qui pense et que je crois avoir de trèsbonnes raisons d'admettre le contraire.
Décidément l'indifférence est impossible, la neutralité n'est pas tenable; dans de semblables conditions le silence même est significatif, et l’on comprend aisément ce que se taire veut dire. Un instant, cependant, j'ai cru que M. Moreau sortait effectivement de sa position équivoque; bien mieux, j'ai cru qu'il faisait une réserve expresse en faveur de l’esprit et des dons intellectuels que pouvait faire la nature à chaque ame individuelle. En effet, c’est avec surprise et plaisir que Je lus les premiers de ces mots : « Assurément, je me hâte de le dire (à la 398° page, c'était invraisemblable; mais, pensais-je, mieux vaut tard que jamais), de peur qu'on n'exagère notre pensée, ce serait commettre une grossière erreur que de chercher dans les seules conditions organiques dont nous venons de parler, la source du génie ou seulement d'une certaine supériorité des facultés intellectuelles. Il reste toujours une 2nconnue, quid divinum, à dégager; autrement le génie serait aussi commun qu'il est rare, par la facilité que chacun aurait de s’en procurer à l'aide de quelques excitants cérébraux. »
Cette 2nconnue, je l'avoue, ce quid divinum surtout
nn,
me plaisait, peut-être à cause de la sonorité du mot. J'y voyais une justice tardive rendue à l'esprit humain et à la puissance de la nature qui pouvait créer des inteligences supérieures à d’autres, aussi bien que des corps mieux organisés. Je me trompais, mais mon erreur n a pas duré longtemps; la même page où ces mots se lisent en renferme l'explication la plus complète. Ces conditions organiques qu'il ne faut pas seules considérer comme la source du génie, ce sont les états morbides qui ne font que favoriser l’activité de l'intelligence en surexcitant celle de l'organe; l’2nconnue, le quid divinum, ce sont « certaines qualités intrinsèques qui sont de l’essence même de l’organisation. » Voilà qui est clair, et nous aurons bientôt l’occasion de rappeler ces paroles et d’en tirer profit. Si M. Moreau se hasarde quelque peu hors de ses retranchements, c'est dans une note de la page 477; et ce n'est pas évidemment au spiritualisme qu’il fait des avances.
M. Moreau a donc porté le plus grave préjudice à la première partie de sa thèse par son impossible et prétendue neutralité. Spiritualiste, son argumentation est sans force et sans vigueur, puisqu'il ne tient aucun compte de l’esprit et de ses qualités naturelles, au moins possibles. Matérialiste, 1l se donne une peine inutile en travaillant à démontrer ce qui, dans l'hypothèse, est incontestable, à savoir, que les seules variétés de l’organisation font la diversité des intelli-
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 245 gences, puisque c'est l'organe lui-même qui est supposé penser et vouloir.
M. Moreau avait absolument besoin de ce premier principe; voilà pourquoi il s’est épuisé en eftorts superflus pour le démontrer, au lieu de le poser simplement comme un corollaire du matérialisme, croyant peut-être donner le change aux esprits inattentifs, sur le vice radical de son argumentation, par le déploiement d'un grand appareil. Il a besoin aussi, pour arriver à son but et prononcer le dernier mot de sa doctrine, «le génie n’est qu’une névrose, » d'un moyen puissant d'investigation qui lui permette de pénétrer les mystères de chaque organisation individuelle, dy voir comme à découvert le germe morbide qui s’y dérobe au simple regard. Ce moyen d’un si merveilleux effet, quoique fort simple en lui-même, cette lumière qui doit éclairer les dernières profondeurs du système nerveux et cérébral, c’est la loi d’hérédité doublée de la loi d’innéité. À la clarté de ce double flambeau, la constitution ordinairement si obscure de chaque individu n’a presque plus de secrets pour le médecin ; il voit dans l’organe cérébral le germe encore enveloppé de la maladie, avant qu’il se mamifeste par aueun signe extérieur. La loi d’hérédité, complétée par la Joi d’innéité, révèle et explique tout. C'est pour cela
même que je crains qu'elle ne révèle pas grand’chose et qu'elle n'explique rien. C’est le sort ordinaire des panacées et des formules universelles, de ne rien guérir que par hasard et de n'avoir de scientifique que l'apparence.
Examinons la valeur réelle de ces deux lois, voyons si le large usage qu'en a fait M, Moreau est légitime, s'il na pas été trompé par une illusion, par laquelle il est d'autant plus facile de se laisser abuser qu’elle promet de plus nombreuses découvertes et qu’on a un plus grand désir de connaître. Un individu peut transmettre à ses descendants, par voie séminale, les qualités ou les vices de sa propre constitution, c’est un fait incontestable. Le vice héréditaire peut être amendé ou exagéré naturellement ou par l'influence de l'individu de l’autre sexe, en se transmettant d’une génération à uñe autre; rien de mieux. Si le père est fou, le fils peut l'être également ; il peut n'être qu’original et bizarre, il peut être idiot. Voilà dans sa plus grande simplicité le fait ou la loi d’hérédité. Il est trop évident que ce fait a une extrême importance et qu’on en peut retirer les plus utiles indications. Par exemple, si l'enfant d'un père que je sais être mort aliéné montre certaines bizarreries de caractère ou de conduite, je suis averti et je dois craindre l'invasion de l'imbécillité ou de la folie. Ni la réalité ni la fréquence du fait de l’hérédité ne sauraient être révoquées en doute, non plus que l'importance que le médecin doit attacher à observer suivant quelles lois
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 247 se transmet le mal héréditaire et les services qu’il peut attendre de ses découvertes. Les travaux de MM. Lucas, Morel, Renaudin et Trélat, le consentement unanime des physiologistes, l'expérience, le bon sens et la raison mettent hors de toute contestation le fait de la transmission héréditaire et l'utilité de la connaissance de ses lois. Maïs cette science est essentiellement empirique, cette utilité est toute pratique. Qu'est-ce, en eflet, que la loi d’hérédité m’apprend? Qu’est-ce qu'elle m'explique? Est-ce posséder une science véritable, est-ce donner de l’idiotisme de cet enfant une explication sérieuse que de dire : Il est idiot, parce que son père était fou? Pourquoi son père était-il fou ? C’est reculer la question dans le passé, ce n’est pas la résoudre. Toutes les sciences abondent en problèmes de ce genre, où des réponses semblables produisent la même illusion. On croit savoir le fond des choses quand on n’est pas resté court à une première question; on croit qu’un premier parce que prévient et empêche un second pourquoi; on se cache à soimême son ignorance et l’on se tient pour satisfait. Le recours à la loi d’hérédité, c’est comme l’éternelle histoire et le cercle infranchissable du marteau et de l'enclume, du chêne et du gland.
Cependant, si l’hérédité était une loi inviolable et un fait sans exception, les enseignements pratiques en seraient d'une telle importance que nous regretterions médiocrement l'obscurité qui continuerait à nous dérober le fond des choses. Mais cette loi n’est
pas tellement rigoureuse que la nature ne puisse s’en écarter jamais et faconne invariablement l’organisation des enfants en prenant pour modèle la constitution de leurs parents. La nature a plus de ressources, elle peut agir aussi dans la plénitude de son indépendance et organiser un embryon d’après un type nouveau. Mais en ce cas, dit-on, elle ne fait qu'abandonner une loi pour une autre, la loi d’hérédité pour la loi d'innéité; et la loi d’innéité, ajoutet-on, confirme, loin de la contredire, la loi d’hérédité : en effet, l’idosyncrasie, c’est-à-dire la constitution particulière que l'individu tient de la nature agissant dans son indépendance, peut être ramenée à la loi d'hérédité. Les faits d’idiosyncrasie sont « des cas où la nature a doué les individus de ces mêmes dispositions d'organisation qui, dans les autres cas, forment les conditions de l'influence héréditaire. » La réduction de ces deux lois à une seule est ingénieuse, beaucoup plus que légitime; car c’est bien plutôt, ce me semble, la loi d'innéité qui doit absorber en elle la loi d’hérédité. Si vous remontez de génération en génération, 1l y a beaucoup à parier que vous ne rencontrerez pas toujours, par exemple, des fous fils de fous, ou des idiots fils d'épileptiques; vous aurez quelque jour la main plus heureuse, vous trouverez vraisemblablement dans un passé quelconque, avant même d'arriver au déluge, un fou, un épileptique, un idiot, fils de parents et d'ancêtres sains d'esprit et de corps, une idiosyncrasie, enfin, à moins que
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME. 249 Dieu n'ait créé tous les hommes prédisposés à la folie, en déposant dans le premier de tous le germe latent d'une maladie nerveuse; ce qui embrouillerait singuhèrement les choses à force de les simplifier. Cette uhosyncrasie, quelle qu'elle soit, c’est le point de départ, c’est le patron sur lequel la nature a taillé toutes les générations descendantes; c’est en créant ce premier malade, à quelque époque que ce soit de la durée, qu'elle a agi librement; au contraire, en transmettant la maladie comme un héritage des pères aux enfants, elle n’a fait que s’imiter elle-même et copier son propre modèle. La loi d’innéité explique la loi d’hérédité, bien loin d’être expliquée par elle, si toutelois elle explique quelque chose. Mais cette manière de voir ne convient pas pour l'usage qu'on a besoin de faire de la loi d'hérédité, surtout de ces deux lois réunies. Le mot d’hérédité paraissait expliquer quelque chose, quoiqu'en réalité 1l n'en fût rien; il trompait du moins la curiosité, s’il ne la satisfaisait pas, en ajournant sans fin l'explication véritable d’une génération à une autre. Mais le mot d'innéité ne peut même pas faire illusion un seul instant; il faut une extrème bonne volonté pour croire que ce mot, voire le mot plus savant au dehors sous sa forme grecque d'ediosyncrasie, ait une plus grande puissance. C’est encore un de ces mots qui font plus de bruit que de lumière. «Un homme est devenu fou, est né idiot ou épileptique de parents sains, parce que la nature l'a prédestiné à l'être ; » en quoi cette explication diffère-
t-elle de cette autre : Quia est in eo virtus dormitiva ? Votre 2diosyncrasie, votre innéité, c'est une qualité occulte, incontestable, mais qui n'explique absolument rien.
Chacune de ces deux lois invoquée séparément équivaut donc à un aveu mal déguisé d’ignorance. On n'imagine pas cependant quelle puissance un habile emploi peut prêter, pour la construction d’un système, à l'association de ces deux impuissances. M. Moreau, je le reconnais, se sert avec une adresse merveilleuse de ces deux lois, il en possède le maniement, 1l excelle à les appliquer chacune à son tour et à propos, sans confusion et sans erreur. Mais ces deux lois associées, loin de se fortifier l’une l’autre, s’entre-détruisent; un usage modéré peut seul leur conserver quelque apparence d’autorité, l’abus la leur enlève. L'utilité pratique que l’on peut retirer de la loi d'hérédité, quand on l'applique seule et avec mesure, est elle-même réduite à néant par l’intervention de la loi d'innéité.
C’est lorsque M. Moreau cherche des hommes de génie dans les familles de fous ou de scrofuleux, des rachitiques ou des aliénés dans la parenté des grands hommes, que ces deux lois font merveille et lui servent à tirer des moindres indices les plus grosses conséquentes. Ce qui fait la force apparente de ces deux lois, c'est qu’elles se suppléent l’une l’autre; c’est que, quand l’une est en défaut et ferait courir au système le risque de couler bas, vite on fait intervenir
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME, 251 l’autre qui sauve tout avec un mot, Un aliéné est fils d’aliéné, on invoque la loi d'hérédité pour expliquer sa folle; si l'on n’explique rien en prononçant le mot d'hérédité, du moins ne fait-on pas de suppositions téméraires, Un idiot naît de parents et descend d'ancêtres tous sains de corps et d'esprit, on invoque la loi d'innéité; bien encore. Mais procédez au moins toujours ainsi et interdisez-vous les inductions arbitraires ; que ces deux lois ne vous servent pas à faire sortir des laits ce que vous désirez qu’ils renferment ; ne faites pas voyager à votre gré le principe morbide, ne le faites pas descendre du père aux enfants, remonter du petit-fils à l’aïeul ou de la nièce à l’oncle, enjamber une ou deux générations en avant ou en arrière, pour le planter là, quand 1l vous gêne, et recourir à l’innéité. La manœuvre est très-commode, mais elle est dangereuse pour celui qui en fait usage, parce qu on peut aussi facilement s'en servir contre lui. Par exemple, un homme bien constitué en apparence, d'une intelligence cultivée, est né d'un pire paralytique; vous voulez prouver que cet homme sort du commun et que ses talents ont leur cause dus l'irritabilté du système nerveux, ou bien vous prétendez que cet homme est sur le chemin de la fohe, et vous voulez interpréter comme une bizarrerie de caractère quelqu'une de ses actions, «il a de qui tenir, » dites-vous, et vous mettez en avant l'hérécite. Voulez-vous, au contraire, rabaisser son mérite, écarter l’idée de folie et de maladie cérébrale, vous faites
intervenir l'innéité. Tacite eut un fils idiot, vous croyez que le génie est une maladie et voulez le prouver par un exemple, vous accusez l’hérédité : l'idiotisme du fils a pour cause le génie du père. Mais moi qui ne suis pas encore persuadé que le génie soit une maladie nerveuse, je puis tout aussi justement accuser l'innéité. C'est-à-dire que l’hérédité et l’innéité sont deux choses ou deux mots dont l’un a toujours son emploi; quand on ne peut ou ne veut faire usage de celui-ci, on a celui-là sous la main qui vous tire d'embarras. Voilà le secret de leur puissance; celui de leur faiblesse, c’est qu’on peut avec cette ressource défendre les deux systèmes contraires; il suffit d’intervertir les mots.
On comprend combien M. Moreau trouve ou se donne déjà de facilités pour établir la dernière partie de sa thèse, avec ces deux lois de l’hérédité et de l’innéité habilement mises en œuvre. On le comprendra mieux encore, si l'on se rappelle une certaine théorie, purement médicale, cette fois, et dont par conséquent je m abstiens de contester la vérité. Je veux parler de cette réduction d'un nombre considérable de maladies fort différentes, en apparence, à un seul et même principe morbide : folie, idiotisme, imbécillité, sont de la même famille; ce sont les manifestations diverses d’une même cause morbifique qui a son siége dans le système cérébral ou nerveux. Ce même vice constitutionnel de l’organisation se développe encore sous bien d’autres formes, la scrofule, le rachitisme,
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 253 l’épilepsie, l'hystérie, etc. Ce n'est pas tout encore, l’apoplexie, la paralysie, la cécité, la surdité, le bégayement, le strabisme et autres maux sont encore des troubles du système nerveux; l'ivrognerie, la prostitution, la perversité des instincts relèvent du même système et du même vice originel. Puis viennent les maladies qui, sans être des affections 2d20pathiques du système nerveux, prédisposent à quelque affection sympathique ou consécutive de ce système. Or, sans nier en aucune façon la vérité de l'opinion médicale de M. Moreau touchant l’étroite parenté de tous ces maux et la possibilité de leur transformation les uns dans les autres, je ne puis chasser un souvenir, je ne puis m'empêcher de faire une réflexion intérieure et de poser .une simple question aux personnes compétentes, aux collègues de M. Moreau ou à lui-même. Je me rappelle un très-amusant chapitre, intitulé es Nerfs, du livre de M. L. Peisse, /a Médecine-et les médecins, où le spirituel et savant écrivain demande plaisamment ce qui resterait de la médecine, si l’on rayait du vocabulaire ce seul mot, les nerfs, avec ses dérivés. Que resterait-il surtout du livre de M. Moreau? Je songe, en effet, que les nerfs, dont toutes les affections, selon la doctrine présente, peuvent se transformer les unes dans les autres, interviennent dans toutes les fonctions, que tout phénomène organique, du moins on me l'a dit, s'’aceomplit sous une influence nerveuse; par conséquent,
que toutes les irrégularités d’une fonction quelcon-
que peuvent provenir des nerfs ou, par l'intermédiaire des nerfs, porter sympathiquement le trouble dans une autre fonction et dans un autre organe. Il me semble alors qu'un vice du système nerveux peut se traduire par un trouble organique ou intellectuel quelconque, et qu’un trouble quelconque des facultés morales ou des organes peut, de près ou de loin, directement ou par intermédiaire, être rapporté à un vice du sysième nerveux ; et je pose aux médecins, à M. Moreau, cette simple question : Y a-t-il un seul homme qui jamais, à aucun moment de sa vie, n'ait offert le moindre indice d’un trouble nerveux ? Non; je puis moi-même, comme le premier venu, laire sans témérité la réponse.
Ajoutez donc à la double loi de l'hérédité et de l'innéité cette ubiquité du système nerveux, cette universalité de son influence, la possibilité de cette transformation d’un tic, du bégayement, d'une douleur névralgique en une affection nerveuse dont la gravité peut aller jusqu'à l'extrême démence, soit dans le même individu, soit dans la suite des générations, et voyez s’il est un homme dans de pareilles conditions dont on ne puisse dire que, par hérédité ou par 2diosyncrasie, il est parent plus ou moins proche des fous, des idiots, des scrofuleux, des hommes de génie, M. Moreau n'aura donc point de peine à trouver dans la vie où dans la mort d’un homme tant soit peu célèbre ou dans sa parenté un indice de trouble nerveux, pour en faire un fou ou tout au
LE GÉNIE, LA FOLIE ET L’IDIOTISME. 255 moins un être ayant des prédispositions à le devenir. Si peu de chose suffit! Il n’est pas nécessaire, en effet, qu'on ait un aliéné pour père ou pour bisaïeul, pour petit-fils ou pour neveu, qu’une fois dans sa vie, à moitié éveillé ou le pouls étant fébrile, on ait eu quelque hallucination, même sans en avoir été la dupe; ce sont là de grosses preuves et qui crèvent les yeux. C'est assez qu’on soit louche comme le Guerchin, bègue comme Alcibiade, boiteux comme Tvyrtée, qu'on ait, comme Leibnitz, une nièce qui mourra subitement, comme Louis XIV, un frère ainé, ou puiné, s'il vous plaît, mort à table d’une attaque d’apoplexie, peut-être d’une indigestion. On trouve ces particularités dans la vie de tous les hommes célèbres, ces conditions dans leur parenté, parce qu'on les trouve aisément dans la vie et dans la parenté de tous les hommes. Franchement, poser des principes aussi larges, employer des moyens aussi élastiques, c'est faire so1-même son jeu et se le faire trop beau.