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mortelle composent l'attelage qui ravit dans les cieux le char allégorique de l’homme, dont l’âme raisonnable et divine est le cocher : Gbuoc, coursier à l’allure fière, aux belles formes, à l’œil plein d’une généreuse ardeur ; Ert@vuia, cheval rétif, à la tête basse, à l'œil fauve, aux mouvements lascifs et désordonnés, indocile au frein et à l’aiguillon, cause première de la disgrâce de l’âme éthérée et de sa chute dans un corps mortel. Timée nous raconte dans quelles régions de cette enveloppe périssable les dieux inférieurs, fils du Dieu unique, ont placé, selon leurs caractères, ces trois parties différentes de l'âme humaine. Ils ont fabriqué pour l'âme raisonnable la tête, forteresse aux murailles solides et percées de fenêtres, d’où elle püt contempler toutes choses comme d’un observatoire élevé. Après avoir séparé du reste du corps cette demeure de l’âme raisonnable par l’isthme du cou, ils ont logé dans le tronc l’âme mortelle; et, pour que chaque partie de cette âme inférieure eût son domicile particulier, divisant le tronc en deux chambres par la cloison du diaphragme, ils ont placé l'âme courageuse plus près de la tête dans la poitrine, où le cœur l’émeut et l’échauffe, où le poumon tempère et rafraïchit son ardeur, où elle respire toujours prête à l’action, comme un guerrier sous sa cuirasse, Le plus loin possible du siége de l’âme divine, ils ont relégué cette partie inférieure de l'âme mortelle qui demande des aliments et des breuvages, qu'irritent des appétits de toute sorte, dans le bas-ventre; ils
DU SIÉGE DE L’AME. 9 l'ont étendue dans cette région comme dans un râtelier, où le corps püt trouver sa nourriture et satisfaire à ses besoins.
Il ne faut pas exiger du poëte des raisons bien savantes de toutes les créations de sa fantaisie ; cependant, on trouverait facilement à cette division de l'âme en trois parties et à cette distribution de nos trois âmes dans les trois grandes régions de notre corps beaucoup de prétextes ingénieux et populaires, sinon des arguments solides et scientifiques.
Galien, bien que disciple d’Aristote en philosophie, consacra tout un livre à défendre, contre son maître et les stoïciens, l'hypothèse platonicienne des trois âmes humaines, et s’il accordait à chacune des attributions un peu différentes, 1l logeait à peu près dans les mêmes parages que Timée l’âme raisonnable, l'âme sensitive et l'âme végétative.
Un esprit d’une autre nature, quoique plus moderne et plus savant que Platon et que Galien lui-même dans la structure du corps humain, Van Helmont reconnaissait aussi, non-seulement plus d’une âme, mais une multitude d'âmes différentes ou d'êtres à peu près de même nature que l’âme. Au-dessus de tout était l'âme Imtelligente et divine, l’âme véritable, l'esprit ; immédiatement au-dessous, une âme sensible et mortelle, puis un archée principal, ayant sous ses ordres une infinité de petits archées inférieurs présidant aux détails de toutes les fonctions et à toutes les nécessités du corps humain, comme l’âme mortelle et l’archée
central président généralement à sa vie et à sa conservation. Les deux âmes, divine et mortelle, siégent ensemble à l’orifice de l’estomac; la rate est la demeure de l’archée central, et tous les petits archées secondaires sont dispersés dans les organes et dans les membres, qui dans les poumons, qui dans le foie, qui dans la main, dans l’œil ou dans l’oreille.. S’il ne faut pas être bien exigeant envers un poëte, il faut être moins sévère encore avec un mystique et un illuminé. La seule raison que l'illuminisme même du médecin de Bruxelles permette de proposer pour expliquer cette localisation singulière de l’âme raisonnable, est peut-être que, la région épigastrique étant particulièrement sensible chez les extatiques de toute espèce, Van Helmont a pu placer l'âme divine là où il sentait le dieu l’agiter dans son extase.
Laissons les autres mystiques, et Paracelse, et Fludd, et tous ceux à qui une seule âme ne paraît pas suffisante pour animer un seul corps.
Bien que quelques-uns attribuent à Hippocrate l'opinion de Platon sur les trois âmes humaines, il est plus probable qu'il n'en reconnaissait qu'une, et la logeait simplement et vaguement dans la tête. On aime à voir, dans le Traité sur la maladie sacrée, le père de la médecine parler comme le bon sens et comme la seience moderné la plus sûre, sinon la plus ambitieuse, au lieu de s’égarer dans les fantaisies de l'hypothèse.
Aristote aussi n’admettait qu une âme; mais, trou-
DU SIÉGE DE L'AME. 11 vant le cerveau trop froid pour la recevoir, il la plaçait dans le cœur. Aristote, philosophe et naturaliste, avait une raison sans doute pour s'écarter ainsi de l'opinion vulgaire. C’est qu'il considérait l'âme comme le principe de la vie nutritive, avant d’être celui de la vie sensitive et intellectuelle, et le cœur lui paraissait un organe plus important que le cerveau dans la vie du COrpsS.
Quoi qu'en dise Aristote et la cabale stoïcienne, la tête l’a emporté, et c’est elle qui a l'honneur d’être considérée par le plus grand nombre des philosophes et des physiologistes et par la foule comme le siége du gouvernement, comme la capitale.
Les moins savants, les moins malins, les plus sensés peut-être, se contentent de dire simplement : L'encéphale est le siége de l'âme. Les plus curieux ou les plus fins trouvent l'encéphale trop vaste, et cherchent dans sa masse un organe plus circonscrit. L’encéphale est bien compliqué de tours et de détours, de plis et de replis; 1l a bien des isthmes et des renflements, des cavités et des protubérances, pour n'être qu’un seul et unique organe et remplir le même office dans toutes ses parties ; ce doit être un ensemble, un faisceau d'organes divers. Et philosophes et physiologistes se mettent à l'œuvre, cherchant des limites naturelles dans cette masse de substance, ou en traçant d’imaginaires, dessinant de grandes divisions, ou multipliant les compartiments ; les uns, pour trouver un organe vraiment principal, véritable siége de l'âme,
auquel toutes les autres parties de l’encéphale soient subordonnées; les autres, pour faire de chacune de ces divisions, grandes ou petites, des organes ou des siéges spéciaux, subordonnés, non à un organe capital, mais à l'âme seule : au lieu d’une monarchie, une oligarchie encéphalique sur laquelle l’âme a la haute main. D'autres, moins hardis, se contentent de juger des recherches d'autrui, mais désespèrent de leur succès ; l'observation leur semble impossible, l'encéphale trop mystérieux, le secret de l’union trop bien enfoui dans cette masse obscure. D’autres enfin pensent que l'encéphale tout entier est bien le siége de l'âme; que, pour opérer tout ce qu’elle fait, elle n'a pas trop d'un organe aussi complexe: il y a sans. doute bien des rouages dans la machine, mais ce n’est qu'une machine et non plusieurs; toutes les parties en sont solidaires, il ne faut pas songer à en briser l'unité.
Descartes, d’ailleurs excellent physiologiste pour son temps, plaçait l’âme, comme chacun sait, dans la glande pinéale; mais il eut beau dire, il trouva peu de partisans. Malebranche même, le plus chaud défenseur de toutes ses hypothèses, ne put accepter celle-là. Cest qu'il fallait au moins quelque raison d’une telle supposition, et cette fois Descartes n’en avait aucune, tout au plus proposait-il l'ombre d’un prétexte futile : ce petit cône était seul dans le cerveau de son genre et de sa forme, tandis qu’il y a tant de parties et de figures jumelles ; suspendu dans
DU SIÉGE DE L’AME. 13 la masse cérébrale, il lui semblait pouvoir vibrer facilement comme le battant d’une cloche, et recevoir ainsi le contre-coup de tous les phénomènes environnants. Aussi mystérieuse d’ailleurs que tout le reste de l’encéphale, la glande pinéale fut pour ces motifs jugée par Descartes une résidence tout à fait convenable pour l’âme humaine, et, sans plus de façons, il l'y plaça. Les autres parties du cerveau pouvaient donc bien être des organes spéciaux et remplir des fonctions particulières, mais l’âme n’agissait pas directement sur elles; elles ne communiquaient qu'avec la glande pinéale.
Après Descartes, et pour des raisons tout aussi péremptoires, les naturalistes, les physiologistes, les philosophes assignèrent chacun à l'âme une résidence particulière. Bontekoe, Maria, Lancisi, Lapeyronie, la logeaient dans le corps calleux, dans cet isthme qui joint l’un à l’autre les deux hémisphères du cerveau. On ne sait ce qu’on doit admirer le plus, la puérilité de leurs arguments, ou la bonne foi avec laquelle des hommes savants acceptaient de pareilles hypothèses. Où peut être placée l'âme pour mieux gouverner le corps et ressentir toutes ses atteintes, si ce n’est au centre de ia masse encéphalique? Mais l’encéphale se compose de deux moïitiés toutes semblables; il n’y a rien en lui qui désigne la partie gauche ou la partie droite comme plus noble et plus importante que sa jumelle, ainsi que cela a lieu dans la poitrine, où l’inclinaison du cœur vers la gauche
dérange tant soit peu la symétrie de cette région au profit de la partie gauche. L'âme ne peut donc loger qu'au milieu, ni à gauche, ni à droite, dans le COrps calleux ; de là seulement elle pourra facilement de côté et d'autre mouvoir et s’émouvoir ; là est le centre, là est sa place. à |
Ou bien elle trouvera une résidence eonvenable dans cette protubérance, appelée pont de Varole, qui semble souder la moelle à la masse de l’encéphale; de à aussi elle agira efficacement sur le cerveau et ses ramifications nerveuses,
Ou bien l’âme sera mieux encore, si elle est enveloppée, cernée de tous côtés par la substance cérébrale et comme enfermée dans une chambre ou dans un récipient; en voilà qui, pour ce motif, font l'âme captive dans les ventricules du cerveau.
Ou bien l'âme tiendrait mieux le cerveau tout entier sous sa dépendance, si, au lieu d’être enfermée par lui, elle l’enfermait, si elle pouvait le tenir comme dans sa main, agir sur lui par une action concentrique, au lieu de rayonner de toutes parts et de disséminer sa puissance. Et voilà Fernel qui lui donne pour siége la pie-mère, un autre la dure-mère; ils accordent ainsi à de simples enveloppes, à ces crânes flexibles, le rôle le plus important, celui de cerveau véritable.
Y a-t-il encore dans l’encéphale quelque partie plus ou moins nettement circonscrite, elle trouvera quelque savant pour lui donner la préférence et l’éri-
DU SIÈGE DE L’AME. 15 ger en siége de l’âme. Les corps striés doivent cet honneur à Willis. Il fallait bien répondre à Descartes et opposer quelque chose à sa glande pinéale ; Willis opposait déjà la chimie à la mécanique cartésienne pour expliquer l'organisation et la vie; les corps striés compléteront la doctrine ; la science n’aura plus de désidérata ; on saura que la vie est une combinaison chimique et que l'âme habite les corps striés.
S'il ne reste plus aucune portion de matière cérébrale un peu distincte par sa forme ou un peu découpée, on en dessinera dans la masse, on tracera des lignes imaginaires, on distinguera arbitrairement le centre ovale pour en faire le siége invisible aux yeux de l'observateur de l'âme invisible.
I n'y a plus rien à faire dans cette voie. Chaque partie de l’encéphale a eu tour à tour l'honneur de.servir d'organe à l'âme humaine; mais on peut suivre une autre méthode, bien plus féconde en résuitats. Si l'âme avait concurremment plusieurs organes! On comprend du premier coup ce qui peut sortir de combinaisons neuves et ingénieuses d’une pareille donnée; quel vaste champ ouvert aux conjectures! Dès que l’âme n’a pas un siége unique, elle peut avoir un nombre indéterminé de siéges différents; et que de façons de varier ces hypothèses, en accouplant ces organes deux à deux, trois à trois ! On ne peut épuiser la source intarissable de ces combinaisons infinies; et cela se comprend. M. Lélut fait remarquer qu'il n’y a aucun rapport à établir pour l'esprit de l’homme
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entre la structure, la configuration de l'organe ou des organes immédiats de l'âme et leurs fonctions. La figure, la conformation de l’æil, de l'oreille, des poumons, de l'estomac, du cœur, est intimement liée avec les fonctions presque mécaniques qu'ils remplissent, et peut même au premier aspect les révéler à l'observateur. Ainsi, c’est la découverte des valvules des veines et de leur direction qui a trahi au génie d'Harvey le secret de la circulation du sang. Mais la figure de l'organe de l'intelligence ou de la volonté est absolument indifférente, au moins que nous sachions ; ni la configuration d’une portion du cerveau ne nous révélera son usage, ni l’idée d’une fonction intellectuelle ne nous fera concevoir, dans l'organe qui concourt à son accomplissement, telle figure plutôt que telle autre. De là la difficulté, la stérilité même des recherches entreprises sans autre donnée que la figure des parties; l’empirisme seul peut nous faire établir quelque rapport entre un organe et une fonction intellectuelle.
Une autre difficulté signalée par le même physiologiste, c’est l'indétermination du nombre des facultés de l’âme, bien plus grande encore que celle des différentes parties de la masse encéphalique. Si les facultés ne sont pas des abstractions, ce sont au moins des points de vue sous lesquels on considère la puissance générale de l’âme indivisible et que l'on choisit un peu arbitrairement. Lors donc qu'il s agit de chercher un rapport d'instrument à puissance entre telle por-
DU SIÈGE DE L’AME. 17 tion de la masse cérébrale et telle faculté de l'âme, il y à encore moins de difficulté à diviser l’encéphale en un nombre déterminé d'organes distincts, qu’à faire une théorie des facultés de l’âme, une nomenclature de ses penchants, qui ne soit pas un peu factice et n'ait pas surtout pour objet la commodité des études psychologiques ou physiologiques.
C’est là ce qui rend la doctrine de Gall si arbitraire et si invraisemblable. Quand même on admettrait, en ‘effet, que le cerveau füt un faisceau d'organes divers, que chaque renflement de sa substance fût un de ces organes, en un mot toute la partie anatomique et physiologique de la phrénologie, personne n’a jamais pu croire de bien bonne foi que sa liste de vingtsept facultés, ou passions, ou je ne sais de quel nom appeler ses catégories, représentât exactement l'âme et sa nature, ou, pour ne pas trop spiritualiser la phrénologie et peut-être en fausser le sens, la nature intellectuelle et morale de l'homme; personne, pas même ses disciples. Spurzheim ajoute à cette liste huit organes nouveaux et huit facultés nouvelles, un autre davantage, un autre en retranche une partie, un autre en bouleverse l’ordre, les noms et la situation. M. Flourens a démontré, au nom de la science, tout ce qu'il y à de faux et de contraire à l'expérience dans cette répartition du cerveau en vingt-sept cerveaux juxtaposés ; on savait déjà par la psychologie tout ce qu'il y a d'hypothétique et d’invraisemblable dans cette géographie phrénologique.
Le meilleur résultat des travaux de Gall a été Fimpulsion qu'il a donnée aux recherches anatomiques et physiologiques sur le cerveau. Cette gloire lui reste, et l’on peut lui attribuer une bonne part dans les travaux récents de la science sur cette matière. En effet, une chose digne de remarque, c’est qu'avant Gall, sans excepter ceux des anciens philosophes ou médecins qui attribuaient à l’homme plusieurs âmes, tout le monde semblait ne considérer le cerveau que cornme une seule masse; personne ne s'était encore avisé de le décomposer et de chercher dans ce bloc de matière presque informe des organes différents, indépendants ou subordonnés les uns aux autres. Depuis Gall, au contraire, cette tendance est universelle ; chercher l’usage de telle ou telle partie, grande ou petite, de la substance cérébrale, est la préoccupation de chacun, de ceux-là mêmes qui ne pensent pas qu'on puisse circonscrire le siége de l’âme et demeurent convaincus de la solidarité de toutes les parties du cerveau.
Un bien petit nombre parmi les physiologistes modernes ont cru devoir s’en tenir à l'opinion très-générale d'Haller, qui attribue le rôle d'organe de l’âme à l'encéphale tout entier, Burdach ne s’estime pas assez éclairé pour avancer autre chose, M. Andral voit trop de contradictions entre les faits observés pour sortir, lui aussi, de la vague généralité de cette croyance. M. Lallemand paraît quitter un instant cette réserve, mais pour y rentrer bientôt; 1l croit
DU SIÉGE DE L’AME, 19 pouvoir avancer, par suite de ses observations, que les différentes sections dé la moelle épinière ou allongée jouissent, dans l’enfant, d’une sorte d'indépendance par rapport au reste du système cérébral, qu'elles ont la faculté d’être impressionnées par les nerfs et de réagir sur eux pour produire des mouvements, Mais il se hâte d'ajouter que cette indépendance disparaît avec l’âge, et il conclut que le siége général de l’âme et de toutes ses facultés prises collectivement est répandu indistinctement dans l’encéphale. M. Lélut est encore un de ceux qui ne croient pas que l'état actuel de la science permette de circonscrire dans une région quelconque de l’encéphale ou du système nerveux l'organe de l'intelligence, de la volonté ou de la sensibilité, Il pense même que cette recherche dépasse les forces de la science expérimentale, que nous sommes condamnés sur cette question du siége de l’âme à une éternelle ignorance, et cela parce que toutes les parties du système nerveux et cérébral ont peut-être entre elles une telle solidarité que toutes concourent pour une part indéterminable à l’œuvre commune de Ja vie physique et de la vie intellectuelle, « La science actuelle de l’anatomie du système nerveux, dit-il, c’est là son but, et elle semble y mettre sa gloire, cherche à distinguer dans ce système, d'une part, les parties qui sont affectées au mouvement, celles qui sont dévolues au sentiment, celles qui sont particulières à l’entendement; d'autre part, celles que réclame à-$on tour
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