‹ L'âme et le corpsChapitre 7 sur 44 · SS · texte numérisé non relu

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tions et sur des arguments spécieux. Mais d’autres savants, qui pensent différemment, proposent aussi tant de faits et de si bonnes raisons à l’appui de la leur, qu'on ne peut s'empêcher d’hésiter et de réfléchir avant d'accepter cet aphorisme : l'âme humaine a, dans l'encéphale, trois organes immédiats : la substance grise du cerveau qui lui sert à penser, la substance blanche à vouloir, et le cervelet qui luisert àsentir.

Parmi ceux qui arborent aussi la couleur comme signe distinctif de la fonction des organes de l’âme, est M. Parchappe, qui propose une nouvelle circonscription du siége de l'âme, également appuyée sur de nombreuses expériences et de puissants arguments. Selon lui, la pensée, la volonté, la sensibilité ont un organe immédiat et commun; ce n’est ni l’encéphale tout entier, ni même tout le cerveau, c’est la couche de substance grise qui recouvre les hémisphères cérébraux. La clarté de son opinion est telle, la simplicité en est si grande, la régularité si parfaite, qu’elle permet presque de saisir, l’une après l'autre , toutes les pièces de la machine corporelle, de voir comment elles s’agencent et se subordonnent, en nous conduisant jusqu'à l'organe central, ou supposé tel, de toutes les facultés de l'âme.

De ces opinions différentes sur l'organe ou le siége de l'âme, trois se détachent des autres par leur clarté, leur précision ou leur vraisemblance , et par la valeur des expériences scientifiques ou des considérations philosophiques dont elles sont appuyées. Ce sont celles

DU SIÉGE DE L’AME. 23 de M. Lélut, de M. Flourens et de M. Parchappe. Ces trois savants représentent trois caractères et trois méthodes différentes. M. Lélut est le philosophe qui, dans une question où l'âme et ses facultés sont en cause autant que le corps et ses organes , ne veut pas se confier à la seule observation des faits matériels : il pense qu'il ne faut pas qu’on pérde de vue, dans l'expérimentation, la nature du principe qui veut, sent et raisonne, l'unité de ce principe et l’étroite solidarité de toutes ses facultés. D'ailleurs, médecin, physiologiste, 1l n'a jamais rencontré de ces faits privilégiés, comme Bacon les appelle, de ces expériences décisives qui emportent la confiance et tranchent définitivement de semblables questions. M. Flourens , philosophe sans doute, car sans un peu de philosophie il n’y a pas de vraie science, mais moins soucieux des considérations psychologiques que des faits qu’il peut voir, veut, avant tout, des expériences et des expériences directes ; il lui faut surprendre le phénomène vivant; l'anatomie, la nécroscopie ne lui suffit done pas, 1l expérimente sur le vif, et, ne trouvant pas dans son semblable l'anima vilis qu'il puisse saerifier à’la science, il demande la lumière à la vivisection des animaux. M. Parchappe, philosophe et physiologiste, est surtout médecin; inspecteur général des maisons d’aliénés, longtemps médecin en chef d’un des plus importants asiles de France, il veut aussi des expériences directes, sur l’homme, et non sur les bêtes; il recueille donc celles que la nature

elle-même a instituées sous ses yeux, pendant de longues années, sur les aliénés confiés à ses soins, et les complète par l'observation nécroscopique des nombreuses victimes de la folie.

Ces trois méthodes ont conduit les trois savants qui les ont employées à des résultats très-divers : M. Parchappe, à placer le siége de l'âme dans la substance grise du cerveau; M. Flourens, dans la totalité des hémisphères ; M. Lélut, à ne point accepter comme résolue cette question difficile, peut-être insoluble , à laisser flotter incertaines les limites de l'organe de nos facultés, sans contester néanmoins l'influence spéciale de certaines parties de la masse cérébrale sur certaines fonctions particulières de la vie physique ou intellectuelle ‘. Nous regrettons que cette opinion, moins négative qu'il ne semble, n'ait pas encore été développée complétement par le savant membre de l'Institut, mais nous espérons qu'il achèvera d’en donner une exposition scientifique, et que, si elle ne rallie pas tous les esprits, elle apprendra du moins aux physiologistes à ne pas mépriser la psychologie, et aux psychologues à compter avec les observations physiologiques. Les opinions de M. Flourens et de M. Parchappe sont exposées, au contraire, avec une précision, une conviction, un ton d’affirmation si catégorique, que, si l’on parvient à oublier l’une des

1 Lélut. Physiologie de la pensée, dans le Compte rendu des séanees de l'Académie des sciences morales et politiques.

: DU SIÉGE DE L'AME, 27 deux quand on examine l’autre, à ne pas se souvenir qu’elles $e contredisent, chacune a tout d’abord une grande apparence de vérité et tente la confiance : si ce n’est pas la vérité, on voudrait que ce fût elle, L’encéphale, l'union de l’âme et du corps, conserveraient, sans doute, bien des mystères dans l’une comme dans l’autre hypothèse ; mais le mécanisme en serait singulièrement simplifié pour les spéculations du philosophe et la pratique journalière de la médecine. Il y aura toujours quelque profit ou quelque intérêt à les exposer sommairement, dussent-elles se détruire l’une l’autre ou être rejetées plus tard l’une et l’autre par les savants.

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L'Académie des sciences a eu, depuis sa fondation, un singulier bonheur; tandis que l’Académie des beaux-arts, qui, jusqu'ici, élisait ailleurs qu'en son sein son orateur solennel, vient seulement de s’affranchir du tribut qu elle payaït à quelqu’une de ses voisines, se disant que quand on chante on doit savoir parler, et savoir écrire quand on sait peindre, l’Académie des sciences a eu le privilége de trouver chez elle une véritable perpétuité de secrétaires perpétuels, dignes membres de l’Académie française, depuis Fontenelle jusqu’à M. Flourens. Fontenelle était un lettré savant, M. .Flourens est un savant lettré. Beaucoup

plus savant que Fontenelle, moins beau diseur, il a, cependant, d'éminentes qualités d'écrivain; son style est simple, clair, tranchant; il a quelque chose d'hippocratique, d'aphoristique, d’ancien. Il excelle à vulgariser la science, sans lui faire perdre de sa gravité: il sait rendre populaires et les découvertes des autres et les siennes. Après avoir lu à l’Académie des sciences et livré au public restreint des savants ses récherches sur les fonctions du système nerveux et sur la formation des os, il vient de faire, pour ses propres idées , le même travail d'exposition exotérique qu'il avait fait déjà pour celles de Buffon et de Cuvier ?. 11 enlève à ses découvertes l'appareil trop exclusivement scientifique, écarte de nos yeux les instruments de ses expériences, trépan, trois-quarts, tout son arsenal de chirurgie; il éloigne de notre imagination le spectacle des victimes nécessaires immolées à la science, et nous propose, dans un tout petit livre, comme seul 1l sait les faire, le résultat et le résumé de ses curieuses recherches. « Pour les physiologistes des vues et pour les philosophes des faits, ce qui leur manque. » Philosophes ou physiologistes, acceptons le mot et la chose, la critique et l’enseignement.

À sa méthode générale, la vivisection des animaux, M. Flourens ajoute un mode très-précis d’investigation, et propose un but bien déterminé : séparer les propriétés par les organes, séparer les organes pour

1 Flourens, De la Vie et de l’Intelligence.

DU SIÉGE DE L’AME. 99 séparer les propriétés. C’est parce qu'il pense être parvenu à séparer l'organe essentiel de l'intelligence de celui de la vie, qu’il se croit autorisé à séparer nettement la vie de l'intelligence ; et c’est parce qu'il n'a pu diviser en plusieurs l'organe unique de l'intelligence, qu'il proclame l’unité de l'intelligence ellemême.

Les nombreuses expériences de M. Flourens divisent le système nerveux et cérebral dans les organes suivants : en dehors de l’encéphale, les nerfs et la moelle épinière ; dans l’encéphale, la moelle allongée, les tubercules bijumeaux ou quadrijumeaux, selon les espèces sacrifiées, le cervelet et les hémisphères du cerveau ou le cerveau proprement dit. Chacun de ces organes, d’après les mêmes expériences qui ont servi à les séparer, a des fonctions différentes. Les nerfs et la moelle épinière sont l'organe de la sensibilité et de la motricité; la moelle allongée, l'organe premier moteur de la respiration, le siége du principe de la vie; les tubercules quadrijumeaux, l'organe d’une espèce particulière de mouvement et du sens de la vue; le cervelet est le siége du principe coordonnateur des mouvements de locomotion; les hémisphères du cerveau sont l'organe de l'intelligence.

Avant Ch. Bell, on pouvait croire qu’un nerf est un organe simple; mais les expériences de ce physiologiste, confirmées par celles de M. Magendie, ont montré que c’est un organe complexe. Pour avoir sous les yeux l'organe simple, il faut remonter aux

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racines du nerf; la racine postérieure pincée, il en résulte de la douleur; coupée, la douleur cesse audessous de la blessure ; Jamais de contraction musculaire. La racine antérieure pincée à son tour, point de douleur, mais il y a contraction musculaire; coupée, la contraction n’a plus lieu au-dessous de la section. De même pour la moelle épinière; la couche postérieure piquée excite la douleur; la couche antérieure, sollicitée à son tour, n’excite que des convulsions parüelles. Les nerfs et la moelle épinière sont donc, non l'organe unique, mais le double organe de la sensibilité et de la-motricité.

Dans l’encéphale, la moelle allongée est le siége du principe premier moteur du mécanisme respiratoire ; car, si l'on coupe transversalement cette moelle en un certain point, l'animal meurt à l'instant par suppression des phénomènes de la respiration. La moelle allongée est donc aussi le siége du principe de la vie ; et M. Flourens fixe, dans un espace d’une ligne environ, ce siége qu'il appelle le point ou le nœud vital.

Si l’on pratique sur une poule l’ablation des tubercules bijumeaux, l'animal ne voit plus, la rétine est paralysée. Et, si l'on n’enlève qu’un seul de ces tubercules, l'oiseau tourne sur lui-même du côté du tubercule enlevé. Les tubercules sont donc le siége du sens de la vue et à la fois l’organe d’une espèce particulière de mouvement.

Si l'on enlève le cervelet sur un autre individu de la même espèce, en respectant les autres parties de

DU SIÉGE DE L'AME. 31 l’encéphale, l'animal ne peut plus se tenir debout, ni marcher, ni voler régulièrement; cependant, il peut encore exécuter toute espèce de mouvement, mais sans ensemble ni régularité, Le cervelet est donc le siége du principe coordonnateur des mouvements de locomotion.

Si l’on enlève enfin sur une autre poule les deux hémisphères cérébraux, toute action spontanée de l'animal cesse; il ne veut plus, ne perçoit plus, ne se souvient plus. Le cerveau est donc l'organe exclusif de l'intelligence. L'ablation du cerveau qui supprime l'intelligence laisse entière la régularité des mouvements; l'ablation du cervelet, qui ôte à l'animal la faculté de diriger ses mouvements, respecte au contraire son intelligence.

De ces faits et de ces premières déductions, M. Flourens tire encore de plus graves conséquences. Il distüingue la volonté de la motricité, la simple volonté de mouvoir, de la puissance d’exciter le mouvement : cest la moelle épinière, c’est le nerf qui excite le mouvement, le cerveau ne fait que le vouloir. Il distingue pareillement et parallèlement la sensation et la perception; c'est le nerf, c'est la moelle. épinière qui sent, le cerveau ne sent pas, il se borne à percevoir. Le sens ne réside pas en lui, mais dans le nerf ou la moelle, et, pour le sens de la vue, dans les tubercules. Il y à deux façons d'enlever la vue à un oïseau : détruisez les tubercules, l'animal ne voit plus; vous avez détruit le sens, mais non l'intelligence, et il faut que

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