CHAPITRE VIII
Définition de la conscience. La séparation
de la conscience et de son objet.
L'inconscient.
Je me demande s'il est possible, allant plus loin dans cette voie de la séparation entre la conscience et son objet, d'admettre que les idées peuvent subsister pendant les périodes où nous n'en avons pas conscience. C'est le problème de l'inconscient que nous posons ici.
Un des procédés de raisonnement les plus simples consiste à traiter les idées comme on a traité les objets extérieurs; on a admis que la conscience est une chose surajoutée aux objets extérieurs, comme la lumière qui éclaire le paysage, mais ne le constitue pas, et peut s'éteindre sans l'anéantir ; on continue la même interprétation, en disanl que les idées prolongent leur existence pendant qu'on ne les pense pas, de la même façon et pour le même motif que les corps matériels continuent
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la leur pendant qu'on ne les perçoit pas. Tout ce qu'il semble permis de dire, c'est que cette conception n'est pas irréalisable.
Plaçons-nous maintenant au point de vue de la conscience. Nous avons supposé jusqu'ici la suppression de la conscience, et vu qu'on peut imaginer l'objet continuant d'exister. Peut-on faire l'inverse? Supprimons l'objet. La conscience peut-elle continuer d'exister? Sur ce dernier point, il semble que le doute ne soit pas possible, et il faut répondre négativement. Une conscience sans objet, une conscience vide, par conséquent, ne se conçoit pas ; elle serait un zéro, un pur néant, elle ne pourrait pas se manifester. On peut bien admettre, à la rigueur, qu'une telle conscience pourrait exister virtuellement, comme un pouvoir qui ne s'exerce pas, une réserve, une puissance, une possibilité d'être ; mais on ne comprend pas que cette conscience se réalise, s'actualise. Donc, point de conscience actuelle sans objet.
Le problème que nous venons d'agiter, celui de la séparabilité des éléments qui composent un acte de conscience, se continue par un autre problème, celui de l'inconscient. C'est presque le même problème, car se demander ce que devient une chose connue quand nous en séparons la conscience qui l'accompagnait d'abord, c'est bien se demander en quoi consiste un phénomène inconscient ; nous
avons envisagé jusqu'ici les deux formes principales de l'inconscient, l'inconscient dans la nature et l'inconscient dans la pensée; le premier inconscient ne porte pas d'ordinaire le nom d'inconscient; on le discute plutôt sous le nom d'idéalisme et de réalisme. Quoi qu'il en soit des noms, ces deux inconscients sont concevables, et ils le sont d'autant plus qu'ils appartiennent tous deux à la nature physique.
Si on se laisse guider par le concept de séparabilité, on se trouve maintenant avoir épuisé toute la série des problèmes possibles ; car nous çtvons envisagé toutes les séparations possibles entre la conscience et son objet; mais si on se sert d'un autre concept, celui d'inconscience, on peut aller plus loin, et se poser un problème nouveau : la conscience peut-elle devenir inconsciente ? Mais il y a lieu d'abord de faire quelques distinctions. C'est le rôle de la métaphysique de faire des distinctions1.
1. En métaphysique, on raisonne non sur des faits mais le plus souvent sur des conceptions; or, autant les faits sont précis, autant les conceptions sont à contours vagues ; les faits sont comme des corps cristallisés, les idées comme des liquides et des gaz. On croit tenir une idée, elle change de forme sans qu'on s'en aperçoive ; on croit reconnaître une idée, c'en est une autre, qui diftère un peu de la précédente. A force de distinctions, nous devons chercher à lutter contre cet écoulement, cette fuite des idées.
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L'inconscience suppose une mort de la conscience ; mais cette mort a ses degrés, et avant la mort totale, on peut concevoir bien des atténuations.
Il y a d'abord la diminution de conscience. La conscience est une grandeur, susceptible de croître et de décroître, comme la sensation elle-même. Suivant les individus, la conscience peut avoir un champ très grand ou très petit, embrasser à la fois un nombre variable d'objets. Je puis faire attention à plusieurs choses à la fois, mais quand je suis fatigué, cela m'est plus difficile, je perds en extension, ou comme on dit encore, le champ de la conscience se rétrécit. Elle peut perdre aussi non seulement en surface, mais en profondeur. Tous nous avons observé en nous-mêmes qu'il y a des moments de conscience obscure où on comprend vaguement, et des moments de conscience lumineuse où on va presque au fond des choses, ii est difficile de donner tort à ceux qui admettent, avec Leibnitz, l'existence de petites consciences. Le rapetissement de la conscience est déjà un moyen de comprendre l'inconscient ; l'inconscient est la limite de ce rapetissement*.
1. Je crois avoir rencontré chez Aristote cette idée ingénieuse que l'affaiblissement de la conscience et son désordre peuvent être dus à l'affaiblissement et au désordre de l'objet. C'est une théorie qui n'a rien d'invraisemblable.
On a encore constaté ce fait singulier que, chez un môme individu, il peut coexister plusieurs consciences qui n'entrent point en communication les unes avec les autres, et qui ne se connaissent pas. H y a une conscience principale, qui parle, et en outre des consciences accessoires, qui ne parlent pas, mais peuvent révéler leur existence en employant d'autres modes d'expression, le plus souvent l'écriture.
Ces dédoublements, ces émiettements de conscience et de personnalité ont été décrits très souvent chez les hystériques. Ils s'y produisent parfois avec une entière spontanéité ; le plus souvent, ils ont besoin d'un peu de suggestion où de culture ; en tous cas, puisqu'ils se produisent, d'une façon ou d'une autre, cela prouve qu'ils sont possibles; et pour la théorie, cette possibilité est l'essentiel. Les faits de ce genre ne conduisent pas à une théorie de Finconscient, mais ils permettent de comprendre comment certains phénomènes, inconscients en apparence, sont conscients pour eux-mêmes, parce qu'ils appartiennent à des consciences séparées.
Une troisième thèse, plus difficile à comprendre que les deux autres, suppose que la conscience peut se conserver sous une forme inconsciente. C'est difficile à admettre puisque l'inconscience est la négation de la conscience. C'est comme si
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on disait que la lumière peut se conserver quand on fait la nuit. C'est comme si on disait qu'un objet subsiste encore quand, par hypothèse, on Ta radicalement détruit. Cette idée ne représente aucun sens intelligible, et il n'y a pas lieu d'insister.
Nous n'avons pas encore épuisé tous les concepts par lesquels on peut arriver à l'inconscience. En voici encore un autre; c'est le dernier que nous citerons, sans pour cela prétendre que ce soit le dernier qui existe. Nous pourrions l'appeler le concept physiologique, car c'est celui que les physiologistes emploient de préférence. Il a pour base l'observation des phénomènes qui se produisent dans le système nerveux pendant nos actes de consciences ; ces phénomènes précèdent la conscience, en général, et la conditionnent. D'après un schéma commode, qui a été longtemps en usage, on se représente de la manière suivante les relations entre le phénomène physiologique et la conscience ; le phénomène physiologique consiste en une excitation qui tantôt suit un chemin direct et court, depuis sa porte d'entrée dans le système nerveux jusqu'à sa porte de sortie ; et dans ce cas, il s'accomplit comme simple phénomène mécanique; tantôt, il parcourt un trajet plus long, il fait un détour, par lequel il passe dans des centres nerveux supérieurs ; c'est au moment de ce
détour que se produit le phénomène de conscience. Ce schéma ne préjuge aucune question de fond.
Allant plus loin, beaucoup d'auteurs contemporains ne se contentent pas de poser que la conscience est conditionnée par le phénomène nerveux, mais qu'elle en est accompagnée constamment; tout fait psychique de perception, ou d'émotion, ou d'idée, aurait, suppose-t-on, une base physiologique ; il serait donc, pris dans son intégralité, psycho-physiologique. C'est ce qu'on appelle la théorie paralléliste. Nous ne pouvons la discuter ici, nous la retrouverons dans la troisième partie de ce livre. Elle a l'avantage de conduire à une définition très simple de l'inconscient. L'inconscient, c'est ce qui est purement physiologique. On se représente la partie mécanique du phénomène total continuant à se produire, en l'absence de la conscience, comme si celle-ci continuait à la suivre et à l'éclairer.
Telles sont les principales conceptions qu'on peut se faire de l'inconscient. Ce ne sont probablement pas les seules, et notre liste n'est pas exhaustive.
Après avoir indiqué ce qu'est l'inconscient, terminons en indiquant ce qu'il n'est pas, et ce qu'il ne peut pas être.
Nous pensons, ou du moins nous avons implici-
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iement admis, dans les définitions précédentes, que l'inconscient n'est que de l'inconnu, qui a pu être connu, ou qui pourrait devenir connu sous certaines conditions, et qui ne diffère du connu que par le seul caractère de ne pas être actuellement connu ; si cette notion est juste, on n'a vraiment pas le droit d'armer cet inconscient-là d'une puissance formidable. Il a la puissance de la réalité à laquelle il correspond, mais son caractère d'inconscient n'y ajoute rien. Il en est de lui comme de la science de demain. Aucun savant ne fera de difficultés pour reconnaître que cette science-là sera plus belle et plus profonde que la science déjà faite, mais ce n'est pas de ce qu'elle est inconnue qu'elle tient sa supériorité ; c'est des phénomènes qu'elle embrasse. Pour donner à l'inconscient, tel que nous l'entendons ici, une supériorité écrasante sur le conscient cojnme tel, il faudrait admettre que la conscience n'est pas seulement un luxe inutile, mais encore une déchéance pour les forces qu'elle accompagne.
En second lieu, nous refusons d'admettre que la conscience elle-même puisse devenir inconsciente, et se continuer en quelque sorte sous une forme inconsciente. Ce serait rapprocher, à notre avis, deux conceptions qui se contredisent, et nier après avoir affirmé. Du moment que la conscience s'éteint, il n'en reste rien, de cette conscience, si
ce n'est les conditions de son apparition, conditions qui en sont distinctes. Entre deux moments de conscience séparés par le temps, par un état d'inconscience, il n'existe, il ne peut exister aucun lien. Je me sens incapable d'imaginer en quoi ce lien pourrait consister s'il n'est pas matériel, c'està-dire s'il n'est pas fourni par la classe des objets. J'ai déjà dit que la thèse substantiaîiste essaye d'établir une continuité entre des consciences séparées par le temps, en supposant un quelque chose de durable, dont la conscience serait une propriété à manifestation intermittente. On s'expliquerait ainsi les interruptions de la conscience comme les interruptions dans la lumière d'une lampe; quand la lumière s'éteint, la lampe reste dans l'obscurité, toujours susceptible de se rallumer. Ecartons cette métaphore, qui peut faire illusion. Le concept de conscience ne peut fournir aucun lien, aucun état mental qui demeure quand la conscience ne se réalise pas : si le lien existe, il est dans la permanence des objets matériels, dans la permanence de l'organisme nerveux, qui permet le retour d'états analogues de la matière.
Reprenons les idées précédentes sous une autre forme. Et puisque définir l'esprit, c'est en même temps définir la psychologie, cherchons la vérité qu'on peut glaner dans les définitions de cette science. Notre but n'est point de chercher une définition exacte, mais de tirer parti de celles qui existent déjà.
Définir la psychologie, c'est caractériser le domaine sur lequel cette science étend son empire, et en même temps indiquer les limites qui séparent ce domaine des voisins; au premier abord, c'est une affaire de géométrie d'arpentage qui ne paraît souffrir aucune espèce de difficulté, car la psychologie ne se confond pas par des transitions insensibles avec des sciences limitrophes, comme la physique avec la chimie, par exemple, ou la chimie avec la biologie.
A toutes les sciences de la nature extérieure la
psychologie offre l'opposition violente du monde moral avec le monde physique. On ne peut la mettre en série linéaire avec les sciences physiques; elle occupe, au contraire, une position à part ; elle est le point de départ, la forme la plus abstraite et la plus simple des sciences morales, elle soutient avec elles le même rapport que la mécanique avec les sciences physiques.
Tout cela est vrai, sans doute ; et cependant on a éprouvé une très grande difficulté à condenser dans une définition claire l'essence de la psychologie ; ce qui le prouve, c'est la multiplicité des définitions qui ont été essayées. S'il y en a tant, c'est qu'aucune n'a paru complètement satisfaisante. Leur abondance montre leur insuffisance. Cherchant à mettre un peu d'ordre dans ces tentatives, je me propose de répartir les définitions de la psychologie dans les catégories suivantes :
1° La définition par la substance, c'est la définition métaphysique par excellence ;
2° La définition par énumération;
3° La définition par la méthode ;
4° La définition par le degré de certitude ;
5° La définition par le contenu ;
6° La définition par le point de vue ;
7° La définition par la nature propre des lois mentales.
Nous allons parcourir rapidement cette série
d'efforts de définition, pour les critiquer et les rejeter à peu près toutes, car la dernière seule nous paraît juste, c'est-à-dire en harmonie avec les idées que nous avons exposées ci-dessus.
La définition métaphysique a pris aujourd'hui un petit tour d'archaïsme. Elle consistait à considérer la psychologie comme la science de Vaine. Cela est bien abandonné ; les auteurs modernes ont adopté l'expression et aussi l'idée de Lange qui, le premier, je crois, a dit1 que l'on devait cultiver une psychologie sans âme. Cette déclaration catégorique a fait scandale, et quelques personnes mal informées ont interprété les mots en croyant que cette nouvelle psychologie, qui s'est répandue en France sous le couvert du nom de Ribot, avait la prétention de nier l'existence de l'âme, et était destinée à verser dans le matérialisme. C'est une erreur.
Il est bien possible, en fait, que plusieurs adeptes de la psychologie nouvelle ou psychologie expérimentale, soient des matérialistes par conviction intime; la culture exclusive des faits extérieurs, des phénomènes dits matériels tend évidemment, ce n'est un mystère pour personne, à incliner l'esprit vers la doctrine métaphysique du matérialisme. Mais, cet aveu une fois fait, il convient d'ajouter tout de suite que la psychologie, comme