Lange, Histoire du Matérialisme, II, 2° partie, ch
science de faits, n'est inféodée à aucune doctrine métaphysique ; elle n'est ni spiritualiste, ni matérialiste, ni moniste, mais uniquement science de faits. Voilà ce que Ribot et ses élèves ont affirmé bien haut, et à toute occasion. Par conséquent, il faut reconnaître que l'expression un peu amphibologique de psychologie sans âme n'implique point une négation de l'existence de l'âme; elle est plutôt, ce qui est tout différent, une attitude réservée vis-à-vis de ce problème. On ne le résoud pas, on l'écarté.
Et certainement, on a raison de l'écarter. L'âme entendue comme substance, c'est-à-dire comme un quelque chose qui est distinct des phénomènes psychiques, qui tout en étant leur cause et leur soutien, reste inaccessible à nos moyens directs de connaissance, ce n'est là qu'une hypothèse, et elle ne peut servir d'objet à une science de faits : cela impliquerait contradiction.
Malheureusement, il faut confesser que si on a raison de renvoyer à la métaphysique la discussion sur le concept de l'âme, cela ne suffit vraiment pas pour nous purger l'esprit de toute métaphysique ; et tel qui se croit simple et rigoureux expérimentateur est souvent un métaphysicien sans le savoir.
Aussi, ces excommunications de la métaphysique paraissent-elles un peu naïves aujourd'hui. On se
risque moins qu'il y a quelques années à déclarer : « Ici commence la métaphysique et finit la science positive, et je n'irai pas plus loin ». Il y a même une tendance des psychologues modernes à s'intéresser aux problèmes philosophiques les plus élevés et à y prendre position.
La seconde espèce de définition est, avons-nous dit, par énumération. Elle consiste à présenter devant les yeux du lecteur un assortiment de phénomènes psychologiques, et à dire ensuite : voilà ce que la psychologie étudie. On prendra volontiers comme échantillons les idées, les raisonnements, les émotions et autres manifestations de la vie mentale. Si c'est là une définition toute provisoire, une simple entrée en matière, nous l'acceptons à la rigueur. Elle peut servir à donner une première impression des choses, et à raviver les souvenirs de ceux qui, par un hasard assez extraordinaire, ne se douteraient pas que la psychologie étudie nos pensées. Mais quel que soit le nombre réel de ces ignorants profonds, ils constituent, je pense, une quantité négligeable; et après ces préliminaires, il faut en venir à une définition véritable, et ne pas escamoter le problème qui consiste à indiquer en quoi le spirituel se distingue du matériel.
Donc, laissons de côté les définitions par énumération.
Voici venir maintenant la définition par la méthode. De nombreux auteurs ont admis que c'est par la méthode que la psychologie se distingue des autres sciences.
A l'esprit se rattache l'idée du dedans, à la nature se rattache l'idée d'être en dehors de l'esprit de constituer un dehors. C'est une idée vague; mais elle se précise dans beaucoup de métaphores et a donné lieu à plusieurs formes de langage. Depuis Locke, on parle de la vie intérieure de l'esprit, par contraste avec la vie extérieure ; de la réalité subjective, par contraste avec la réalité objective; et de même on fait une opposition entre les sens externes et le sens intime (la perception interne), qu'on a voulu parfois ériger en sixième sens. Ce n'est plus tout à fait le dualisme cartésien, mais c'est encore un dualisme.
On a encore dit que la psychologie est la science de l'introspection et on a ajouté que la psychologie scientifique est une introspection contrôlée. Par là cette science des « faits internes de l'homme »> se distinguerait des autres sciences de la nature, qui se font par l'usage de nos sens extérieurs, par l'observation externe, c'est-à-dire, pour employer un néologisme, par externospection. Cette symétrie de mots peut satisfaire un moment des esprits verbaux; mais à la réflexion on s'aperçoit qu'une distinction entre l'introspection et l'externospection
ne répond pas à une différence fondamentale et constante dans la nature des choses ni dans les procédés de connaissance. J'ai quelque regret à l'avouer et à me mettre ici en contradiction avec moi-même; car j'ai longtemps cru et j'ai même imprimé que la psychologie est la science de Tintrospection. Mon erreur vient de ce que j'ai fait trop d'analyses de détail et ne me suis pas suffi- samment élevé à une conception d'ensemble.
La définition que nous avons donnée de la conscience est la condamnation implicite des idées précédentes. La conscience n'étant qu'un acte de révélation n'a ni dedans, ni dehors ; elle ne correspond pas à un domaine propre, qui serait intérieur par rapport à un autre domaine.
Toute considération sur la position des choses est empruntée à la sphère de l'objet, et reste étrangère à la sphère de la conscience. C'est par abus de langage que nous parlons du monde extérieur par rapport au monde de la conscience; et c'est pure imagination des philosophes que d'avoir supposé que nos sensations sont d'abord perçues comme des états internes, des états de la conscience, et sont ensuite projetées au dehors, pour former le monde extérieur. La notion d'interne et d'externe ne se comprend que pour certains objets, qu'on compare comme position à certains autres.
En fait, nous trouvons que l'opposition entre une série externe et une série interne est établie généralement sur deux caractères : la sensation est jugée externe par rapport à l'idée; et un objet de connaissance est considéré comme interne lorsqu'il n'est accessible qu'à nous. Quand ces deux caractères se présentent isolément, on peut avoir des doutes; mais lorsqu'ils coexistent, alors l'extériorité ou l'intériorité apparaissent avec une pleine évidence. On voit donc que cette distinction n'a point affaire à la valeur de la conscience et n'a rien de mental.
C'est ainsi que nos idées sont jugées des événements intérieurs. C'est notre microcosme, opposé au macrocosme. C'est l'individuel opposé au social. Regardant un objet extérieur, nous restons en communion avec nos semblables, car nous recevons, ou nous croyons recevoir des sensations identiques; du moins nous recevons des sensations correspondantes. Au contraire, ma pensée est à moi, elle est connue de moi seul, c'est mon sanctuaire, mon cabinet secret où les aut/es n'entrent pas. Tout le monde peut voir ce que je vois, mais personne ne sait ce que je pense.
Mais cette différence dans l'accessibilité des phénomènes ne tient pas à leur nature particulière ; elle est liée à un fait différent, aux modes d'excitations qui les provoquent. Si la sensation visuelle est commune à tous, c'est parce que la cause
provocatrice de la sensation est un objet extérieur à nos systèmes nerveux et agissant à distance sur tous1; la sensation tactile est déjà plus personnelle à celui qui l'éprouve, puisqu'elle exige le contact; et les sensations inférieures sont encore en progrès dans cette intimité. Et puis, un même objet peut donner lieu, selon des circonstances banales, à une sensation commune à tous les êtres ou spéciale à un seul. Le cachet d'antipyrine que j'avale est, avant que je l'aie avalé, visible à tous les yeux ; une fois qu'il est dans ma bouche, je suis le seul à le percevoir. Il est donc possible qu'une même sensation, suivant les déplacements de l'objet qui la provoque, fasse partie de la série interne ou de la série externe; et comme toute la vie psychique est sensation, même l'effort, même, assure-t-on, l'émotion, il s'ensuit que notre argumentation s'étend à tous les éléments psychiques.
Enfin, le caractère intérieur ou extérieur des événements, ce qu'on pourrait appeler leur position géographique, est un caractère qui n'influe pas sur la méthode destinée à en prendre connaissance. La méthode reste une. L'introspection ne
1. Remarquons, en passant, combien la nature a mal organisé entre les ôtres pensants un système de communication. Nous n'avons rien de commun, dans ce que nous éprouvons, avec nos semblables : chacun éprouve ses sensations et non celles d'autrui. Le seul point de rencontre des esprits différents se trouve dans le domaine inaccessible des noumênes.
représente point une source de connaissance qui serait distincte de l'externospection, car les mêmes facultés de l'esprit, le raisonnement, l'attention, la réflexion s'exercent sur la sensation, source des sciences soi-disant externes, et sur l'idée, source de la science soi-disant intérieure. Un fait peut être étudié par le même procédé essentiellement, qu'on le regarde avec les yeux ou qu'on se le peigne avec le souvenir. La conscience change d'objet, d'orientation, pas de nature. C'est comme si, avec la même lorgnette, nous regardions tour à tour le fond de notre chambre, et par la fenêtre.
Je puis même citer à ce propos un fait significatif : Il y a des observateurs qui sont organisés de telle sorte qu'ils observent surtout de mémoire ; placés devant le phénomène sensoriel qui frappe leur sens, ils sont parfois ahuris, comme hypnotisés ; ils ont besoin de s'en éloigner pour reprendre conscience d'eux-mêmes, analyser le fait, et s'en rendre maître, et c'est par îe souvenir qu'ils l'étudient, à la condition, bien entendu, de revenir ensuite vérifier leur conclusion par une nouvelle observation d'après nature. Dira-t-on que le physicien, le chimiste, le biologiste qui suit cette méthode lente, qui fait de l'observation rétroactive, fait de la physique et de la biologie par introspection? Evidemment non, ce serait ridicule.
A l'inverse, l'introspection peut, dans certains cas, adopter les procédés de l'externospection. Sans doute, il serait inexact de dire que toujours la perception de l'une de nos idées se fait par le môme mécanisme que la perception d'une de nos sensations ; pour se rendre compte de ce qu'on pense, on n'a pas besoin d'exécuter le même travail que pour se rendre compte de ce qu'on voit, car, d'ordinaire, nos pensées et nos images ne nous apparaissent pas spontanément. Elles sont d'abord cherchées par nous, et ne se réalisent qu'après avoir été voulues ; nous allons du vague au précis, du confus au clair; la direction de la pensée précède alors sa réalisation en images ; et celle-ci étant attendue, est nécessairement comprise quand elle se forme. Mais on peut surprendre de curieuses circonstances où c'est l'image qui a l'initiative de son apparition, et alors il est exact de dire que cette image non appelée doit être interprétée et reconnue comme si c'était un objet e^'.érieur. Dans les cas de ce genre, il nous passe par l'esprit quelque chose qui nous surprend. Je vois, par la vision intérieure, une figure au nez rouge, et longtemps il faut que je cherche, longtemps, parfois plusieurs jours, pour préciser le sentiment vague de déjà vu que cette figure me donne, et arriver à dire : c'est un tel ! Ou bien, j'entends dans mon audition intérieure résonner une certaine
voix, au timbre métallique, aux inflexions autoritaires ; cette voix prononce des mots de science, fait un cours ; mais je ne sais à qui elle appartient, et il me faut un long effort pour que j'arrive à cette interprétation : c'est la voix de M. Dastre ! Il y a alors un temps plus ou moins long où Ton peut affirmer rigoureusement que nous ne savons pas à quoi nous pensons; nous sommes devant une pensée dans le même état d'incertitude que devant un objet extérieur, inconnu et nouveau ; le travail de classification et d'interprétation qui nous est imposé est de même ordre ; et lorsque ce travail est exécuté incorrectement, il peut aboutir à une illusion. Donc, les illusions de la pensée sont aussi bien possibles que les illusions des sens, quoique plus rares pour les raisons que j'ai dites plus haut. Mais la question de fréquence n'a point d'importance théorique.
J'ai montré autrefois, dans des expériences sur des hystériques, qu'on peut, par l'intermédiaire de leur toucher insensible, leur suggérer des idées sur la valeur desquelles ces malades commettent des erreurs. Ainsi, on prend leur doigt insensible, on le touche, ou on le plie. Ces malades, ne voyant pas ce qu'on fait, ne le sentent pas, mais la sensation tactile non sentie par leur conscience principale éveille quand même l'image visuelle du doigt; celle-ci fait son entrée dans le champ de la eons-
cience, et le plus souvent n'est point reconnue par le sujet, qui décrit la chose à sa manière : il prétend, par exemple, qu'il pense à des bâtons ou à des colonnes. En réalité, il ne sait pas à quoi il pense, et nous le savons mieux que lui ; il pense à son doigt, et ne le reconnaît pas.
Tous ces exemples montrent que les caractères tranchés par lesquels on voudrait séparer l'extrospection et l'introspection n'existent pas.
Cependant, il y a lieu de conserver la distinction, parce qu'elle présente un intérêt réel pour la psychologie individuelle ; ces deux mots d'introspection et d'extrospection font admirablement sentir des différences dans la manière de penser entre ceux qui, de préférence, regardent, et ceux qui, de préférence, réfléchissent; d'une part, les observateurs, qui sont souvent des gens d'action ; d'autre part, les spéculatifs, qui sont souvent des mystiques; mais il ne serait pas plus légitime de séparer la psychologie et la physique par ce moyen, que de dire par exemple : « il y a deux sortes de géologies, l'une est celle de la France, car on la connaît sans sortir de chez soi, et l'autre est celle du reste du monde, car pour ia connaître il faut passer la frontière. »
Nous repoussons donc la définition tirée de la différence de méthode. Au fond, il n'y a pas de différence de méthode, mais des différences de
procédé, de technique; la méthode est toujours la môme, car elle dérive de l'application d'un certain nombre de lois aux objets de connaissance, et ces lois restent les mêmes dans toutes les sphères d'application.
Voici une autre différence de méthode qui, si elle était vraie, aurait une portée incalculable. « La psychologie, nous dit-on, est une science d'expérience directe et immédiate, elle étudie les faits tels qu'ils se. présentent à notre conscience, tandis que les sciences de la nature sont des sciences d'expérience indirecte et médiate, car elles sont obligées d'interpréter les faits de conscience et d'en tirer des conclusions sur la nature. » On a encore dit, dans une formule plus ambitieuse : « La science des objets physiques est relative, la science psychologique est absolue. »
Eclaircissons ceci par l'analyse rapide de n'importe quelle perception. Ce que je perçois directement, immédiatement, nous dit-on, ce n'est pas l'objet, c'est mon état de conscience ; l'objet est inféré, conclu, connu à travers l'intermédiaire de l'état de conscience. On ne le connaît, disait Lotze, que circa rem. Il est donc appréhendé moins immédiatement, et toute science de la nature emploie une méthode plus contournante que celle de la psychologie. Celle-ci, étudiant les
états de conscience, qui seuls nous sont connus directement, tient la réalité même, la réalité absolue. « Il y a plus de réalité absolue, a le courage décrire M. Rabier, dans le simple sentiment qu'un homme, qu'un animal même a de sa douleur quand on le frappe, que dans toutes les théories de la physique ; car, par delà ces théories, on peut se demander ce que sont les choses. Mais c'est une absurdité de se demander si, par delà la douleur dont on a conscience, il n'y a pas une autre douleur différente de celle-là1. »
Passons aux psychologues ce petit travers, si commun, d'exagérer le mérite de la science qu'ils cultivent. Mais ici, la mesure est vraiment dépassée; et aucun savant n'admettra que la perception et la représentation d'un corps, telle qu'elle peut se faire dans l'esprit d'un Berthelot, présente une infériorité comme connaissance de l'absolu, sur la douleur qu'éprouve un escargot que j'écrase sous mon pied. Personne, en dehors des métaphysiciens, ne reconnaîtra que la psychologie est une science plus précise et plus sûre que la physique ou la chimie.
Le critère que fournit le développement des sciences prouverait juste le contraire. Les observations de la psychologie sont toujours un peu