E. Radier, Leçons de Philosophie, Psychologie, p
floues. Les phénomènes psychologiques, malgré les efforts de Fechner et de son école, ne se mesurent pas encore avec la même rigueur et la même commodité que la réalité tangible. Pour tout dire, le psychologue qui vante la supériorité de sa méthode et ne montre que des résultats inférieurs se met dans une contradiction un peu ridicule; il mériterait d'être comparé à cesspirites qui se prétendent capables d'évoquer l'àme des morts illustres, et ne recueillent que des platitudes. Au fond, les raisonnements précédents des métaphysiciens me paraissent contenir une grave erreur. Elle consiste à supposer que les sciences de la nature étudient la réalité cachée sous la sensation et ne se servent de la sensation que comme d'un signe permettant de remonter de l'effet à la cause. C'est tout à fait inexact. Les sciences de la nature sont bornées par la sensation, c'est vrai ; mais elles n'en sortent pas ; elles font leurs constructions avec la sensation seule, et la raison en est b/en cimple ; elles ne connaissent que cela. Au psychologue métaphysicien qui revendiquerait la sensation comme un bien qui lui est propre, en disant : « Mais cette sensation, c'est un état de ma conscience, elle est à moi, elle est moi », le physicien a droit de répondre : « Pardon! cette sensation c'est l'objet extérieur que j'étudie, c'est ma colonne de mercure, c'est
mon ressort, c'est mon précipité, c'est mon amibe; ces objets, je les saisis directement, et je n'en veux pas d'autre ».
La psychologie se trouve donc exactement sur le même pied que les autres sciences, dans la mesure où elle étudie des sensations qu'elle considère comme lui étant propres; j'ai dit que des sensations propres à la psychologie ne sont guère représentées que par les sensations émotionnelles produites par les orages des appareils de la vie organique.
Nous arrivons maintenant aux définitions par le contenu. Elles ont été nombreuses ; nous n'en citerons que quelques-unes.
La plus usitée consiste à dire que la psychologie étudie les faits de conscience.
Cette formule passe, en général, pour satisfaisante ; le petit reproche qu'on lui adresse est d'exclure les faits inconscients, dont le rôle est si important, pour expliquer l'ensemble de la vie mentale, mais il suffirait d'une clause de style pour réparer l'omission. On pourrait ajouter, par exemple, à la formule précédente : les faits conscients, et ceux qui, inconscients dans certaines conditions, sont conscients dans d'autres.
La difficulté n'est pas là, elle est beaucoup plus grave. Lorsqu'on y regarde de près, on s'aperçoit que le terme fait de conscience est bien élastique ;
et cela pour une raison simple à dire : c'est que tous les faits qui existent et qui nous sont révélés arrivent jusqu'à nous par le témoignage de la conscience, et sont, par conséquent, des faits de conscience. Si je regarde une locomotive et que j'en analyse le mécanisme, je me comporte en mécanicien ; si j'étudie au microscope la structure d'un infusoire, je fais de ia biologie ; et cependant, la vue de la locomotive, la perception de l'infusoire sont autant de faits de conscience, et appartiendraient à la psychologie, si on prenait à la lettre la définition précédente, qui est tellement absolue qu'elle absorbe dans la science de l'esprit le monde entier. On remarquerait bien que certains phénomènes resteront proprement psychologiques, par exemple les émotions dont l'étude ne serait disputée par aucune science physique ; car le monde de la nature ne nous offre rien de pareil à une émotion, ni à un coup de volonté; mais en revanche, tout ce qpi est objet de science physique, tout ce qui se perçoit par nos sens externes, pourrait être revendiqué par la psychologie. Donc, bien évidemment, la définition précédente est beaucoup trop vaste, elle ne convient pas solo definito. Elle ne réussit pas à dégager le caractère essentiel du psychique. Ce caractère existe, nous le pressentons, on ne nous le formule pas.
Une autre définition par le contenu n'a pas été
beaucoup plus heureuse. Pour séparer le matériel et le moral, on s'est souvenu de la conception de Descartes, et on a dit : « la psychologie est la science de ce qui existe dans le temps seul, tandis que la physique est la science de ce qui existe à la fois dans le temps et dans l'espace. »
A ce raisonnement théorique, on pourrait déjà objecter qu'en fait, dans notre vie vécue, nous ne cessons pas de localiser dans l'espace, quoiqu'un peu vaguement, notre pensée, notre moi, notre ensemble intellectuel. En ce moment, je me considère moi-même et je me prends comme exemple. J'écris ces lignes dans mon cabinet de travail, et il n'y a pas de raisonnement métaphysique qui puisse me faire abandonner cette conviction intime que mon tout intellectuel est dans cette chambre, au deuxième étage de ma maison de Meudon. Je suis ici et non ailleurs. Mon corps est ici, et mon àme, si j'en ai une, est ici. Je suis où est mon corps, je crois môme que je suis dans mon corps.
Cette localisation, qui certes n'a point la précision ni même les caractères de la localisation d'un corps matériel dans l'espace, me semble résulter de l'importance très grande que nous attachons à l'existence de notre corps dans la perception et dans les mouvements. Notre corps accompagne toutes nos perceptions; ses changements de posi tion font varier nos perceptions; les accidents qui
lui arrivent nous donnent du plaisir ou de la souffrance; nous commandons certains de ses mouvements; nous observons que quelques autres de ses mouvements sont la suite de nos pensées et de nos émotions. Il occupe donc, parmi les objets de connaissance, une position privilégiée, qui nous le rend plus intime et plus cher que les autres objets. Il n'y a pas lieu de rechercher si, dans la réalité absolue, je suis logé en lui; car ce je est un produit artificiel fabriqué avec des souvenirs. Nous avons expliqué plus haut ce que vaut la relation sujet-objet. Il est incontestable que dans la fabrication du sujet nous faisons entrer le corps; c'est un élément trop important pour qu'il n'ait pas le droit de faire partie de la synthèse : il en est le noyau. Comme, d'autre part, tous les autres éléments de la synthèse sont psychiques, invisibles et réduits à être des facultés, des puissances, on peut trouver commode de les considérer comme occupant le centre du corps ou le centre du cerveau. Il n'y a pas lieu de discuter cette synthèse ; elle est de pure convenance. Autant vaudrait rechercher si la personnalité d'une société civile est réellement localisée au siège social de la société, autour du tapis vert qui orne la table du cabinet directorial.
Une autre définition de la psychologie, qui est
à la fois une définition par le contenu et une définition par la méthode, a été souvent employée par les philosophes et les physiologistes. Elle consiste à admettre qu'il existe réellement deux voies pour arriver à la connaissance des objets, le dedans et le dehors. Ces deux voies s'opposent comme l'endroit et l'envers d'une étoffe. C'est en ce sens que la psychologie est la science du dedans et regarde le revers de l'étoffe, tandis que les sciences de la nature en regardent l'endroit. Et c'est si vrai, ajoute-t-on, qu*un même phénomène apparaît sous deux formes radicalement différentes, suivant qu'on le regarde par l'un ou l'autre de ces points de vue.
Ainsi, chacune de nos pensées est en corrélation,-nous fait-on remarquer, avec un état particulier de notre matière cérébrale ; notre pensée, voilà la face subjective et mentale ; le processus cérébral correspondant, voilà la face objective et matérielle.
On insiste alors sur les différences entre la représentation, qui est un phénomène purement psychologique, et un état cérébral, qui est un phénomène matériel, réductible à du mouvement, et on déclare que ces deux ordres de phénomènes sont séparés par des différences irréductibles.
Enfin, pour se rendre compte de ces différences et les expliquer, on fait remarquer qu'elles tiennent vraisemblablement aux modes de connais-
sances qui interviennent pour saisir le mental et le physique. Le phénomène mental, nous dit-on, est saisi en lui-même, tel qu'il est; on le connaît sans mystère, on le connaît dans sa vérité absolue. Au contraire, le phénomène physique ne nous arrive qu'à travers l'intermédiaire de nos nerfs, plus ou moins transformé par conséquent par la manipulation du transport; c'est une connaissance indirecte qui nous fait saisir la matière; nous n'avons de celle-ci qu'une notion relative et d'apparence, ce qui explique suffisamment qu'elle puisse différer d'un phénomène de pensée.
Nous avons déjà eu l'occasion de parler de ce dualisme, lorsque nous avons essayé de définir la sensation. Nous y revenons encore une fois, pour le critiquer, car c'est une conception qui est aujourd'hui devenue classique; et ce n'est qu'en l'attaquant à plusieurs reprises qu'on parviendra à démontrer l'erreur.
Prenons un exemple. Je regarde la plaine devant moi, et j'y vois passer un troupeau de moutons. Pendant ce temps, un observateur est placé à mes côtés, et il ne regarde pas la même chose; ce n'est pas ^ins la plaine qu'il regarde, c'est, je suppose, dans mon cerveau; armé d'un microscope à la Jules Verne, il parvient à percevoir ce qui se perpètre sous ma calotte crânienne, et il voit dans mes fibres et cellules nerveuses ces phé-
nomènes d'ondulation que les physiologistes onl jusqu'ici décrits hypothétiquement. Cet observateur constate donc que, pendant que je regarde dans la plaine, mon nerf optique véhicule un certain genre de mouvements; ce sont, je l'admets, des déplacements de molécules, qui dansent d'une manière compliquée; le mouvement suit le trajet du nerf optique, traverse le chiasma, suit les bandelettes, passe la capsule interne et se rend finalement dans les centres visuels de la région occipitale. Voilà donc les deux termes de comparaison constitués : d'une part, nous avons une certaine représentation, la mienne; et, d'autre part, coïncidant avec cette représentation, nous avons les changements dynamiques dans les centres nerveux. Ce sont les deux choses qui constitueraient l'endroit et l'envers de l'étoffe. On nous dit : Voyez comme cela se ressemble peu ! Une représentation est un fait psychique; un mouvement de molécules est un fait matériel. On ajoute : si ces deux faits se ressemblent si peu, c'est qu'ils nous parviennent par deux voies différentes.
Ces deux affirmations, je les trouve également contestables. Commençons par la dernière. Où voit-on que nous possédons deux sources différentes de connaissance? Où voit-on que nous pouvons considérer un objet sous deux faces différentes? Où sont nos doubles organes des sens, dont l'un
serait tourna vers le dedans et l'autre vers le dehors? Dans l'exemple choisi pour celte discussion, nous avons supposé deux personnages, dont chacun éprouve une perception visuelle ; l'un regarde un objet, l'autre regarde un autre objet; mais tous deux regardent avec le même organe des sens, avec leur œil. Comment est-il possible de comprendre que cet œil puisse, tour à tour, selon les besoins, voir les deux faces physique et mentale d'un même objet?
Ce sont les deux faces d'un même objet, nous dit-on, car les deux visions, quoique s'appliquant au même objet, sont essentiellement différentes; d'une part, c'est une sensation de déplacement, de mouvement, de danse, exécuté par des molécules de substance protéique; d'autre part, c'est un troupeau de moutons qui cheminent à cent mètres de nous dans la plaine.
Il nous semble que là encore, le raisonnement qu'on fait n'est pas juste. D'abord, il est essentiel de remarquer que non seulement les deux voies de connaissance qui sont employées sont identiques, mais encore que les perceptions sont de nature identique. Il n'y a point ici d'opposition entre le physique et le mental. Ce qu'on compare, ce sont deux phénomènes qui tous deux sont mixtes : physico-mentaux, physiques par l'objet auquel ils s'appliquent, mentaux par l'acte de connaissance
qu'ils impliquent. Percevoir un objet dans la plaine et percevoir un état dynamique du cerveau sont deux opérations qui supposent chacune un acte de connaissance ; et, de plus, l'objet de cette connaissance est aussi matériel dans un cas que dans l'autre; un troupeau de moutons est de la matière, tout autant que mon cerveau.
Sans doute, ce sont là des objets qui diffèrent; mon observateur et moi nous n'avons pas la même perception. J'en conviens, mais je ne m'en étonne pas. Comment nos deux perceptions pourraient-elles être semblables? Je regarde des moutons, et lui regarde l'intérieur de mon cerveau. Ce n'est pas étonnant que, regardant des objets aussi différents, nous recevions des images différentes aussi. Ou encore, si on préfère ce tour d'exposition, nous dirons : l'individu A regarde le troupeau par l'intermédiaire de son système nerveux, tandis que l'individu B le regarde par l'intermédiaire de deux systèmes nerveux, mis comme bout à bout (pas tout à fait), son système nerveux d'abord, et ensuite celui de l'individu A. Comment donc pourraient-ils éprouver la même sensation?
Ils ne pourraient avoir une sensation identique que si on conservait l'idée des anciens, qui comprenaient la perception externe des corps comme résultant de parcelles se détachant des corps et après un
vol plus ou moins long venant frapper nos organes des sens et s'y engageant. Fjgurons-nous, rien qu'un moment, un de nos nerfs, le nerf optique, par exemple, transformé en tube creux dans lequel chemineraient ces émissions de miniatures. Alors, bien évidemment, si une disposition aussi étrange se réalisait, et si le personnage B pouvait voir ce qui coule dans le nerf optique du personnage A, il aurait une sensation à peu près analogue à celle du personnage A. Quand A verrait un chien, un mouton, un berger, B verrait aussi dans le canal optique un défilé de chiens minuscules, de moutons microscopiques et de bergers lilliputiens. C'est au prix de cette conception enfantine qu'on pourrait admettre une parité de contenu dans les sensations de nos deux spectateurs A et B. Mais je n'insiste pas.
Les considérations qui précèdent me paraissent avoir expliqué la différence qu'on relève d'ordinaire entre la pensée et le processus physiologique. Ce n'est point une dhiérence de nature, une opposition de deux essences ou de deux mondes : c'est tout simplement une différence d'objet, tout juste ce qui sépare ma perception visuelle d'un arbre et ma perception visuelle d'un chien. Il reste à savoir comment nous comprenons la relation de ces deux processus, c'est
un autre problème que nous examinerons plus loin.
Puisque le contenu ne nous fournit pas la différenciation cherchée, abandonnons les définitions de la psychologie par le contenu. Que reste-t-il donc encore? Il roste les définitions par le point de vue.
Un même fait peut être envisagé, comme un paysage, à des points de vue différents, et il paraît différent avec le changement de point de vue. Il en est ainsi pour les faits que nous jugeons psychiques.
L'autonomie do la psychologie serait une affaire de point de vue.
On a donc admis, et c'est là une proposition très importante, que la caractéristique des faits psychiques ne consiste pas en ce qu'ils forment une classe d'événements particuliers; leur caractéristique est d'être étudiés dans leur dépendance avec les individus qui les accomplissent. Cette affirmation intéressante n'est pas nouvelle; elle se lit dans les ouvrages de Mach, de Kûlpe, de Mûnsterberg et en particulier d'Ebbinghaus, auquel j'emprunte les lignes suivantes, qui sont d'une netteté tout à fait remarquable : « La psychologie ne se distingue pas des sciences telles que la physique et la biologie, qu'on lui oppose d'ordinaire avec raison, par un contenu différent, comme par
1G6 l'ame et le corps
exemple la zoologie se distingue de la minéralogie ou de l'astronomie; elle a le même contenu, mais le considère d'un point de vue différent et dans un autre but. Elle est la science, non d'une partie donnée du monde, mais du monde entier, considéré toutefois sous un certain rapport. Elle étudie dans le monde les formations, les processus, les rapports dont les propriétés sont essentiellement déterminées par les propriétés et les fonctions d'un organisme, d'un individu organisé... La psychologie, en somme, considère le monde d'un point de vue individuel, subjectif, tandis que la physique l'étudié comme s'il était indépendant de nous » .
A ces définitions par le point de vue, on pourrait présenter quelques petites chicanes ; car ceux qui définissent ainsi la psychologie ne sont pas toujours conséquents avec eux-mêmes; dans d'autres passages de leurs écrits, ils ne se font pas faute d'opposer les phénomènes psychiques aux phénomènes physiologiques, ils proclament l'hétérogénéité irréductible de ces deux ordres de phénomènes, et l'impossibilité de voir dans la physique la cause productrice du moral. Ebbinghaus est certainement un des modernes qui ont le plus fortement insisté sur ces idées d'opposition entre le physiologique et le psychique, et il est un dualiste convaincu. Or, je ne comprends pas bien en
quoi peut consister le principe d'hétérogénéité, pour un esprit qui admet, d'autre part, que ]a psychologie ne diffère pas des sciences physiques par son contenu.
Du reste, je me borne ici à critiquer les conséquences et non le point de départ. La définition du phénomène psychique par le point de vue me paraît juste, quoiqu'elle ait plus de netteté que de clarté; car elle repose surtout sur une métaphore matérielle, et l'expression point de vue ne s'applique guère qu'aux changements de perspective fournis par des objets visibles.
Il serait plus juste de dire que la psychologie étudie spécialement certains objets de connaissance, ceux qui ont le caractère de représentations (souvenirs, idées, concepts), les émotions, les volitions, et les influences réciproques de ces objets entre eux; elle étudie donc une partie du monde matériel, de ce monde qu'on a appelé jusqu'ici psychologique parce qu'il ne tombe pas sous les sens, qu'il est subjectif et inaccessible aux autres que nous; elle étudie les lois de ces objets, lois qu'on a appelé des lois mentales1.
Ces lois on ne les retrouve, pour parler vulgai-
1. Je suis obligé, bien à regret, d'employer dans tout ce passage une expression qui est équivoque, celle de loi mentale, ou de loi de conscience ou de loi psychologique. Je désigne par là les lois de contiguité et de similarité; comme elles résultent
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rement, ni dans la physique, nî dans la biologie; elles constituent pour nous une connaissance à part de celle du monde de la nature. L'association par ressemblance, par exemple, est une loi de conscience, c'est une loi psychologique, qui n'a pas d'application ni de pendant dans le monde de la physique, ni de la biologie. On peut donc résumer ce qui précède en disant que la psychologie est l'étude d'un certain nombre de lois, de relations, de rapports.
Quant au caractère particulier qui distingue les lois mentales des lois physiques, on peut le formuler, avec William James, en disant que l'essentiel de la loi mentale est d'être téléologique; ou, si l'on préfère, l'activité mentale est une activité finaliste, qui se dépense, comme volonté, dans la poursuite des fins à venir et comme intelligence dans le choix des moyens jugés capables de servir à ces fins. Un acte d'intelligence se reconnaît à ceci qu'il vise un but et qu'il emploie à ce but un moyen choisi parmi plusieurs autres : finalité et intelligence sont synonymes. Par opposition à la loi mentale, la loi physique est méea-
des propriétés des images, et que celles-ci sont de nature matérielle, ce sont bien des lois physiques et matérielles, comme les lois de la nature externe. Mais comment appeler toutes ces lois des lois physiques, sans courir le risque de les confondre les unes avec les autres?
nique; entendons par cette dernière expression tout simplement Pabsence de finalité.
Finalité, opposée à mécanisme, telle est l'expression la plus concise et aussi la plus vraie dans laquelle il faut chercher -oe qui constitue le propre de la psychologie et des sciences morales, le caractère essentiel par lequel les faits psychologiques se séparent des faits physiques.
Je pense utile d'insister un peu sur les lois mentales que je viens d'opposer aux lois physiques, et qui ont pour but d'assurer la préadaptation et de constituer une finalité. On ne saurait en exagérer l'importance. Grâce à sa puissance de préadaptation, l'être doué d'intelligence acquiert un avantage énorme sur tout ce qui ne raisonne pas. Sans doute, comme on l'a remarqué avec finesse, la sélection naturelle ressemble à une finalité, car elle aboutit à une adaptation des êtres à leur milieu. Il y a donc à la rigueur une finalité sans intelligence. Mais l'adaptation qui en résulte est une adaptation brutale, par élimination de tout ce qui ne réussit pas à s'adapter : c'est une tuerie. Le finalisme vrai épargne bien de? morts, des souffrances, des avortements 4.
Examinons donc le procédé de la préadaptation;
1. Voir un article très intéressant de E. Goblot, la Finalité sans intelligence, Revue de Métaphysique, juillet 1900.
il nous permettra de bien saisir, non seulement la différence entre la loi physique et la loi psychique, mais la raison pour laquelle la loi psychique arrive à se mouler en quelque sorte sur la loi physique.
Le moyen de la préadaptation est, si on prend l'affaire dans son maximum de simplicité, de connaître les sensations avant qu'elles n'aient été éprouvées.
Or, si l'on réfléchit que toute prévision suppose une connaissance préalable de la marche probable des événements, on comprend que le rôle de l'intelligence consiste à se pénétrer des lois de la nature, pour en imiter le jeu. Par les lois de la nature, entendons ici seulement cet ordre des sensations réelles qu'il suffit de connaître pour satisfaire les besoins de la vie pratique. C'est cet ordre qui sans cesse présente pour nous des lacunes, soit que la sensation qu'il nous importe de connaître soit séparée de nous par la barrière de l'espace ou la barrière du temps, ou par la complication de sensations inutiles. De là, la nécessité des interpolations. Ce que nous ne percevons pas directement par nos sens, nous sommes obligés de nous le représenter par notre intelligence ; l'image fait office de sensation, et supplée la sensation défaillante pour tout ce qui concerne l'adaption.
Remplacer la sensation inaccessible par l'image
correspondante, c'est donc créer en nous une représentation du mondç extérieur, qui est, sur les poitits les plus utiles pour nous, plus complète que la présentation directe et sensorielle du moment. Il y a en nous un pouvoir de création, et ce pouvoir s'exerce dans l'imitation de l'œuvre de la nature; il en imite Tordre, il refait en petit, sur une échelle à notre portée, le grand ordre extérieur des événements. Or, ce travail d'imitation n'est vraiment possible que si l'imitateur a quelque analogie de moyens avec le modèle.
Notre esprit ne pourrait pas deviner les dessins de la nature, si les lois des images n'avaient rien de commun avec les lois de la nature. Nous sommes ainsi amenés à confronter ces deux ordres de lois.
Avant de le faire, encore un mot préliminaire.
Nous avons jusqu'ici un peu limité le problème pour le comprendre. Nous avons réduit l'être psychologique à une seule fonction, la fonction intellectuelle, et à une seule recherche, la vérité.
C'est une erreur qui a été souvent commise, du reste, qui est aujourd'hui connue et cataloguée, et qu'on appelle l'intellectualisme ou l'abus de l'intellectualisme. On la commet par cette raison bien simple que c'est la partie intellectuelle de notre être qui se laisse le mieux comprendre et, pour ainsi dire intellectualiser. Mais c'est laisser en
dehors de la question une partie si importante, si éminente de notre tout mental, que si on supprimait cette partie, l'intelligence cesserait de fonctionner et n'aurait pas plus d'utilité qu'une machine sans moteur. Notre moteur à nous, c'est la volonté, c'est le sentiment, c'est la tendance. La volonté est peut-être la fonction psychique la plus caractéristique, puisque, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, on n'en trouve point d'analogue dans le monde de la nature. Ne séparons donc pas la volonté de l'intelligence, incarnons-les l'une dans l'autre, et, au lieu de représenter la fonction de l'esprit comme ayant pour but de connaître, de prévoir, de combiner des moyens et de s'adapter, nous serons plus près de la vérité en nous représentant un être qui veut connaître, qui veut prévoir, qui veut s'adapter, car, au fond, il veut vivre.
Ceci dit, comparons la loi psychologique et celle de la nature. Sont-elles identiques?
Non, dira-t-on, puisqu'en fait des erreurs se commettent à chaque instant, par défaillances de la raison humaine. Voilà la première idée qui vient. L'erreur humaine, semble-t-il, est la meilleure preuve que ces deux lois ne sont pas pareilles; et on ajoutera volontiers que la pierre qui tombe ne se trompe point de chemin, que le cristal qui s'ébauche ne se trompe point de forme
cristalline, parce qu'ils forment une partie de la nature physique et sont soumis, par conséquent, à son déterminisme. Mais c'est mal raisonner. Et un petit moment de réflexion le démontre de la façon la plus claire, car l'adaptation peut manquer son but sans que l'être qui s'adapte et son milieu obéissent nécessairement à des lois différentes. Quand les chaleurs d'un printemps précoce font éclater trop tôt les bourgeons qui sont ensuite détruits par la gelée, il se produit là un défaut d'ajustement qui ressemble à une erreur d'adaptation, et la production de cette erreur n'exige point que l'arbre et l'ensemble de la nature physique obéissent à des lois différentes. Du reste, la différence entre les lois de la nature et celles de l'entendement n'a pas besoin d'être déduite par raisonnement d'un principe abstrait, il vaut mieux dire qu'elle est directement observable et voici comment je trouve qu'elle se présente à nous.
La loi essent'elle de la nature est relativement facile à formuler, elle est renfermée dans la définition même de loi. Elle consiste simplement en ceci : l'uniformité dans des conditions pareilles.
On peut dire encore : un rapport constant entre deux phénomènes ou plusieurs. Ce qu'on pourrait aussi exprimer d'une manière plus abstraite, en remarquant que la loi de la nature repose sur la
combinaison de deux notions: l'identité et la constance.
D'autre part, les lois de notre activité psychique répondent partiellement aux mêmes tendances, et il serait facile de démontrer que le inicrocosme de nos pensées est gouverné par des lois qui sont, elles aussi, une expression de ces deux notions combinées de constance et identité. C'est surtout dans le fonctionnement de la machine intellectuelle, le mieux connu, le plus clairement analysé jusqu'ici, que nous voyons l'application de cette loi mentale qui ressemble, disons-nous, par certains côtés, à la loi physique ; et ce qu'il y aurait de mieux à faire pour notre démonstration, ce serait sans doute de décomposer nos raisonnements. Le raisonnement, procédé essentiel de la pensée en marche, se développe selon une loi qui ressemble de la manière la plus curieuse à une loi physique ; elle lui ressemble assez pour l'imiter, pour s'y conformer, pour se mouler en quelque sorte sur elle.
Or, le raisonnement ne s* fait pas selon les caprices de la pensée; il est soumis à des règles ; il résulte des propriétés des images, ces propriétés que nous avons rappelées plus haut, et dont nous avons reconnu le caractère matériel; ces propriétés qui sont principalement au nombre de deux, la similarité et la contiguité, comme on dit dans
le jargon de l'école. Ce sont des propriétés qui ont pour but de rapprocher, d'unir, de synthétiser; elles sont sans cesse en œuvre, et si apparentes dans leur travail, qu'on les connaît depuis un temps bien long. Nous savons, depuis Aristote, que deux faits perçus ensemble se reproduisent ensemble dans la mémoire, c'est la loi de contiguïté; et que deux faits perçus séparément, mais semblables, se rapprochent dans notre esprit, c'est la loi de similarité.
Eh bien! similarité et contiguïté, en se combinant, forment l'essentiel de toute espèce de raisonnement, et ce raisonnement, ainsi compris, fonctionne d'une manière qui ressemble beaucoup (nous verrons avec précision dans quelle mesure) à une loi physique. Voilà ce que nous voudrions montrer en quelques mots. Ce qui rend notre démonstration difficile, et peut-être obscure, c'est que nous nous trouvons obligés ici d'établir des rapprochements un peu inattendus entre des catégories de phénomènes que, généralement, on considère à part.
Le propre du raisonnement, disons-nous, est la mise en œuvre de ces deux propriétés élémentaires, similarité et contiguïté. Il consiste, en effet, à étendre la continuité par ia similarité; il consiste à douer ce qui se ressemble de propriétés identiques, d'accompagnement pareils ; il consiste, en
d'autres termes, à affirmer implicitement que, du du moment que deux éléments sont identiques en un point, ils le sont pour tout le reste. C'est ce qu'on comprend assez bien, si on imagine ce qui doit se passer lorsque des images mentales, ayant les propriétés que nous venons de dire, se rencontrent. Supposons que B soit associé à C, et que A ressemble à B. Par suite de leur ressemblance, le passage de A à B est facile; et ensuite, par contiguïté, B suggérant C, il se trouve que ce C est associé avec A ; il lui est associé, bien qu'en réalité ils n'aient jamais été expérimentés ensemble : je dis qu'ils sont associés sur le fondement de leur relation avec B, qui est le point de ralliement. C'est ainsi que voyant un morceau de fer rouge (A), je connus qu'il est chaud (C), parce que je me rappelle distinctement ou inconsciemment un autre morceau de fer rouge (B) dont j'avais, une fois, expérimenté la chaleur : c'est ce souvenir B que les logiciens, dans leur analyse des raisonnements logiques, verbaux, solennels, appellent le moyen terme. Notre représentation du procédé du raisonnement n'est pas spéciale au raisonnement; elle exprime aussi le procédé de l'invention, et toute espèce de marche du connu vers l'inconnu ; c'est une activité qui crée d^ rapports, qui assemble, qui noue, et les connexions entre représentations différentes sont faites grâce à leurs iden-
tités partielles, fonct* ,nnant comme des soudures.
Et on comprend maintenant que ces créations de rapports entre des images ressemblent curieusement à Tordre externe, Tordre de nos sensations, Tordre de la nature, la loi physique : c'est que la loi physique, elle aussi, ? le même caractère et s'exprime sembljtblement : « Tout ce qui se ressemble a les mêmes propriétés » ou « tout ce qui se ressemble sur un point se ressemble sur tous les autres points. »
Mais, tout de suite, on s'aperçoit de la diflérence entre la loi physique et la loi mentale. La formule que nous donnions n'est vraie qu'à la condition de faire beaucoup de restrictions et de distinctions.
Le procédé de la nature est de faire que le même phénomène se déroule toujours dans le même ordre. Mais ce procédé ne se laisse pas prendre constamment sur le vif, car il est caché à nos yeux par les multiples combinaisons du hasard ; dans la réalité que nous percevons, il y a une foule de phénomènes qui se ressemblent et qui cependant ne sont réellement pas les mimes ; il y a une foule de phénomènes qui coexistent ou se suivent, par coïncidence fortuite, sans que leur ordre de succession ou de coexistence soit nécessaire et constant. En d'autres termes, il y a des ressemblances qui sont des marques de quelque chose, dirait un logicien, et d'autres qu! *e sont les marques de
rien; il y a des relations de temps et d'espace qui sont l'expression d'une loi, il y en a qui sont accidentelles et ne se reproduiront peut-être jamais plus.
Il serait d'un intérêt suprême que chaque spécialiste scientifique fit la li^te des propriétés non significatives qu'il reconnaît dans la matière. Le chimiste nous montrerait, par exemple, que le poids spécifique n'a guère de valeur pour le diagnostic ; que la forme cristalline d'un sel ne lui est souvent pas propre; que sa couleur surtout est assez banale, car un nombre immense de sels sont blancs ou incolores; la précipitation par une substance donnée ne suffit pas d'ordinaire pour caractériser un corps, et ainsi de suite. Le botaniste nous montrerait, lui aussi, que, dans la détermination des plantes, la dimension absolue est moins importante que la proportion, la couleur moins importante que la forme, certaines structures d'organe moins importantes que d'autres. Le pathologiste nous apprendrait que la plupart des symptômes pathologiques n'ont qu'une valeur banale; les cris, l'énervement, l'agitation d'un malade, son délire même, qui impressionnent tellement son entourage, sont moins caractéristiques de la fièvre que la vitesse du pouls, la vitesse du pouls l'est moins que la température de l'aisselle ou que la sécheresse de la langue, etc.
A chaque instant, l'étude de la science révèle des ressemblances de faits et des contiguïtés de faits qu'il faut négliger, pour s'attacher à d'autres. Et si on passe de cette connaissance approfondie des objets à la connaissance empirique, à la perception extérieure des corps, c'est en nombre immense qu'on surprend autour de soi ces pièges de la nature. Le son qu'on entend ressemble à plusieurs autres qui sont tou^ produits par des causes différentes ; plusieurs de nos sensations visuelles se prêtent, elles aussi, aux interprétations les plus diverses ; à côté de la cause efficiente d'un événement, nous trouvons mille contingences enchevêtrées^ qui paraissent tellement importantes, que, pour démêler cet écheveau, nous sommes aussi embarrassés que le sauvage qui, ne sachant pas faire le départ entre les causes et les contingences, revient boire à la source qui l'a guéri en observant la même heure, en faisant les mêmes gestes, en s'affublant des mêmes oripeaux.
C'est que la faculté de similarité et la faculté de contiguité ne font pas la distinction, pourtant si nécessaire, entre îes ressemblances et les coexistences qui sont significatives, et celles qui ne le sont pas. Le nexus causal entre deux phénomènes n'est point perçu comme quelque chose à part, et sui generis ; il n'est même pas perçu du tout ; nous ne percevons que leur relation dans le temps et
dans l'espace, et c'est noire esprit qui érige une succession à la hauteur d'un lien de causalité, en intercalant entre la cause et l'effet quelque chose de ce que nous ressentons nous-mêmes, lorsque, volontairement, nous commandons un mouvement. Ce n'est pas ici le lieu de chercher quelles sont les conditions expérimentales dans lesquelles nous faisons subir aux phénomènes cette transformation anthropomorphigue ; il suffit pour nous, en ce moment, de répéter que, dans la perception, une relation de phénomènes, qui est le fait du hasard, nous impressionne de la même manière que lorsqu'elle est l'expression d'une loi. Notre machine intellectuelle tantôt fonctionne d'accord avec la loi externe, tantôt se trompe et marche à faux. On est alors obligé de la corriger, essayer un ajustement meilleur, soit par une expérimentation plus approfondie de la nature (méthodes de concordance, de discordance, de variations, etc., etc.), soit par une comparaison de jugements et de raisonnements différents dont on fait la synthèse, et cette collaboration de plusieurs activités conformes aboutit à une conclusion qui ne peut jamais représenter la vérité, mais seulement la vérité probable. L'étude des lois de l'esprit nous montre, en effet, trop clairement leur flottement par rapport aux lois de la nature pour que nous n'acceptions pas le probabilismc. H
n'existe point, jamais de certitude, mais des degrés de probabilité très variés. La pratique de tous les jours se contente d'une probabilité très faible ; la logique judiciaire en demande une, un peu plus élevée, surtout lorsqu'il s'agit de priver nos semblables de la liberté et de la vie ; la science réclame une probabilité encore plus grande. Mais il n'y a jamais que des différences de degrés dans la vraisemblance et la conjecture.
Voilà donc quelle est la définition que nous nous faisons de la psychologie; elle étudie un certain nombre de lois, que nous appelons mentales pour les opposer aux lois de la nature externe, dont elles diffèrent, mais qui, à proprement parler, ne méritent pas cette qualification de mentales, puisque ce sont, du moins celles qu'on connaît le mieux, des lois des images, et que les images sont des éléments matériels. Bien que cela paraisse absolument paradoxal, la psychologie est une science de matière, la science d'une portion de matière qui a la propriété de préadaptation.