CHAPITRE I L'esprit a une vie incomplète
Le problème de l'union de l'esprit et du corps n'est point de ceux qui se posent dans la spéculation pure ; il a sa racine dans les faits d'expérience, et il nous est imposé par la nécessité d'expliqaer des observations de la nature de celles que nous allons citer.
La force de notre conscience, la rectitude de notre jugement, notre humeur, notre caractère, l'état de santé de notre esprit, et aussi ses troubles, ses défaillances, et même son existence sont dans un état de sujétion étroite avec l'état de notre corps, plus précisément avec l'état de notre système nerveux, plus précisément encore avec l'état de
ces trois livres de substance protéique que chacun de nous a là. derrière son front, et que nous appelons notre cerveau. Voilà ce que mille et mille observations démontrent tous les jours.
La question est de savoir comment cette union du corps avec la conscience doit être expliquée, étant donné que les deux termes de cette union présentent une grande différence dans leur nature, autant il paraît facile de démontrer que cette onion existe, autant il paraît difficile d'expliquer comment elle se réalise ; et la preuve de cette difficulté, c'est le nombre des interprétations divergentes qui ont été données. S'il s'agissait d'une simple question de fait, on ne verrait pas les discussions et les controverses s'éterniser ainsi.
Beaucoup de problèmes se posent ici.
Le premier est celui de la genèse ou de l'origine de la conscience ; il faut expliquer comment un phénomène psychique peut apparaître au milieu des phénomènes matériels. En général, on commence par admettre que ces phénomènes matériels se produisent les premiers ; ils consistent par exemple dans un fonctionnement des centres nerveux. Tout cela est physique, ou chimique, donc matériel. Ensuite, à un certain moment, après ce processus mécanique, on voit émerger un phénomène tout différent, c'est de la pensée, de la conscience, de l'émotion. On se demande alors s'il sst
possible d'expliquer cette production de la pensée clans un milieu de phénomènes physiques ; comment la pensée est-elle rattachée à ses antécédents physiques? Quelle est la nature du lien qui les unit? Est-ce un rapport de cause à effet, de genèse? Ou une coïncidence? Ou un commerce de deux pouvoirs distincts? Ce rapport est-il constant, nécessaire? L'esprit peut-il jouir d'une existence indépendante du cerveau? Peut-il survivre à la mort du cerveau?
La seconde question est celle de savoir quel est le rôle. Futilité, l'efficacité du phénomène psychique Une fois formé, ce phénomène évolue dans un certain sens, et prend pour nous qui en avons conscience, une très grande importance. Quelle est son action sur les phénomènes matériels du cerveau qui l'entourent? Se développe-t-il selon des lois propres, qui n'ont aucun rapport avec les lois de fonctionnement du cerveau? Exerce-t-il une action sur ce fonctionnement intra-cérébral ? Exerce-t-il une action sur les courants centrifuges qui se rendent dans les nerfs moteurs? Est-il capable de provoquer un mouvement? Ou bien estil dépourvu de toute efficacité?
Nous allons examiner sommairement les principales solutions que l'imagination des hommes a trouvées pour résoudre ces problèmes si difficiles. Quelques-unes de ces solutions, les plus conçues,
portent les noms de spiritualisme, matérialisme, parallélisme et monisme. Nous parlerons de celleslà, et d'autres encore.
Avant de commencer notre exposé critique, rappelons quelques - uns des résultats de nos précédentes analyses, qui se présentent ici, pour employer le langage ambitieux de Kant, comme des prolégomènes à toute solution future qui prétendra au titre de science. En effet, nous ne sommes plus maintenant au début de notre investigation. Nous avons dû convenir de l'exactitude de certains faits, et nous sommes obligés d'en admettre les conséquences. Notamment, la définition des phénomènes psychiques à laquelle nous som- .mes parvenus non sans peine va jouer désormais dans notre discussion un rôle assez grand. Elle va nous forcer à mettre en question un grand principe de métaphysique qui, jusqu'ici a été considéré presque universellement comme gouvernant le problème de l'union de l'esprit avec le corps.
Ce principe porte le nom d'axiome d'hétérogénéité, ou principe du dualisme psychophysique. Aucun philosophe ne l'a plus clairement formulé et n'en a plus logiquement déduit les conséquences que Flournoy. Cet auteur a écrit une petite brochure, intitulée Métaphysique et Psychologie, où il expose brièvement tous les systèmes connus de métaphy-
sique, en les ramenant au principe dit d'hétérogénéité; puis ce principe lui permet de les « exécuter » Il le formule dans les termes suivants : « Le corps et l'esprit, la conscience et le mouvement moléculaire cérébral, le fait psychique et le fait physique, tout en étant simultanés, sont hétérogènes, disparates, irréductibles, obstinément deu*.,.
Et le même auteur ajoute :
« Cela est évident de soi, axiomatique. Tout événement physique, chimique, physiologique, ne consiste en dernier ressort pour la science que dans le déplacement plus ou moins rapide d'un certain nombre d'éléments matériels, dans un changement de leurs distances mutuelles ou de leurs modes de groupement. Or, qu'y a-t-il de commun, je vous le demande, quelle analogie apercevez-vous entre ce rapprochement ou cet écartement de masses matérielles dans l'espace, et le fait d'avoir un sentiment de joie, le souvenir d'un ami absent, la perception d'un bec de gaz, un désir, une volonté quelconque? »
Plus loin :
« Tout ce qu'on peut dire pour relier ces deux événements si absolument dissemblables, c'est