LE SPIRITUALISME
On sait que le spiritualisme est une doctrine qui a pour but principal de relever la dignité de l'homme, en lui reconnaissant des facultés supérieures aux propriétés de la matière. On rencontre constamment dans le spiritualisme la notion du supérieur et de l'inférieur, comprise, non seulement dans un sens intellectuel, mais aussi dans le sens de valeur morale.
On remarquera aussi, comme conséquence du principe précédent, qu'un spiritualiste ne se borne pas à discuter les idées de son adversaire habituel, le matérialiste ; il ne les trouve pas seulement fausses, mais dangereuses, et il s'indigne contre elles; quelques-uns avouent ingénument qu'ils tiennent ferme à certains principes, parce qu'ils redoutent de verser dans le matérialisme. Je discerne encore dans ce système une horreur bien naturelle de la mort, qui inspire à tant de gens, dont je suis, à la fois de la haine et du dégoût. Le spiritualiste se révolte contre la perspective d'un
anéantissement définitif de la pensée, et le système qu'il adopte s'explique en grande partie comme un effort vers l'immortalité.
Cet effort a abouti à la théorie de deux substances, l'âme et le corps, qu'on se représente aussi profondément séparées que possible. L'âme n'a point son origine dans le corps, elle ne tire du corps aucune de ses propriétés, elle est une substance créée dans une indépendance complète relativement au corps ; cette âme, par son essence, n'a rien de commun avec la matière. L'essence de l'âme, a dit Descartes, est la pensée ; l'essence du corps est l'étendue. Il s'ensuit que l'âme, dans ses déterminations et actions, est affranchie des lois et nécessités de la nature corporelle ; elle est un pouvoir libre, un pouvoir d'indétermination, capable de choix, capable d'introduire des actions nouvelles, non prévues, non prévisibles, et par là elle s'oppose aux phénomènes corporels, qui tous sont soumis à un déterminisme si rigoureux qu'on pourrait prévoir un événement quelconque si on en connaissait tous les antécédents. Une autre conséquence du spiritualisme est d'admettre l'immortalité de l'âme; celle-ci étant profondément distincte du corps n'est point atteinte par sa dissolution ; elle est au contraire libérée, puisque la mort coupe le lien qui les réunissait.
Mais il y a un lien, et l'explication de ce lien
entraîne la ruine de tout le système. On est bien obligé d'admettre que ce principe de la séparation de l'âme et du corps souffre, en fait, beaucoup d'exceptions. Quand même ce seraient deux pouvoirs isolés, les nécessités de la vie les obligent à entrer sans cesse en communication l'un avec l'autre; dans les perceptions, c'est le corps qui agit sur l'âme, et lui envoie des sensations ; dans les mouvements, c'est l'âme au contraire qui agit sur le corps, pour lui faire exécuter ses désirs et ses volontés.
Les spiritualistes doivent avouer qu'ils ont quelque peine à s'expliquer ces commerces entre les deux substances, car, respectueux du principe d'hétérogénéité, que nous avons mentionné plus haut, ils n'arrivent pas à concevoir comment peut se faire le contact du physique et du mental, qui est constamment nécessaire dans la vie de relation. Par quel moyen, se demandent-ils depuis bien longtemps, ce qui n'est qu'étendue peut-il agir sur ce qui n'est que pensée ? De quelle manière se représenter cette union locale de la matière avec un principe immatériel, qui, par essence, n'existe pas dans l'espace? On a si bien séparé les deux substances, pour assurer la liberté de l'âme et sa supériorité sur le corps, qu'on devient incapable de les rapprocher. On a trop bien coupé. On ne peut plus recoudre.
200 i/ame et le corps
Telles sont les principales objections qu'en a faites au spiritualisme. Ces objections dérivent de points de vue qui ne sont pas les nôtres, et, par conséquent, nous n'avons pas à les apprécier.
A notre point de vue, la conception spiritualiste a pris un bon point de départ ; en établissant la conscience et l'objet de connaissance comme deux pouvoirs autonomes, dont aucun n'est asservi à l'autre, le spiritualisme est arrivé à une opinion d'une justesse irréprochable ; c'est bien ainsi qu'il faut poser les relations de ces deux termes; chacun a la même importance et a droit à la même autonomie1.
Seulement, le spiritualisme ne s'en est pas tenu là, et, par une exagération fâcheuse, il a cru que la conscience, qu'il appelle l'âme, peut exercer ses fonctions en toute indépendance de l'objet de connaissance, qu'il appelle la matière. Là est l'erreur; elle consiste à méconnaître l'existence incomplète, et comme virtuelle, de la conscience. Cette réfutation suffit au spiritualisme, et il n'y a rien à y ajouter.
1. Nous n'insistons pas sur la différence entre notre conception et la conception spiritualiste ; notre distinction entre conscience et matière ne correspond point, c'est évident, à celle des « faits de conscience » et des « faits physiques » que pose le spiritualisme.
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L'IDEALISME
L'Idéalisme est un système très complexe, très variable d'un savant à l'autre, très polymorphe, et par conséquent très difficile à discuter. . L'hylozoïsme antique, le monadisme de Leibnitz et le récent panpsychisme de M. Strong ne sont que diverses formes d'une même doctrine. Comme le spiritualisme, auquel il se rattache par beaucoup de liens, l'idéalisme est une philosophie qui exprime quelque dédain pour la matière ; mais les pensées qui sont venues demander un abri à cette philosophie sont tellement variées qu'il serait périlleux de chercher à les définir brièvement.
On peut discerner dans l'idéalisme un certain nombre d'affirmations qui servent de base à ce système. Aucune de ces affirmations, à strictement parler, n'est démontrée ni démontrable ; mais elles offrent des degrés de probabilité très différents, et c'est pour cette raison que nous allons les distinguer.
Parmi ces affirmations, il en est quelques-unes que nous avons déjà rencontrées dans notre étude sur la définition de la sensation; d'autres seront plus nouvelles pour nous :
1° Voici d'abord celle qui paraît relever directement des faits, et a paru constituer longtemps
pour les idéalistes une position inexpugnable. On peut l'exprimer en deux mots : esse estpercipi.
Partant de cette observation que toutes les fois que nous attestons l'existence du monde extérieur, c'est que nous le percevons, les idéalistes admettent que l'existence de ce monde extérieur partage exactement le sortde notre perception et qu'il est discontinu, intermittent comme notre perception ; quand nous fermons les yeux, il cesse d'exister, comme un flambeau qui s'éteint, et se rallume si nous ouvrons les yeux. Nous avons discuté déjà cette proposition et montré qu'elle n'a rien d'impérieux, on peut très bien refuser de s'y soumettre ;
2° Seconde proposition, à peine distincte de la première. Il n'y aurait pas autre chose dans les objets que ce que nous en percevons, et ce dont nous avons conscience serait, dans toute l'acception possible des mots, la mesure de ce qui est. Conséquemment, il n'y aurait pas lieu de chercher sous l'objet perçu une autre réalité, plus large, une source qui pourrait débiter des connaissances plus nombreuses que celles dont nous sommes en possession à l'heure actuelle. Ceci est aussi contestable que l'affirmation précédente, et pour les mêmes raisons ;
3° Une troisième proposition est le cœur de la thèse idéaliste; on la présente parfois comme une déduction de ce qui précède ; elle en est cepen-
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dant bien distincte, et on peut légitimement adhérer aux affirmations précédentes et rejeter la nouvelle. Celle-ci peut s'exprimer ainsi : tout ce qu'on perçoit est psychique.
Il n'y a pas que les idéalistes qui souscrivent à cette opinion, d'ailleurs, et nous avons vu, à propos de la définition de la matière, qu'elle est fort répandue.
On entend par là que les objets que nous percevons existent dans la conscience, sont de la conscience, sont constitués par des idées ; le monde entier n'est qu'idée et représentation, et puisque notre esprit est considéré comme de nature psychique, il en résulte que tout, absolument tout, le connaissant et le connu, tout est psychique ; c'est le panpsychisme. Flournoy dit à ce propos, avec un charme teinté d'ironie : « Nous éprouvons désormais un doux sentiment de famille, nous nous trouvons pour ainsi dire chez nous, at home, au milieu de cet univers...1 » Nous «xvons montré plus haut que cette unité à laquelle on atteint est purement verbale, puisqu'on ne peut pas arriver h supprimer les différences essentielles des choses ;
4° Ici, apparaît une affirmation sur la genèse des choses : après avoir admis que l'objet est une idée
1, Archives de psychologie, t. IV, n° 14, nov. 1904, p. 132. Article sur le Panpsychisme.
de l'esprit, une de ses manifestations, un de ses modes, on va jusqu'à dire que la conpcience est le pouvoir générateur des idées, et, par conséquent, la cause génératrice de l'univers. C'est la pensée qui crée le monde. Voilà la conclusion finale.
J'ai indiqué par avance, dans les chapitres sur la définition de la sensation et sur la distinction entre la conscience et l'objet, les raisons qui me font repousser les prémisses de l'idéalisme. Il suffira ici de présenter une critique de sa conclusion dernière : « C'est l'esprit qui crée le monde ».
Cette thèso porte atteinte à la dualité conscience et objet; elle accorde la suprématie à la conscience, en faisant de l'objet un effet ou une propriété de la conscience. Nous pouvons objecter que cette genèse ne peut pas se représenter clairement, et cela, pour une raison bien simple ; c'est qu'il est impossible de se représenter clairement « l'esprit», comme une entité séparée, et distincte de la matière. On peut bien affirmer cette séparation, grâce au psittacisme des mots, qui sont ici employés comme de la fausse monnaie ; mais on ne peut pas se la représenter; elle ne correspond à rien. La conscience constitue tout ce qu'il y a de mental au monde ; on ne peut pas décrire autre chose qui soit mental ; or, cette conscience n'existe qu'en acte ; elle est, en d'autres termes, une forme incomplète de l'existence, qui n'existe point séparée
de s'on objet, dont le véritable nom est matière.
Il est donc bien difficile de comprendre cette affirmation: « c'est l'esprit qui crée le monde », puisque, pour la comprendre il faudrait se représenter un moment une conscience sans objet.
Et arriva-t-on à se la représenter, on n'en serait pas plus disposé pour cela à donner son assentiment à cette proposition. Conscience et matière représentent pour nous les termes les plus différents, les termes antithétiques de tout le connaissable. Si l'on vient à émettre l'hypothèse que l'un de ces éléments est capable d'engendrer l'autre, aussitôt on doit se demander pourquoi on accordera à tel des deux éléments plutôt qu'à l'autre ce pouvoir générateur et cette prééminence. Qui estce qui pourra prétendre que l'une des solutions est plus claire, plus raisonnable, plus vraisemblable que l'autre ?
Un des grands avantages de l'histoire de la philosophie se fait sentir ici ; cette histoire nous montre que des esprits différents, réfléchissant sur les mêmes problèmes, sont arrivés à en concevoir des solutions qui leur paraissaient claires, qui, par conséquent, étaient possibles; or, comme ce sont des solutions contradictoires, rien ne démontre mieux que leur rapprochement la distance qui sépare la possibilité et le fait. C'est ainsi que les matérialistes, qui ont présenté comme les idéa-
listes une théorie génétique de l'esprit, ont conçu l'esprit comme produit par la matière ; c'est une conception qui est justement l'opposée de celle des idéalistes. On peut dire que ces deux conceptions, de sens contraire, s'annulent, et que chacun de ces deux systèmes philosophiques nous a rendu service, en démontrant Terreur du systèmo adverse.