LE MATERIALISME
Le matérialisme est une très vieille doctrine, c'est même la plus vieille de toutes, ce qui prouve simplement que parmi les diverses explications qu'on a données de notre double nature physicomentale, la sienne est la plus facile à comprendre. On trouve l'origine du matérialisme dans les croyances des peuplades sauvages ; on le retrouve très nettement défini dans la philosophie des anciens grecs, de ceux qui ont philosophé avant Platon et Aristote ; fait plus curieux, la pensée d'un grand nombre de pères de l'Eglise a incliné vers la philosophie de la matière. Puis, il y a eu dans son évolution, un moment d'éclipsé, et le matérialisme a cessé de faire parler de lui jusqu'à la période contemporaine, où nous assistons à sa
renaissance; maintenant, il constitue une doctrine puissante, d'autant plus qu'il s'est introduit subrepticement dans la pensée de beaucoup de savants, sans que ceux-ci en aient la claire conscience. II y a beaucoup de physiciens et de physiologistes qui parlent et pensent en matérialistes, quoiqu'ils soient résolus à rester sur le terrain des faits d'observation, et qu'ils aient une sainte horreur de la métaphysique.
En un certain sens, on peut dire que le matérialisme est la métaphysique de ceux qui ne veulent pas en faire.
Il est bien évident que dans sa longue histoire le matérialisme a changé bien souvent de peau ; il a subi comme toutes les connaissances la loi du progrès ; et certes, il ne serait pas de nature à satisfaire les besoins intellectuels de savants contemporains, s'il n'avait pas dépouillé la grossièreté des formes sous lesquelles il s'est manifesté d'abord, dans l'esprit de l'homme primitif. Ce qui fait cependant qu'à travers tous ses avatars, la doctrine garde son unité, c'est qu'elle manifeste une tendance, profondément humaine, à s'attacher de préférence à ce qui est visible et tangible.
Ce qui frappe les yeux, ce qui peut être touché avec la main, nous paraît, au plus haut point, doué de réalité ou d'existence. Ce n'est que beaucoup plus tard, par un travail de réflexion raffinée, que
nous en venons à reconnaître une existence à tout ce qui peut être perçu, de quelque manière que ce soit, même une idée; plus tard encore, que nous comprenons que l'existence n'est pas seulement ce qui est perçu, mais ce qui se lie logiquement avec le reste de notre savoir. Il a fallu bien des progrès pour en venir là.
Comme nous n'avons nullement l'intention de présenter une histoire, même abrégée, du matérialisme, arrivons de suite à la période contemporaine, et essayons de dire en quoi consiste la forme scientifique qu'a prise cette doctrine. Son point d'appui fondamental n'a point changé; elle repose encore sur la tendance que nous avons à accorder la première importance à ce qui se voit et à ce qui se touche ; elle est un effet de l'hégémonie de trois de nos sens, le visuel, le tactile, le musculaire.
Le développement extraordinaire qu'ont pris les sciences physiques a donné, c'est incontestable, un encouragement énorme au matérialisme ; et on peut dire que dans la philosophie de la nature, il occupe une place privilégiée, il est là dans son domaine, il est inattaquable.
11 est devenu l'expression de cette idée que tout ce qui peut s'expliquer scientifiquement, tout ce qui est susceptible de mesure, est phénomène matériel. Il est la représentation de l'explication
matérielle poussée jusque dans ses dernières limites, et toutes les expériences, tous les calculs, toutes les inductions qui reposent sur le grand principe de la conservation- de la matière et de l'énergie plaident en sa faveur.
Nous allons examiner avec quelque précision, comment une pareille doctrine résoud le problème de l'existence des fonctions intellectuelles.
La doctrine a compris cette liaison comme étant purement matérielle, et elle en a cherché l'image dans d'autres phénomènes qui sont entièrement matériels. C'est ainsi qu'elle a emprunté le principe de l'explication à la physiologie ; elle a transporté dans le domaine de la pensée l'idée de fonction; elle a supposé que l'âme est au corps dans le rapport de la fonction à l'organe. L'intelligence serait une fonction cérébrale. Pour expliquer l'intelligence, on la rattache à la matière, on en fait une propriété de la matière, et on la compare à un mouvement de la matière, quelquefois mê^e à une sécrétion.
C'est Karl Vpgt, l'illustre naturaliste genevois, qui déclara un jour, au grand scandale de tous, que le cerveau secrète la pensée comme le rein sécrète l'urine. Cette comparaison hardie a paru choquante, puérile et fausse, car une sécrétion est une chose matérielle, tandis que la pensée n'en est pas une. Karl Vogt a encore employé une autre
comparaison : le cerveau produit la pensée comme le muscle produit du mouvement, et déjà cela paraît moins choquant de comparer la pensée à un mouvement que de la comparer à un liquide sécrété. De nos jours, on emploierait une image encore plus vague, celle d'une transformation d'énergie ; l'énergie chimique dégagée par les centres nerveux se transformerait en énergie psychique.
Au reste, peu importent les métaphores auxquels on demande un secours pour expliquer le passage du physique au mental. Ce qui caractérise la philosophie matérialiste, c'est de croire à la possibilité de ce passage, et de le considérer comme une genèse de la pensée: «On appelle matérialiste, dit très justement Renouvier, toute philosophie qui définit la pensée comme le produit d'une composition dont les éléments n'impliquent point la pensée». Formule large, qui permet de prévoir tous les avatars futurs de la doctrine matérialiste, et les classe d'avance dans la même catégorie.
Les critiques qu'on a adressées au matérialisme sont toutes ou à peu près des variantes du principe de l'hétérogénéité.
Nous n'insisterons pas longuement ; rappelons seulement que, d'après ce principe, il est impossible d'attribuer au cerveau la capacité d'engendrer de la conscience ; la force physique peut engendrer
de la force physique, sous la même forme ou sons une forme différente, elle produit ainsi tous les effets qui sont déterminés par les lois de la nature ; mais il est impossible de comprendre que la force physique s'enrichisse, à un moment donné, d'une force consciente. La force physique se réduit à des mouvements de corps, à des déplacements d'atome ; comment un changement de position dans des objets inertes pourrait-il donner lieu à un jugement, un raisonnement, un phénomène quelconque de conscience ? Et on ajoute encore : cette idée de fonction, que les matérialistes introduisent ici pour rendre plus compréhensible un passage d'un corps matériel à une action spirituelle, ne contient qu'une explication vaine ; car la fonction n'est point essentiellement distincte, par sa nature, de l'organe ; elle n'est que « l'organe en activité », elle n'ajoute à l'organe pris dans son état de repos qu'un seul changement, de l'activité, c'est-à-dire du mouvement ; et par conséquent la fonction d'un organe est matérielle au même titre que l'organe. Quand un muscle se contracte, cette contraction, qui est la fonction propre de la fibre musculaire, consiste dans une condensation du protoplasma musculaire, et cette condensation est un fait matériel. Lorsqu'une glande entre en activité, une certaine quantité de liquide se déverse dans les canaux de la glande, et ce liquide provient d'une modification
physique et chimique du protoplasma cellulaire; c'est une fonte, une liquéfaction, qui est, elle aussi, matérielle.
La fonction de la cellule nerveuse est de produire du mouvement, ou de le conserver, ou de le diriger ; elle est matérielle comme la cellule. Il n'y a donc rien, dans tous cea' phénomènes fonctionnels, qui puisse nous faire comprendre comment une cause matérielle serait capable d'engendrer un effet conscient.
Il semble que tous les matérialistes aient accordé que le point vulnérable de leur théorie est bien là; car c'est surtout le principe d'hétérogénéité qu'ils ont combattu. Mais leurs réponses manquent de franchise, elles consistent principalement en fauxfuyants.
Elles se résument à affirmer que nous sommes entourés de mystère, que nous ne sommes pas assez savants pour avoir le droit de Doser des limites à la puissance de la matière, et de îui dire : tu ne produiras pas ce phénomène. Un matérialiste théologien déclare qu'il ne voit aucune impossibilité à admettre que les pierres peuvent penser et raisonner, si Dieu, dans sa puissance infinie, avait décidé d'unir la pensée à de la matière brute. Cet argument, véritablement, n'est pas sérieux; il exige l'intervention d'un Deus ex Machina tellement puissant qu'on peut l'employer à la solution de
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tous les problèmes; les résoudre tous, c'est n'en résoudre aucun.
Les matérialistes modernes ont raison délaisser Dieu tranquille; leur manière d'argumenter prend une forme différente : reste à savoir si elle n'est pas identique dans le fond. Elle consiste à affirmer tout simplement que jusqu'ici nous ne connaissons que certaines propriétés de la matière, que chaque jour la science en dégage des propriétés nouvelles, que la matière est un réservoir de forces inconnues, et qu'il i/est pas impossible de découvrir dans la matière, l'origine des forces psychiques. Cette idée est clairement indiquée par Littré. Le physicien Tyndall lui a donné une formule définitive, quand il a prononcé au Congrès de Belfast cette phrase souvent reproduite : « Si je jette un regard en arrière sur les limites de la science expérimentale, je discerne, au sein de cette matière (que dans notre ignorance, et tout en proclamant notre respect pour son créateur, nous avons jusqu'ici couverte d'opprobre) la promesse et la puissance de toutes les formes et de toutes les qualités de la vie ».
Les adversaires de la doctrine n'ont point cessé de répondre que la matière de demain, pas plus que celle d'aujourd'hui, ne peut engendrer que des effets matériels, et que l'on ne résoud pas une difficulté en remettant sa solution & une date
indéterminée de notre évolution scientifique.
Et il semble bien que la riposte est péremptoire, si on admet le principe de l'hétérogénéité, avec ses conséquences naturelles.
Nous allons maintenant juger la doctrine précédente, en nous servant des idées que nous avons exposées plus haut. La critique que nous avons à faire du matérialisme n'est point la môme que celle que nous venons de résumer. L'axe de la discussion se déplace.
D'abord, nous reprochons au matérialisme de se présenter comme une théorie génétique de la conscience, par Pobjet. Nous avons reproché déjà à l'idéalisme de se présenter comme une théorie génétique de l'objet par la conscience. L'erreur des deux systèmes s'est produite en sens inverse, mais elle est de la même gravité. La conscience et son objet, disons-le encore une fois, constituent la division la plus grande qu'il soit possible d'opérer dans le domaine de la connaissance ; il est aussi illégitime de ramener le premier terme au second, que le second au premier. Pour les ramener l'un à l'autre, par voie de filiation ou autrement, il faudrait leur découvrir d'abord une identité de nature, qui n'existe pas.
En second lieu, lorsqu'on regarde de près l'explication que le matérialisme a imaginée pour faire dériver la pensée d'une action de la matière, on
s'aperçoit que cette représentation est complètement rendue impossible par tout ce que nous savons de la nature de la pensée. Pour que le matérialiste puisse admettre un seul moment que la pensée est une fonction cérébrale, il faut évidemment qu'il se fasse illusion sur la pensée, et joue avec des concepts. Peut-être si on pouvait pénétrer dans sa pensée intime, s'apercevrait-on qu'au moment où il suppose qu'une cellule nerveuse peut fabriquer des phénomènes de conscience, il s'est suggéré quelque image vague, par laquelle il identifie les phénomènes de conscience avec un principe léger et subtil s'échappant de la cellule nerveuse, quelque chose qui ressemble à une effluve électrique, ou à un feu follet, ou à une flamme de punch *. J'ignore si ma supposition est juste, bien entendu. Mais ce que j'affirme, avec la tranquillité d'une parfaite certitude, c'est que le matérialiste n'a pas pris la peine d'analyser attentivement ce qu'il appelle le phénomène de conscience. S'il avait fait cette analyse, et s'il en tenait les éléments sous ses yeux, il verrait qu'il est à peu
1. Je puis citer deux observations à l'appui. M. Brieux, à qui je racontais cette partie de mon argumentation, m'arrêta en me disant : « Vous avez deviné juste, je me représente' la pensée sortant du cerveau sous la forme d'une lueur électrique ». Le Dr Simon, m'apprit aussi pendant la lecture de mon manuscrit, qu'il voyait « la pensée flotter sur le cerveau comme un feu follet ».
près impossible d'accrocher, de quelque manière que ce soit, un phénomène de conscience à une molécule matérielle.
Et en effet, pour nous en rendre compte, ne restons pas dans le vague du concept, prenons un exemple particulier sur lequel on puisse raisonner, celui d'une perception extérieure. J'ouvre ma fenêtre, il fait beau, je vois devant moi la plaine ensoleillée, et à perte de vue, des maisons dans les arbres, et encore des maisons, dont les dernières détachent leur silhouette sur la ligne lointaine de mon horizon. Voilà mon phénomène mental. Et pendant que je suis à ma fenêtre, et que mon regard plonge dans la campagne, l'anatomiste imagine qu'à partir de ma rétine cheminent des vibrations moléculaires qui suivent le nerf optique, se croisent au chiasma, s'engagent dans la bandelette, traversent la capsule interne, gagnent les hémisphères, ou plus exactement les régions occipitales du cerveau, où l'on convient pour le moment de localiser le centre de projection des sensations visuelles. Voilà mon phénomène physique. Il s'agit maintenant de passer du phénomène physique au phénomène mental. Et c'est ici qu'une difficulté nous arrête, une difficulté vraiment formidable.
Mon phénomène mental n'est pas entièrement mental, comme on le suppose habituellement dans un langage abrégé et trompeur ; il est en
grosse partie physique, car il se décompose en deux éléments, une conscience et son objet, et cet objet de la conscience, cet ensemble de petites maisons que je vois dans la plaine, c'est de la sensation, c'est-à-dire du physique, c'est-à-dire de la matière. Examinons à 6on tour le processus physique qu'on est censé découvrir dans mes centres nerveux pendant que je contemple le paysage ; ce prétendu processus physique lui aussi, tout aussi bien que ma perception consciente du paysage, est un phénomène physico-psychique, car mes mouvements cérébraux sont perçus au moins hypothétiquement, par un observateur; c'est là une perception, par conséquent elle se décompose en deux choses, une conscience et son objet. Par conséquent encore, lorsqu'on veut, par un effort de métaphysique, rattacher la conscience à un état matériel du cerveau, et mettre une liaison entre les deux événements, il se trouve que par erreur on raccroche un phénomène physico-mental à un autre phénomène physico-mental.
Mais évidemment cette objection n'est pas une réfutation. On peut admettre que ce qu'on appelle le processus cérébral est capable de subsister même dans les moments où personne ne le perçoit, et qu'il existe par lui-même, se suffit à lui-même, et soit entièrement physique.
Mais pouvons-nous faire subir le même travair
d'épuration au processus mental de perception? Pouvons-nous séparer ses deux éléments, la conscience et son objet, conserver l'élément conscience, répudier l'élément objet, qui est physique, et constituer ainsi un phénomène entièrement mental, qu'il s'agira ensuite de rapprocher du phénomène entièrement physique, pour en étudier la relation ? C'est tout à fait impossible, et l'impossibilité est double, elle existe en fait et en droit.
En droit, car déjà nous avons constaté qu'une conscience vide et sans objet ne se peut concevoir.
En fait, l'existence de l'objet que la conscience entraîne avec elle est bien embarrassante pour le matérialiste : car c'est un objet matériel, et aussi matériel et réel que les fibres et cellules du cerveau. On peut bien supposer que par transformation ou autrement il sorte d'une ondulation cérébrale un phénomène psychique pur ressemblant à une effluve. Mais comment comprendre la transformation de cette ondulation, en un phénomène mi-partie matériel? Comment comprendre qu'il sorte de cette ondulation l'objet matériel d'une perception, par exemple une plaine avec des maisonnettes?
Un histologiste anglais disait un jour avec une certaine éloquence combien l'étude la plus minutieuse du cerveau nous servait peu pour comprendre la pensée. 11 répondait ainsi à Auguste Comte,
qui, dans un moment d'aberration, avait pré' cndu que la psychologie, pour devenir une science, devait rejeter le témoignage de la conscience, et se servir uniquement, comme procédé d'étude, de l'histologie des centres nerveux et de la mesure du crâne. Notre histologiste, qui avait passé une partie de sa vie à regarder au microscope des fragments de matière cérébrale, à suivre les formes des cellules, les trajets des fibres, et le groupement, la répartition des faisceaux, notre histologiste faisait la remarque suivante : c'est que l'étude si patiente, si minutieuse, si approfondie qu'on la suppose, de cet écheveau nerveux, ne pourrait jamais nous faire connaître ce que c'est qu'un état de conscience, si nous ne le savons déjà par ailleurs, car ce n'est jamais dans le champ du microscope qu'on voit passer un souvenir, une émotion, ou un acte de volonté. Et il ajoutait que celui qui se borne à regarder ces structures matérielles, reste aussi étranger aux phénomènes de l'esprit que le cocher de Londres qui parcourt sans cesse avec son cab les rues de la grande cité est ignorant de ce qui se dit et se fait dans les maisons closes. Cette pittoresque comparaison, dont la vérité n'a jamais été mise en doute par personne, repose sur cette supposition que l'acte psychique est entièrement immatériel et invisible, et que, ne pouvant pas être vu, il échappe à l'œil perçant du micros-
cope. Mais une analyse plus approfondie de l'esprit montre combien cette assertion est peu juste. Du moment que chaque acte psychique implique un objet matériel, on peut se demander deux choses: 1° D'où vient que Panatomiste ne rencontre pas dans l'intérieur du cerveau ces objets matériels ? On devrait les voir, car ils sont matériels, donc visibles. On devrait les voir avec leur aspect et leur couleur, ou nous expliquer pourquoi on ne les voit pas. En général, on ne nous décrit dans le cerveau que des vibrations moléculaires. Mais nous n'en avons pas conscience. Où donc est ce dont nous avons conscience? 2° Il faudrait ensuite nous expliquer par quelle élaboration, transmutation, métamorphose un ébranlement moléculaire, qui est matériel, peut se transformer en objets également matériels.
Telle est la critique que nous devons adresser au matérialisme ; jusqu'à preuve du contraire, nous la tenons pour irréfutable.