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LE PARALLÉLISME

Pour qu'une exposition suive Tordre logique des idées, il faut qu'à la discussion du matérialisme succède immédiatement celle du parallélisme. Ces deux doctrines sont proches parentes: elles se

ressemblent comme la seconde édition, revue et corrigée, d'un livre, ressemble à la première édition. Le parallélisme est la doctrine matérialiste des gens avertis, qui se sont aperçus des erreurs commises et essayent de les éviter, en gardant de la doctrine condamnée tout ce qui peut en être sauvé. Ce que les philosophes avaient critiqué dans le matérialisme, c'est la méconnaissance du principe de l'hétérogénéité. Les parallélistes se sont aperçus de la méprise, et ils se sont arrangés pour respecter ce principe. Nous allons voir comment. Ce sont surtout gens prudents ; ils excellent à éviter les compromissions. Ils présentent leur hypothèse comme provisoire ; ils en vantent la commodité ; c'est, disent-ils, un moyen pratique d'éviter beaucoup d'ennuis ; elle devient pour les philosophes un équivalent de ce mot que répètent tant d'administrateurs timorés : « Surtout pas d'affaires! »

Etudions le point exact où le parallélisme a corrigé le matérialisme.

Nous avons vu que toute doctrine matérialiste est l'expression de cette idée que les phénomènes physiques sont les seuls déterminés, les seuls mesurables, les seuls explicables, les seuls scientifiques. Cette idée fait merveille dans les sciences de la nature, mais elle se trouve en défaut lorsque, du monde physique, on passe dans le monde

moral, et nous avons vu comment la doctrine matérialiste échoue quand elle cherche à rattacher le mental au physique ; il y a là deux grosses difficultés que l'explication matérialiste rencontre devant elle : l'une est une difficulté de mécanisme, l'autre est une difficulté de genèse. En rattachant l'esprit au cerveau , comme une fonction à son organe, cette doctrine essaye de solutionner ces deux problèmes, et nous avons vu combien peu elle y réussit.

Le parallélisme a cherché à éviter ces deux problèmes; non seulement, il ne les résoud pas, mais il s'arrange pour ne pas les poser.

L'expédient employé consiste à éviter la rencontre du physique et du mental ; au lieu de les placer bout à bout et de les souder l'un à l'autre, on va les placer parallèlement à côté l'un de l'autre. Pour expliquer leur corrélation, que démontrent vaguement tant d'observations, on émet l'hypothèse suivante : vie physique et vie psychique forment deux courants parallèles, qui ne mélangent jamais leurs eaux; à tout état de conscience définie répond la contre-partie d'un état des centres nerveux, également défini; le fait de conscience a ses antécédents et ses conséquents dans la conscience ; le fait physique prend également place dans une chaîne de faits physique»; le» deux séries se déroulent ainsi, se cor-

respondant étroitement, selon une loi nécessaire, de sorte que le savant, parfaitement instruit de toutes choses, à qui Ton présenterait un de ces états, pourrait décrire son pendant ; mais jamais un des termes d'une série n'influence les termes de l'autre série.

L'observation, le témoignage de la conscience semblent bien attester ce chevauchement; mais ce sont, d'après l'hypothèse du parallélisme, des illusions. Lorsque je meus mon bras par un acte volontaire, ce n'est pas ma volonté, en tant qu'état de conscience, qui détermine le mouvement du bras; car ce mouvement est un fait matériel ; il est produit par la mise en jeu de groupes musculaires ; chaque muscle, composé d'une substance semi -fluide, étant excité, se raccourcit dans le sens de sa plus grande longueur ; l'excitant de muscles est aussi un fait matériel, un influx matériel qui part des cellules motrices de l'encéphale, et dont on connaît le trajet descendant par le faisceau pyramidal, les racines antérieures de la moelle et les nerfs périphériques jusqu'à sa terminaison dans les plaques motrices des muscles. C'est cette excitation qui est la cause physique, directe, vraie, des mouvements volontaires. Et il en est de même pour tous les actes et tous les signes, toutes les expressions de nos états conscients; le tremblement de

la peur, le rouge de la colère, les mouvements de la marche, et jusqu'aux paroles que nous prononçons, tout cela ce sont des effets physiques, produits par des processus physiques qui agissent physiquement, et dont la contre-partie mentale n'a par elle-même aucune efficacité.

Il est bien entendu que nous signalons là une des formes de la théorie paralléliste, sa forme la plus usuelle ; chaque auteur la diversifie à sa fantaisie ; les uns rendent la correspondance plus lâche entre le physique et le moral, d'autres préfèrent la serrer ; tantôt, ce qu'on admet est une relation vague, qui n'est vraie qu'en gros, une solidarité plutôt qu'une équivalence ; tantôt, c'est une contre-partie précise, un duplicat complet, où le moindre événement physique répond à un événement mental.

Dans une des formes de la théorie qui a été récemment inventée, on est allé jusqu'à supposer qu'il n'existe point de cohésion propre dans la chaîne mentale ; aucun phénomène mental n'aurait la propriété de provoquer un autre phénomène mental, par une action de causalité vraie ; c'est dans le tissu nerveux que serait renfermé le nexus des états psychiques; ceux-ci se suivraient dans le temps sans être liés directement les uns aux autres ; ils se suivraient, parce que leur base physique est excitée successivement ; il en serait d'eux

comme d'un air de piano, dont les notes se suivent et s'ordonnent en mélodies, non par une affinité qui leur est particulière, mais parce que les touches du piano sont frappées dans Tordre voulu.

Nous disions tout à l'heure que le parallélisme est un matérialisme perfectionné. On en comprend la raison. C'est une doctrine qui conserve le déterminisme des faits physiques, en évitant de se compromettre dans l'explication si difficile de la liaison de l'âme avec le corps. Elle reste scientifique, sans commettre d'hérésie métaphysique.

Bain est un de ceux qui ont exprimé le mieux, non seulement les avantages de cette théorie, mais ses aspirations [l'Esprit et le Corps, p. 136) :

« Nous avons toute raison de croire, dit-il. que toutes nos actions mentales sont accompagnées d'une suite non interrompue d'actes matériels. Depuis l'entrée d'une sensation jusqu'à la production au dehors de l'action qui y répond, la série mentale n'est pas un seul instant séparée d'une série d'actions physiques.

« Une perspective nouvelle frappe la vue ; aussitôt se produit dans l'esprit un effet de cette sensation, une émotion, une pensée, pour aboutir à des manifestations extérieures par la parole ou par le geste. Parallèlement à cette série d'actes de l'esprit marche la série des actions physiques, les

mouvements successifs des organes appelés l'œil, la rétine, le nerf optique, les centres optiques, les hémisphères du cerveau, les nerfs qui vont du centre à la périphérie, les muscles, etc. Tandis que nous parcourons le cercle de la série mentale, sensation, émotion et pensée, il se produit un cercle non interrompu d'effets physiques. Il serait contraire à tout ce que nous savons de Faction du cerveau de supposer que la chaîne matérielle se termine brusquement à un vide matériel, occupé par une substance immatérielle, et que cette substance immatérielle, après avoir agi seule, communique les résultats de cette action à l'autre bord de la solution de continuité matérielle, et détermine l'action qui répond à la stimulation première; il y aurait ainsi deux rivages matériels séparés par un océan immatériel. Il n'y a en réalité aucune solution de continuité dans l'appareil nerveux. La seule hypothèse admissible, c'est que l'action de l'esprit et celle du corps marchent ensemble, comme les jumeaux siamois. »

En lisant ce passage, on voit bien quelle est l'idée qui est à la base de la doctrine : c'est, comme nous l'avons déjà dit, le fétichisme de la mécanique ; le parallélisme s'en inspire aussi directement que le fait le matérialisme, mais avec plus d'habileté, puisqu'il esquive la question la plus dangereuse de l'interaction du physique et

du moral, et la remplace par une hypothèse, qui ressemble beaucoup à l'hypothèse leibnitzienne de Tharmonie préétablie. D'autre part, un second mérite de cette prudente doctrine est d'éviter la question de genèse ; elle ne cherche point l'origine de la pensée, mais la pose en relation de parallélisme avec les manifestations de la matière, et, de même que des lignes parallèles, prolongées à l'infini, ne se rencontrent pas, de même les partisans de la doctrine se déclarent résolus à ne pas chercher comment l'état de choses actuel s'est formé, ni ce qu'il deviendra, si l'un des termes disparaît, par exemple, par la mort de l'organisme corporel.

Malgré tant de précautions, les critiques n'ont pas manqué; seulement, il semble qu'elles n'ont pas porté sur la partie faible de la doctrine, et qu'elles ne sont pas décisives.

Nous ne ferons que les rappeler brièvement :

On a dit : il n'y a aucune nécessité logique qui nous force à refuser à la conscience le privilège de s'exercer en pleine indépendance du mécanisme nerveux.

On a dit encore : Il n'est pas du tout certain qu'on puisse arriver à invenler un mécanisme nerveux qui imite et puisse au besoin remplacer un acte intellectuel. Par exemple : quelle association de cellules nerveuses, quel jeu moléculaire peuvent imiter un acte de comparaison qui nous

fait saisir une ressemblance entre deux objets? On supposera, par exemple, que la ressemblance de deux impressions provient d'une identité partielle, et que celle-ci a pour support matériel une identité dans le siège ou dans la forme de l'influx nerveux correspondant. Mais qu'est-ce que l'identité? Gomment la comprendre sans admettre la ressemblance, dont elle n'est qu'une forme ? Comment donc expliquer l'une par l'autre ? Autre exemple : au fond de tous nos actes intellectuels, il y a un certain degré de croyance. Peut-on trouver quelque combinaison matérielle qui y corresponde?

Dernière objection, la plus grave de toutes : le parallélisme, en établissant une relation fixe et invariable, entre le physique et le moral, aboutit à nier le rôle de ce dernier, puisque le mécanisme physique est suffisant pour amener à lui seul tous les effets que le sens commun attribue au moral. Les parallélistes vont ici beaucoup plus loin que les matérialistes; ceux-ci concédaient au moins que la conscience sert à quelque chose, puisqu'ils la comparaient à une fonction, à une sécrétion, et que, après tout, une sécrétion est un liquide utile. Les parallélistes sont si fortement convaincus que le mécanisme est seul efficace, qu'ils en viennent à dénier tout rôle à la pensée. La conscience ce sert à rien.

Elle accompagne. Les métaphores qui servent à

la définir, et dont Huxley a imaginé une partie, sont toutes de nature passive : c'est de la lumière, ou un bruit de sifflet accompagnant Faction d'une machine, mais n'agissant pas sur ses rouages, c'est l'ombre qui suit les pas du voyageur, c'est une phosphorescence illuminant la trace des mouvements cérébraux.

On a dit aussi que la conscience est un luxe inutile. On est allé encore plus loin, et le joli nom, si significatif, d'épiphénomène, qu'on a donné à la pensée, traduit bien cette conception d'après laquelle il pourrait exister dans la nature des demi-réalités.

Toutes ces objections sont d'un grand poids, certainement; mais elles ne sont pas susceptibles de tuer la doctrine : elles lui font seulement des blessures.

Je crois qu'il y a dans le parallélisme un vice radical, qui n'a pas été signalé suffisamment jusqu'ici, et ce vice une fois mis à nu, je me demande vraiment ce qu'on peut conserver de toute cette construction.

Le parallélisme implique une idée fausse, que que nous avons déjà rencontrée en discutant le matérialisme; c'est l'idée qu'un phénomène conscient constitue un tout complet.

L'erreur vient de ce qu'on se sert de concepts, qui font perdre de vue la réalité. La réalité montre

que tout phénomène de conscience consiste dans un mode d'activité, un ensemble de facultés qui ont besoin d'un objet pour s'y appliquer et pour se réaliser, et que cet objet est fourni par de la matière. Ce que nous constatons toujours dans l'intuition, c'est l'union, l'incarnation conscience-matière, nos pensées, nos souvenirs, nos raisonnements ont pour objet des sensations, des images, c'est-à-dire des choses qui, rigoureusement parlant, sont aussi matérielles que notre cerveau ; il est donc un peu naïf de mettre tout ce fonctionnement psychique dans un autre plan, dans un autre monde que le fonctionnement cérébral, puisqu'il est en bonne partie de même nature que le fonctionnement cérébral, puisqu'il contient tant d'éléments matériels. Or, si nous rétablissons les faits tels qu'ils sont, si nous admettons un parallélisme entre des phénomènes physiques, d'une part, et des phénomènes à la fois physiques et psychiques, d'autre part, l'hypothèse paralléliste perd toute espèce de sens. Elle cesse de nous présenter l'image de deux phénomènes d'ordre absolument différent, qui se trouvent accouplés comme les deux faces d'une unité, le recto et le verso d'une page, l'envers et l'endroit d'une étoffe. S'il y a du matériel dans la partie psychique, l'opposition de nature n'existe plus entre les deux termes ; ils deviennent identiques.

D'ordinaire, certains parallélistes, après avoir cru découvrir la dualité de la nature, cherchent à la ramener à l'unité, en supposant que les deux faces de la réalité sont comme deux effets d'une réalité unique, inaccessible à nos sens et sousjacente aux apparences. A quoi bon aller chercher si loin l'unité? C'est prendre une peine inutile. On la trouve dans le phénomène.

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