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CHAPITRE IV Théories modernes

On pourrait croire que l'objection que nous avons faite précédemment au parallélisme et au matérialisme nous est personnelle, parce que nous Pavons présentée comme conséquence de l'analyse que nous avons faite sur les parts respectives de la pensée et de la matière dans tout acte de connaissance. Qu'on se détrompe. Nous rejoignons ici d'autres philosophes qui ont tiré les mêmes conclusions, bien avant nous, et il est utile de les citer.

Commençons par le prince des idéalistes, Berkeley : « Tout ce que vous connaissez, ou concevez d'autre que des esprits, dit Philonous à Hylas, n'est que vos idées ; lors donc que vous dites que toutes les idées sont occasionnées par les impressions faites dans le cerveau, ou vous concevez ce cerveau, ou vous ne le concevez pas. Si vous le concevez, vous parlez donc d'idées

imprimées dans une idée qui cause cette même idée, ce qui est absurde. Si vous ne le concevez pas, vous parlez inintelligiblement ; ce n'est pas une hypothèse raisonnable que vous formez ». — Comment serait-il raisonnable, dit-il ensuite, de penser que le cerveau, chose sensible, idée par conséquent qui n'existe que dans l'esprit, fut la cause de toutes nos autres idées *?

Ainsi, d'après le raisonnement de Berkeley, la fonction du cerveau ne peut expliquer la production des idées, parce que le cerveau est lui-même une idée, et qu'une idée ne peut pas être la cause de toutes nos autres idées.

C'est un raisonnement tout pareil que fait M. Bergson, bien qu'il se place à un autre point de vue que l'idéalisme. Il prend le mot d'images dans le sens le plus vague qu'on puisse concevoir — (et pour expliquer le sens de ce mot, il dit simplement : images perçues quand j'ouvre mes sens, inaperçues quand je les ferme). Il remarque que les objets extérieurs sont des images, et que le cerveau et ses ébranlements moléculaires sont des images. Et il ajoute : « Pour que cette image que j'appelle ébranlement cérébral engendrât les images extérieures, il faudrait qu'elle les contînt d'une manière ou d'un autre, et que la représenta-

1. J'emprunte cette citation à Renouvier : Le personnalisme. p. 263.

tion de l'univers matériel tout entier fût impliquée dans celle de ce mouvement moléculaire. Or, il suffirait d'énoncer une pareille proposition pour en découvrir l'absurdité1 »,

On voit que le raisonnement est le même que celui de Berkeley, quoique les deux auteurs raisonnent sur des objets différents : pour Berkeley, le cerveau et les états de conscience sont des états psychiques; pour Bergson, la définition de la nature de ces deux objets, désignés par le terme image, est plus compréhensive, mais l'essentiel de son raisonnement est indépendant de celte définition ; il suffit que les deux termes soient de nature pareille pour que l'un ne puisse pas engendrer Pautre.

Notre raisonnement personnel, à son tour, se

1. Matière et Mémoire, p. 3. L'auteur est revenu plus longuement sur ce point dans une communication au Congrès de Philosophie de Genève, en 1904. Voir Revue de Métaphysique et de Morale, nov. 1904, communication de H. Bergson, intitulée : « Le paralogisme psycho-physiologique ». Voici un passage tiré * de cet article qui exprime la môme idée : « Dire que l'image du monde environnant sort de cette image (du mouvement cérébral), ou qu'elle s'exprime par cette image, ou qu'elle surgit dès que cette image est posée, ou qu'on se la donne en se donnant cette image, serait se contredire soi-même, puisque tes deux images, le monde extérieur et le mouvement intraccrébral, ont été supposées de môme nature, et que la seconde image est, par hypothèse, une infime partie du champ de la représentation, alors que la première remplit le champ de la représentation tout entier •

rapproche un peu des précédents. Au terme idée de Berkeley, au terme image de Bergson, nous substituons celui de matière ; nous disons que le cerveau est de la matière et que la perception d'un objet quelconque est de la perception de matière, et nous croyons qu'il n'est pas facile d'expliquer comment de ce cerveau peut sortir cette perception, puisque ce serait admettre que d'une matière sort une autre matière. Il y a là certainement une grosse difficulté.

M. Bergson a cru la vaincre en s'y prenant de la manière suivante : il a eu l'idée, très ingénieuse, de changer la position de la représentation par rapport au mouvement cérébral. Le matérialiste place la représentation après ce mouvement, et dérivant de ce mouvement ; le paralléliste la place à côté de ce mouvement, en équivalence avec ce mouvement ; M. Bergson la place avant ce mouvement, et jouant par rapport à lui le rôle de cause provocatrice, ou simplement d'initiateur. Le mouvement cérébral devient un effet de la représentation, et un effet moteur. Conséquemment le système nerveux tout entier passe à l'état d'organe moteur; les nerfs sensitifs ne sont point de vrais nerfs sensitifs comme on les suppose, ils sont des commencements de nerfs moteurs, qui ont pour but de conduire les excitations motrices jusqu'aux centres, lesquels jouent le rôle de commutateurs et lancent

le courant tantôt par tels nerfs, tantôt par tels autres. Le système nerveux est comme un outil que nous avons dans la main; il est un véhicule pour l'action, nous dit-on, et non un substrat pour la connaissance. Je ne puis expliquer avec quelle ingéniosité, avec quelle logique puissante, quelle continuité serrée d'idées, M. Bergson développe son système, ni avec quelle adresse il se joue des difficultés.

C'est un esprit remarquable à la fois par sa systématisation et par sa souplesse d'adaptation. Avant de le critiquer, je tiens à dire combien je l'admire, combien je suis d'accord avec lui sur toute la partie critique de son œuvre, et aussi combien je dois à la lecture de son livre : Matière et Mémoire. Bien que j'aie été incité à la métaphysique par un besoin personnel, bien que j'aie conçu quelques-unes des idées que j'ai exposées plus haut, par exemple la critique de la théorie mécanique de la matière, la définition de la sensation, avant d'avoir lu le livre de M. Bergson, il est incontestable que cette lecture a si fortement modifié mes idées, qu'une bonne partie de cellesci lui appartient, sans que je me sente capable de discerner exactement lesquelles, car les idées ont un caractère bien plus impersonnel que les observations et les expériences. Il y aurait donc eu de l'ingratitude à le critiquer, avant de lui avoir rendu cet hommage.

I! y a dans la théorie de M. Bergson quelques affirmations qui surprennent un peu, comme tout ce qui contrarie de vieilles habitudes. De tous temps, nous avons fait la supposition que notre corps est le réceptacle de nos phénomènes psychologiques; nous emmagasinons nos souvenirs dans les centres nerveux: nous mettons la condition de nos émotions dans les troubles de certains appareils; nous trouvons la base physique des efforts de volonté et d'attention dans nos sensations de tension musculaire, nées dans nos membres ou notre tronc. Du moment que la substance nerveuse n'est plus le dépositaire de ces états, il faut les faire changer de domicile, et où les placera-ton? Ici, la théorie devient obscure et vague, et nos habitudes nous rendent difficile de comprendre la situation de l'esprit en dehors du corps. M. Bergson place le souvenir dans des plans de conscience, très éloignés de l'action ; et la perception est placée dans l'objet même qu'on perçoit.

il je regarde ma bibliothèque, ma pensée est dar,s mes livres ; si je regarde le ciel, elle se loge dans une étoile*. Il est très difficile de critiquer de telles idées, parce qu'on n'a jamais la certitude de les comprendre. Je ne m'y attarde donc pas, malgré la méfiance qu'elles m'inspirent.

Mais ce qui me paraît sujet à caution, c'est la 1. Matière et Mémoire, p. 31.

fonction que M. Bergson est conduit à attribuer aux nerfs sensitifs. Pour lui, il n'est pas exact de dire que l'excitation d'un nerf sensitif provoque la sensation ; c'est mal parler, car tout nerf, même sensitif, serait moteur: il conduit l'ébranlement qui, passant pas le commutateur central, se déversera finalement dans les muscles. Mais alors, d'où vient que je crois éprouver une sensation lorsqu'on touche mon nerf sensitif? D'où vient qu'une pression sur l'épitrochlée me donne du fourmillement dans la main? D'où vient qu'un choc sur le globe de l'œil me donne une impression fugitive de lumière? Ilfautlire la page où M. Bergson cherche à lutter contre ce qui me paraît l'évidence des faits. « Si, pour une raison ou pour une autre, dit-il, l'excitation ne passe plus, il serait étrange que la perception correspondante eût lieu encore, puisque cette perception mettrait alors notre corps en relation avec des points de l'espace qui ne l'inviteraient plus directement à faire un choix. Sectionnez le nerf optique d'un animal ; l'ébranlement parti du point lumineux ne se transmet plus au cerveau, et de là aux nerfs moteurs ; le fil qui reliait l'objet extérieur aux mécanismes moteurs de l'animal en englobant le nerf optique est rompu ; la perception visuelle est donc devenue impuissante, et dans cette impuissance consiste précisément l'inconscience ». Raisonnement plus

habile que convaincant. Il n'est pas convaincant parce qu'il consiste à exagérer au delà de toute mesure raisonnable, un fait bien réel, celui de la relation qu'on peut découvrir entre nos sensations et nos mouvements. Nous croyons avec M. Bergson qu'il est absolument juste de voir dans l'action le but, la raison d'être de notre intelligence et de notre sensibilité. Mais s'ensuit-il que tout degré, toute nuance, tout détail de la sensation, même les plus insignifiants, aient une importance pour l'action? Les variations de la sensibilité sont beaucoup plus nombreuses que celles des mouvements et de l'adaptation : très probablement, comme le démontre l'étude attentive de l'enfance, la sensibilité précède la motilité dans ses différenciations ; un enfant montre une finesse de perception extraordinaire à un âge où sa main reste bien maladroite encore. Ainsi, la corrélation n'est point absolue. Et puis, quand même elle le serait, il n'en résulterait pas que la suppression d'un mouvement produise par contre-coup la suppression de la sensation à laquelle ce mouvement répond habituellement. Dans cette hypothèse la sensation qui perd son effet moteur devient inutile; soit, mais on ne prouve pas que l'inutilité de la sensation soit synonyme d'insensibilité. Je m'imagine très bien le mouvement supprimé, et la sensation inutile continuant ;ï évoquer des images, et

à être perçue. N'est-ce point là ce qui se produit tous les jours? Il y a des malades qui, à la suite d'une attaque d'apoplexie, sont paralysés d'un membre; le membre perd le mouvement volontaire, il ne perd pas nécessairement sa sensibilité. On observe des cas très nets où cette dissociation se produit.

J'avoue donc que je ne puis suivre M. Bergson dans sa déduction. En tant que physiologiste, je suis obligé de croire fidèlement à l'existence des nerfs sensitifs, et je continue par conséquent à admettre que nos sensations conscientes sont consécutives à l'excitation des nerfs sensitifs, et subordonnées à leur intégrité. Or, comme c'est là, si je ne m'abuse, le postulat essentiel, le cœur de la théorie de M. Bergson, ne l'admettant pas, je repousse à regret tout l'ensemble de sa théorie.

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