CHAPITRE V Conclusion
Quelque* matérialistes et parallélistes convaincus auxquels j'ai lu les critiques précédentes de leur système, n'y ont pas trouvé de réponse ; mes critiques leur ont paru justes, mais néanmoins ils ont continué à tenir bon à leurs systèmes, vraisemblablement parce qu'il leur en fallait un. On ne détruit pas définitivement une idée fausse quand on ne la remplace pas.
Ceci m'a décidé à exposer quelques vues personnelles qui, provisoirement, et en attendant mieux, pourraient être substituées aux anciennes doctrines.
Avant d'exposer ces vues personnelles, je tiens à m'expliquer sur leur caractère et à dire bien haut que ce sont des hypothèses.
Je sais que les métaphysiciens font rarement des aveux de ce genre. Ils nous présentent leur
système comme un tout bien lié, et ils en exposent les diverses parties, même les plus aventureuses, en employant le même ton dogmatique, et sans nous avertir qu'on doit attacher à ces parties différentes des degrés très inégaux de confiance. C'est une méthode déplorable; et peut-être c'est à elle qu'on doit l'espèce de dédain que les observateurs et expérimentateurs éprouvent pour la métaphysique.
Dédain souvent injustifié, car tout n'est pas faux, tout n'est pas hypothétique en métaphysique ; il y a telle démonstration, telle analyse, telle critique, surtout telle critique, qui, quoique de nature métaphysique, me paraît aussi exacte, aussi certaine que n'importe quelle observation et quelle expérience. Le tort est de mêler ensemble, dans un exposé sans discernement, le certain avec le probable, et le probable avec le possible.
Les métaphysiciens ne sont pas entièrement responsables de ce défaut de méthode. Je croirais très volontiers que ce défaut est une conséquence naturelle de l'abus de la spéculation ; c'est surtout par la culture des sciences d'observations que nous entretenons en nous le sens précieux de la preuve, parce que nous pouvons le contrôler à chaque instant, par la vérification expérimentale. Quand on travaille loin des faits, ce sens de la preuve s'atténue; on perd ce sentiment de crainte
et de responsabilité qu'éprouve tout observateur de voir une de ses assertions renversée par une contre-observation décisive. On acquiert l'insupportable orgueil que je constate chez Kant, et on se laisse aller à l'esprit de construction. J'en parle d'après mon expérience personnelle ; j'ai surpris en moi ce mauvais esprit de construction, à plusieurs reprises ; je cherchais à grouper plusieurs faits d'observation sous une même idée, et alors je m'apercevais que j'en venais à rapetisser, à déprécier les faits qui ne cadraient pas avec l'idée.
L'hypothèse que je vais présenter sur les relations de l'esprit et du cerveau a pour moi l'avantage de mettre en lumière les conditions précises auxquelles une solution de ce grand problème doit satisfaire pour que cette solution soit discutable.
Ces conditions sont très nombreuses. Nous ne les indiquerons pas successivement toutes. En voici deux qui sont particulièrement importantes :
1° Les manifestations de la conscience sont conditionnées par le cerveau ; suspendons par un moyen quelconque l'activité de cette masse encéphalique, par exemple en arrêtant le cours du sang, et la fonction psychique est aussitôt entravée. Comprimez les carotides, vous avez de l'obnubilation intellectuelle ; au lieu d'une abolition
d'ensemble, on peut faire une abolition de détail; un coup de bistouri dans un nerf sensitif supprime toutes les sensations que ce nerf véhiculait à la conscience. La conscience apparaît seulement lorsque l'ébranlement moléculaire arrive dans les centres nerveux ; tout se passe comme si cet ébranlement nerveux déclanchait la conscience. Aussi, la conscience accompagne ou suit certains états matériels des centres nerveux, les ondes qui parcourent les nerfs sensitifs, qui se réfléchissent dans les cellules et se propagent dans les nerfs moteurs; c'est à la production, à la distribution, et à l'intégrité de cet influx nerveux que la conscience est étroitement liée. Elle y trouve une de ses conditions d'apparition ;
2° D'autre part, la conscience reste dans l'ignorance complète de ces phénomènes intra-cérébraux ; elle ne perçoit pas l'ondulation nerveuse qui la met en branle; elle ne sait rien de ses particularités, de son trajet, de la longueur de son parcours. En ce sens, on peut dire qu'elle n'est nullement anatomiste; elle ne se doute pas de toutes les particularités de l'ondulation nerveuse qui font partie de son histoire cérébrale, du moment que ces particularités sont sans relation avec les propriétés des objets extérieurs.
On s'est étonné parfois que notre conscience ne fût pas avertie que les objets que nous perce-
vons par les deux yeux correspondent à une ondulation double, celle de droite et celle de gauche, et que l'image des objets est renversée sur la rétine, de sorte que ce sont les bâtonnets de droite qui sont impressionnés par les objets situés à notre gauche, et les bâtonnets d'en haut qui sont impressionnés par les objets situés en bas de notre œil. Ce sont là, a-t-il été dit avec juste raison, des problèmes factices, supposant des difficultés qui n'existent point; il n'y a pas à expliquer, par exemple, la vision droite avec des images renversées, car notre conscience ne sait pas que l'image rétinienne est renversée ; pour qu'elle pût s'en rendre compte, il faudrait qu'elle eût à sa disposition un autre œil lui servant à regarder cette image. La réponse a paru surtout piquante. On trouvera qu'elle est absolument juste si on réfléchit que ce cas de renversement ignoré de l'image rétinienne n'est qu'un exemple particulier de toutes les ignorances anatomiques de la conscience.
On pourrait remarquer encore, dans le même ordre d'idées, que notre conscience ignore que les excitations optiques se croisent au niveau du chiasma, et passent par la capsule interne, et que la plupart des excitations visuelles d'un œil sont recueillies par l'hémisphère opposé.
Une notion un peu confuse de ces faits s'est formée dans l'esprit de plusieurs critiques, et j'en
trouve la preuve dans les formes de langage qu'ils emploient. On dira, par exemple, que l'idée est dans la conscience ou dans l'esprit, et on évitera des tours de phrase comme ceux-ci : « Je pense avec mon cerveau ; — la suggestion consiste à introduire une idée dans le cerveau — la cellule nerveuse perçoit et raisonne, etc. ». D'ordinaire, on critique ces formes de langage parce qu'elles semblent avoir le défaut d'établir une confusion entre deux éléments irréductibles, le physique et le mental. Je pense que Terreur de langage provient d'une autre source, puisque je n'admets pas cette distinction du physique et du mental; je pense que l'erreur consiste à supposer vaguement que la conscience saisit des phénomènes intracérébraux, alors qu'elle les ignore.
Répétons-le ; il n'y a point de sensibilité intracérébrale ; la conscience est absolument insensible par rapport aux dispositions de la substance cérébrale et à son mode de fonctionnement. Ce n'est pas l'ondulation nerveuse que notre conscience perçoit, mais la cause provocatrice de cette ondulation, l'objet extérieur. La conscience ne sent pas ce qui est tout près d'elle, mais elle est informée de ce qui se passe beaucoup plus loin. Rien de ce qui se produit dans le crâne ne l'intéresse; elle ne s'occupe que des objets dont la situation est extracrânienne. Elle ne pénètre pas dans le cerveau,
pourrait-on dire, mais s'étale en nappe sur la périphérie du corps et s'élance de là au milieu des objets extérieurs.
11 y a donc, je ne dis pas une contradiction, mais un contraste bien saisissant entre ces deux faits : la conscience est conditionnée, entretenue, nourrie par le fonctionnement de la substance cérébrale ; mais elle ne sait rien de ce qui se passe dans l'intimité de cette substance. On pourrait la comparer elle-même, cette conscience, à un organisme parasite qui plonge ses racines nourricières dans les centres nerveux, et dont les organes de perception, portés sur une longue tige, émergent du crâne et perçoivent tout ce qui est en dehors du crâne. Mais ce n'est là, bien entendu, qu'une grossière image.
A la rigueur, il est possible d'expliquer cette distribution de la conscience, si singulière à première vue, par ces raisons d'utilité pratique qui sont si puissantes dans l'histoire de l'évolution.
Un être vivant a besoin de connaître le monde extérieur à lui pour s'y adapter et s'y préadapter, car c'est dans ce monde extérieur qu'il trouve la nourriture, un abri, des êtres semblables à lui, des moyens de travailler ; c'est sur ce monde d'objets qu'il agit de toutes les manières possibles par les contractions de ses muscles. Quant aux actions intra-céphaliques, elles sont hors de la
sphère habituelle de nos actions ; il n'y a pas un besoin quotidien de les connaître, et on comprend que la conscience n'ait pas trouvé de motifs utilitaires bien pressants pour se développer dans ce sens-là. Il faut être histologiste ou chirurgien pour trouver un intérêt appréciable à étudier la structure de la cellule nerveuse, ou la topographie des centres cérébraux.
Nous nous expliquons donc assez bien par les lois générales de l'adaptation le pourquoi de l'absence de ce qu'on pourrait appeler « la sensibilité cérébrale » ; mais ici comme ailleurs, la question du pourquoi est bien plus facile à résoudre que celle du comment.
La question du comment consiste à expliquer que la conscience, éveillée directement par une ondulation nerveuse, ne perçoive pas cette ondulation, mais perçoive à sa place l'objet extérieur.
Remarquons d'abord qu'il y a entre l'objet extérieur et l'influx nerveux une relation de cause à effet ; c'est l'effet seul qui parvient jusqu'à nous, usqu'à nos cellules nerveuses, jusqu'à notre conscience. Ce qu'il faut expliquer, c'est comment une connaissance (si on peut employer ici un pareil mot) de l'effet peut provoquer une conscience de la cause. Il est clair que l'effet ne ressemble point à la cause, comme qualité ; l'orange que je vois n'a point de ressemblance avec l'ondulation céré-
brale qui parcourt à ce moment mon nerf optique ; mais cet effet contient tout ce qui était dans la cause, ou plus exactement, toute la partie de la cause dont nous aurons la perception. Puisque c'est seulement par l'intermédiaire de notre système nerveux que nous percevons l'objet, toutes les propriétés susceptibles d'être perçues sont communiquées à notre système nerveux, et inscrites dans l'onde nerveuse. L'effet produit mesure par conséquent notre perception de la cause. C'est absolument certain. Tous les corps possèdent une infinité de propriétés qui échappent à nos connaissances ; elles y échappent parce que, comme excitants de notre organisme, ces propriétés manquent de l'intensité ou de la qualité nécessaires pour le faire vibrer ; elles n'ont pas été accordées avec nos cordes nerveuses. Et à l'inverse, tout ce que nous percevons des propriétés mécaniques, physiques et chimiques d'un corps se trouve contenu dans la vibration que ce corps réussit à propager dans notre milieu cérébral. Il y a là un phénomène de transmission analogue à ce qui se produit lorsqu'on fait passer le long d'un fil un air de musique ; tout le concert qu'on entend à l'autre bout du fil a voyagé sous la forme de vibrations délicates.
Il existe donc bien, quoique nos sens ne la perçoivent pas, une sorte de parenté entre les qua-
lités des objets extérieurs et les vibrations de nos nerfs. On l'oublie quelquefois. La théorie de l'énergie spécifique des nerfs la fait négliger. Comme on voit que la qualité de la sensation dépend du nerf excité, on est tenté de diminuer l'importance de l'excitant. Il passe à l'état de cause occasionnelle, pour la vibration du nerf, comme le coup frappé sur la touche du piano est la cause occasionnelle de la vibration d'une corde, qui donne toujours la même hauteur de son, qu'on frappe la touche avec l'index, ou avec le médius, ou avec un crayon, ou avec tout autre corps. On voit de suite que cette comparaison est inexacte. La propriété spécifique des nerfs ne nous empêche point de connaître la forme de l'excitant, et nos nerfs ne sont comparables à. des cordes de piano que si on donne à ces cordes la propriété de vibrer différemment, suivant la nature des corps qui les frappent.
D'où vient donc que l'ondulation nerveuse, si elle est dépositaire de la totalité des propriétés physiques perçues dans l'objet, lui ressemble si peu? c'est que — voici notre hypothèse — ces propriétés, si elles sont dans l'ondulation, n'y sont pas seules. L'ondulation est l'œuvre de deux collaborateurs ; elle exprime à la fois la nature de l'objet qui la provoque, et la nature de l'appareil nerveux qui la véhicule. C'est comme le sillon
tracé dans la cire du phonographe, qui exprime la collaboration d'une vibration aérienne avec un style, un cylindre et un mouvement d'horlogerie ; ce creux ne ressemble en somme ni à l'appareil phonographique ni à la vibration aérienne, bien qu'il résulte de la combinaison des deux.
De même, je suppose que si la vibration nerveuse ressemble si peu à l'excitant qui lui donne naissance, c'est parce que le facteur système nerveux vient ajouter son effet au facteur objet externe. Chacun de ces facteurs représente une propriété différente : l'objet externe représente une connaissance, et le système nerveux représente une excitation.
Imaginons qu'on réussisse à séparer ces deux effets, on conçoit théoriquement qu'une séparation de ce genre mettra à nu les ressemblances cachées, en faisant à chaque collaborateur la part qui lui appartient; on supprimera l'excitation, on gardera par exemple la connaissance.
Est-ce possible de faire ou du moins d'imaginer une telle analyse ? Peut-être : car de ces deux activités concurrentes, l'une est variable, puisqu'elle dépend de la nature continuellement changeante des objets qui entrent en rapport avec nous; l'autre, au contraire, est une constante; elle exprime l'apport de notre substance nerveuse, et quoique celle-ci soit d'une composition très
instable, elle varie nécessairement beaucoup moins que la série des excitants. On entrevoit par conséquent que ces deux éléments sont assez différents de caractère pour qu'on puisse les supposer séparables par l'analyse.
Mais comment cette analyse pourrait-elle s'exécuter ? Evidemment, pas par des moyens chimiques ni physiques; on n'a besoin ni de réactifs, ni de prismes, ni de centrifugeurs, ni de membrane perméable, ni de rien d'analogue. Il suffira d'admettre que c'est la conscience elle-même qui est le dyaliseur; elle travaille en vertu des lois qui lui sont propres, c'est-à-dire par des changements d'intensité; supposons que la sensibilité augmente pour les éléments variables de l'ondulation, et devienne insensible pour les éléments constants : l'effet sera le même qu'une dissociation matérielle par analyse chimique ; il y aura élimination de certains éléments et conservation des autres.
Or, tout ce que nous savons de la conscience, nous autorise à lui faire jouer ce rôle ; il est dans ses habitudes. On sait que le changement est ia loi de la conscience, elle s'efface dans l'uniformité des excitations, et se renouvelle par leurs différences ou leur nouveauté. Une excitation continue ou trop souvent répétée finit par ne plus être perçue. C'est pour réunir ces faits en une formule que Bain parle de loi de relativité de la connaisse
sance; et malgré quelques équivoques commises par Spencer et Bain lui-même dans la définition de cette loi1, conservons-la avec le sens que nous venons d'indiquer.
Voyons ce qu'elle devient, lorsqu'on adopte notre hypothèse. Elle explique comment certaines excitations venant des objets, c'est-à-dire faisant partie de l'élément variable, cessent d'être perçues lorsqu'elles se répètent et tendent à devenir constantes; à plus forte raison, ce nous semble, la même loi expliquerait-elle comment l'élément constant par excellence, celui qui ne varie jamais, depuis la première heure, n'est jamais perçu. Il est, dans le concert des voix de la nature, un accompagnement tellement monotone qu'on ne le perçoit plus, la mélodie seule continue à se faire entendre.
C'est en cela précisément que consiste notre hypothèse. Nous supposons un courant nerveux partant d'un organe des sens, où il est excité par un objet quelconque, et arrivant jusqu'au centre cérébral. Ce courant renferme toutes les propriétés de l'objet, sa couleur, sa forme, sa grandeur, ses mille détails de structure, son poids, ses qualités
1. L'équivoque que Bain et Spencer ont commise, consiste à supposer que la conscience porte uniquement sur des différences; c'est aller trop loin; nous nous contentons d'admettre que si la sensation n'est pas changée de temps en temps, la conscience s'affaiblit et disparaît.
sonores, etc., etc., propriétés qui se trouvent combinées avec, et cachées par les propriétés de l'organe nerveux dans lequel le courant se propage. La conscience reste insensible aux propriétés nerveuses du courant, si souvent répétées qu'elles s'annulent ; elle perçoit au contraire ses propriétés variables et accidentelles, qui expriment la nature de l'excitant ; par cette sensibilité partielle, la conscience met à nu ce qui, dans le courant nerveux, représente l'objet, c'est-à-dire une connaissance; et cette opération équivaut à une transformation du courant en perception, en image, en idée. Il n'y a pas à proprement parler transformation, mais analyse; seulement, le résultat pratique est le même que celui d'une transformation ; et on l'obtient sans qu'il soit nécessaire de supposer une transmutation d'un phénomène physique en un phénomène mental.
Plaçons-nous donc au moment où l'analyse que ie suppose possible vient d'être exécutée. Notre conscience assiste alors au déroulement de représentations qui correspondent au monde extérieur. Ces représentations ne sont point, ou ne paraissent pas logées dans le cerveau, et il n'est point nécessaire de supposer une opération spéciale, qui les prenant dans le cerveau les projetterait à la périphérie de nos nerfs. Ce transport serait inutile, puisque le cerveau n'existe point pour la cons-
cience; le cerveau avec ses fibres et ses cellules n'est point senti, il ne fournit donc à la représentation aucun point de repère, permettant de juger que la représentation est extérieure ou intérieure, par rapport à lui. En d'autres termes, la représentation ne se localise que par rapport à elle-même ; il n'y a de position déterminée que d'une représentation par rapport à une autre. Nous pouvons dès lors repousser comme inexacte la prétendue loi d'excentricité de physiologistes, qui supposent que la sensation est d'abord perçue comme centrale, puis, par un acte surajouté, est localisée au bout périphérique du nerf. Ce raisonnement ne serait juste que si on admettait que le cerveau est perçu par la conscience de ce cerveau ; nous avons dit déjà que la conscience n'est pas anatomiste, et que par conséquent ce problème ne se pose pas.
Telle qu'elle est, cette hypothèse me paraît présenter l'avantage d'expliquer pour quelle raison notre conscience coincide dans certaines circonstances avec les actions cérébrales, et ne s'y juxtapose pas dans des circonstances autres. En d'autres termes, elle contient une explication de l'inconscient. Je puis le montrer en citant quelques faits précis, dont l'explication a été considérée jusqu'ici comme malaisée, et qui deviennent très faciles à comprendre dans l'hypothèse actuelle.
Le premier de ces faits est relatif à la psychologie du courant moteur. On s'est beaucoup occupé de ce courant dans les études qu'on a faites sur le sentiment de l'effort et sur la base physique de la volonté. Le courant moteur est celui qui, partant des cellules cérébrales de la région motrice, se rend par le faisceau pyramidal dans les muscles du corps ; par sa direction, il est centrifuge. On a recherché si nous avons ou pouvons avoir conscience de ce courant; ou plutôt, on a posé la question en termes un peu différents; on s'est demandé si un état psychologique peut être la contre partie de ce courant moteur, si par exemple le sentiment de l'effort mental qui se produit en nous au moment d'exécuter un acte difficile ou de prendre une résolution grave, n'aurait pas ce courant moteur pour base.
L'opinion qui a prévalu est négative ; on a admis, un peu sur la foi des expériences, un peu aussi pour des raisons théoriques, qu'aucune sensation n'est éveillée par le courant centrifuge ; et quant à la sensation de l'effort, on s'accorde pour la placer ailleurs ; on la met parmi les sensations centripètes qui se produisent à mesure que le mouvement s'ébauche, et proviennent des muscles contractés, des ligaments tendus, des articulations frottées. L'effort ferait donc partie de toute la phénoménologie psychique qui est le duplicat
des courants sensitifs, à direction centripète.
Au fond, je ne vois aucune espèco de raison théorique pour subordonner la conscience au sens du courant nerveux, et pour admettre que la conscience s'éveille quand ce courant est centripète, et qu'elle ne peut accompagner le courant centrifuge. Mais peu importe ce débat. Notre hypothèse expliquerait assez bien pourquoi le courant moteur reste inconscient; elle explique la chose en prenant en considération la nature de ce courant, et non sa direction.
Il est moteur, parce qu'il naît dans les cellules centrales, qu'il est une décharge de ces cellules, et que son origine est entièrement nerveuse ; puisqu'il ne correspond pas à la perception d'un objet, cet éternel variable, il est toujours le même, par nature ; il ne charie pas dans son flot monotone, comme le fait le courant sensitif, des débris de l'objet. Cela suffit pour le faire couler sans conscience.
Ce même genre d'hypothèse nous procure les raisons pour lesquelles un certain courant sensitif peut, suivant les cas, être conscient ou inconscient. La conscience résultant d'une analyse de Tonde moléculaire est comme un travail supplémentaire qui peut s'ajouter après coup à l'onde réalisée; que l'onde se propage d'abord, voilà le fait essentiel; il sera toujours temps pour qu'on en prenne cons-
cience par la suite. C'est ainsi qu'il nous arrive, pendant des moments de distraction, de rester insensibles à certaines excitations, même très fortes; notre système nerveux les enregistre cependant et nous pouvons les retrouver plus tard dans le souvenir. C'est l'effet d'une analyse tardive.
Le phénomène inverse est beaucoup plus fréquent. On remarque beaucoup d'actions et de perceptions qui se font la première fois avec conscience, émotion et effort; puis, quand elles se répètent, à mesure que la coordination devient meilleure et plus facile, le retentissement conscient de l'opération s'amoindrit. C'est la loi de l'habitude, qui nous achemine lentement vers l'automatisme. On a même étendu ces observa^ tions et on a voulu les faire servir à l'explication de l'origine des actions réflexes et des instincts, qui auraient tous débuté par de la conscience. C'est une tentative un peu hardie, car elle rencontre à l'exécution beaucoup de difficultés assez grandes, mais l'idée paraît assez juste et elle serait acceptable si on la limitait. Il est certain que la conscience accompagne l'effort vers l'inédit et qu'elle meurt quand l'acquisition est faite. D'où vient ce singulier dilemne que la nature lui pose : faire du nouveau ou périr? Il semble bien que notre hypothèse l'explique. Tout acte nouveau est produit par des courants nerveux qui contiennent
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beaucoup de ces éléments variables que la conscience perçoit; mais à mesure que Faction cérébrale se répète, devient plus précise, plus exacte, cet élément variable s'atténue, tombe au minimum, et peut même disparaître dans la fixation de l'habitude et de l'instinct.
Notre hypothèse ressemble beaucoup au système du parallélisme; elle le perfectionne autant, ce me semble, que celui-ci a perfectionné le matérialisme. Nous admettons bien une sorte de parallélisme entre la conscience et l'objet connu ; mais ces deux séries ne sont pas indépendantes, simplement juxtaposées, comme le peut le parallélisme ordinaire, elles sont unies, fondues, se complétant. Cette théorie nouvelle me paraît représenter une forme meilleure de la série des tentatives qui ont été faites avec ce besoin commun d'accorder les phénomènes de conscience avec le déterminisme des faits physiques.
Nous nous en tenons au déterminisme physique; nous acceptons une conception rigoureusement mécanique des fonctions du système nerveux. Pour nous, les courants qui traversent la masse cérébrale se suivent sans interruption depuis la périphérie sensorielle jusqu'à la périphérie motrice; ce sont eux, et eux seuls, qui provoquent les mouvements du corps, en agissant sur les muscles. Le parallélisme admettait
CONCLUSION 2Gi
toutes ces choses et nous les admettons aussi. Voici maintenant les avantages du nouveau système. D'abord, il ne contient pas de paralogisme, pas d'erreur logique ou psychologique, puisqu'il ne fait pas cette supposition que le phénomène mental diffère par sa nature du phénomène physique. Nous avons discuté plus haut toutes les conséquences de cette erreur. Elles sont évitées ici. Et en second lieu, il est explicatif, au moins dans une certaine mesure, puisque la formule que nous employons permet de comprendre, mieux que le principe d'une simple juxtaposition, pourquoi certains courants nerveux coulent dans la lumière de la conscience, tandis que d'autres s'enfoncent dans la nuit de l'inconscience. Cette loi de la conscience, que Bain appelait la loi de le relativité, devient, en faisant corps avec notre théorie des rapports du physique et du moral, une explication de la distribution de la conscience dans les actions cérébrales.
Je me demande si l'explication que j'ai imaginée doit être conservée à la lettre. Peut-être pas. J'ai essayé moins d'apporter une solution •toute faite que d'indiquer la direction dans laquelle on doit la chercher. La loi de la conscience dont je me sers pour expliquer la transformation d'un courant nerveux en perceptions et en images,
n'est qu'une loi empirique, produite par la généralisation d'observations particulières. Jusqu'ici, on ne s'est pas enquis de savoir, du moins à ma connaissance, si cette loi de la conscience, malgré la généralité que quelques auteurs tendent à lui donner, ne pourrait pas s'expliquer elle-même par des faits plus généraux et ne pourrait pas rentrer, comme cas particulier, dans un cadre plus compréhensif. En somme, c'est bien possible. Je ne m'en suis pas inquiété et j'ai fait de cette loi empirique un usage transcendant, car j'ai supposé implicitement que c'est un principe premier, capable de rendre compte du développement de la conscience, mais qui, lui, ne peut p^s être expliqué.
Si des observateurs découvrent que ce qui m'a paru inexplicable peut s'expliquer par des causes toutes particulières, il est clair que ma théorie devra être abandonnée ou modifiée. Il faudra en chercher de nouvelles, qui consisteront vraisemblablement à reconnaître à la conscience des propriétés différentes. Un peu d'imagination en fera trouver plusieurs, je n'en doute pas. A titre de suggestion, j'indiquerai une de ces possibilités d'hypothèse : « La conscience a la faculté de lire dans l'effet ce qui était dans la cause ». Il n'est pas téméraire de croire qu'en travaillant cette idée, on arriverait à une certaine solution. L'essentiel du reste est, je le répète, moins de trouver une
solution que de se rendre compte du point qui la réclame ; et la métaphysique me paraît surtout utile, lorsqu'elle établit nettement où est la lacune de nos connaissances et quelles sont les conditions imposées pour remplir la lacune.
Par-dessus tout, nous tenons à cette idée qui a été. une des forces directrices de notre livre : il existe au fond de tous les phénomènes de l'intelligence une dualité ; pour former un phénomène réel, il faut à la fois une conscience et un objet. Suivant des tendances passagères, de tempérament ou de mode, on a donné la prépondérance tantôt à l'un des termes de ce couple, tantôt à l'autre. C'est l'idéaliste qui déclare : la pensée crée le monde. C'est le matérialiste qui lui répond : la matière du cerveau crée la pensée. Entre ces deux opinions extrêmes et aussi injustifiées l'une que l'autre dans l'excès qu'elles commettent, nous prenons une position intermédiaire; l'œil fixé sur la balance, nous ne voyons aucun argument pouvant être posé sur le plateau de la conscience qui ne soit susceptible d'être neutralisé par un argument posé sur le plateau de l'objet; et s'il fallait donner notre conclusion dernière, nous dirions : « La conscience et la matière ont des droit égaux », laissant ainsi à chacun la faculté de mettre là, dans cette conception d'une égalité de droits, les espérances de survie dont son cœur a besoin.