‹ L'âme et le corpsChapitre 4 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les théories mécaniques de la matière ne sont que des symboles.

Si nous tenons ferme dans notre esprit la conclusion précédente, conclusion qui, j'en suis sûr, n'a rien de personnel ni de bien nouveau, nous éprouverons une certaine satisfaction à assister aux débats des physiciens sur l'essence de la matière, sur la nature de la force, de l'énergie, sur les relations de la matière pondérable et de la matière impondérable. Chacun sait combien le combat qui s'est livré sur cette question est ardent ; il augmente encore d'intensité à l'heure actuelle, par suite du trouble qu'ont apporté dans les théories les nouvelles découvertes sur la radio-activité1. A ces discussions nous pouvons assister nous autres

1. Je signale, dans cette bibliothèque, le volume récent de Gustave Le Bon sur VÉvolution de la Matière, livre plein d'idées personnelles et hardies.

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psychologues, bien tranquillement, avec ce plaisir égoïste qu'on éprouve sans se l'avouer, lorsqu'on regarde des gens qui se battent et qu'on est soimôme à l'abri des coups. Nous avons, en effet, le sentiment que quoi qu'il puisse sortir des discussions sur l'essence de la matière, on ne pourra pas dépasser cette -vérité que la matière est un excitant de notre système nerveux, et n'est connue que par rapport à la perception que nous en avons.

Ouvrons un livre de physique ou de physiologie, nous constaterons avec étonnement combien les considérations précédentes sont méconnues. Les observateurs de la nature, qui cherchent, et cela est bien légitime, à donner à leurs observations le maximum d'exactitude, montrent une préoccupation constante : ils se méfient de la sensation.

Une bonne part de leurs efforts consistera ce qu'ils disent, à réduire le rôle de la sensation dans les sciences à la portion congrue.

L'invention des appareils d'observation est présentée constamment comme un moyen de remédier à l'imperfection de nos sens. En physique, le thermomètre remplace la sensation de chaleur qu'éprouve notre peau, notre main par exemple, par l'élévation mesurabled'une colonne de mercure ; le plateau d'une balance de précision remplace la

sensation vague du soupèsement des poids ; en physiologie, l'appareil enregistreur remplace la sensation du pouls que le médecin sent à la pulpe de l'index, par un tracé écrit sur papier en caractères indélébiles, et dont on peut mesurer linéairement la durée, l'intensité, ainsi que les combinaisons si variées de ces deux éléments.

Les savants qui se piquent de philosophie ont célébré dans des pages très éloquentes la supériorité de l'instrument physique sur la sensation

Evidemment, l'ardeur de l'éloge les induit en erreur; l'appareil d'enregistrement le plus parfait doit finalement, à la suite de ses opérations les plus savantes, s'adresser à nos sens, et nous donner quelque petite sensation ; la lecture de la hauteur d'ascension atteinte par la colonne de mercure, dans un thermomètre qu'on échauffe, se fait par une sensation visuelle; c'est encore par la vue qu'on contrôle les mouvements de la balance et qu'on analyse le graphique du sphygmographe. On peut bien accorder aux physiciens et aux physiologistes tous les avantages des appareils; cela n'est pas en question ; mais cela prouve simplement qu'il y a sensation et sensation ; certaines sensations sont meilleures que d'autres, plus précises ; la sensation visuelle de relation dans l'espace paraît être par excellence la sensation scientifique, celle qu'on cherche à substituer à toutes

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les autres. Mais ce n'est après tout qu'une sensation.

Admettons qu'il n'y a dans tout ce mépris des physiciens pour la sensation, que des écarts de langage; une périphrase suffirait à les corriger, et il n'en resterait plus trace. Soit. Mais voici qui est bien plus grave. Quand on s'est convaincu que notre connaissance du monde extérieur se limite à des sensations, on ne comprend plus, qu'il soit possible de se livrer, somme les physiciens le font, à des spéculations sur la constitution de la matière.

Il y a eu jusqu'ici trois manières principales de se représenter les phénomènes physiques de l'univers. La première, la plus abstraite, la plus éloignée de la réalité, est surtout verbale ; elle consiste dans l'emploi de formules où la qualité des phénomènes est remplacée par leur grandeur, où cette grandeur, fournie par des procédés de mesure les plus précis, devient l'objet de raisonnements abstraits qui permettent de prévoir ses modifications dans des conditions expérimentales données.

C'est la mathématique pure, science formelle, dépendance de la logique.

Une autre conception, moins réservée que la précédente, et celle-ci de date assez récente, consiste à traiter toutes les manifestations de la nature comme des formes de Vénergie.

Ce terme d'énergie a un contenu très vague, il

exprime tout au plus deux choses : d'abord il repose sur un souvenir lointain de force musculaire; il fait penser obscurément à la sensation qu'on éprouve lorsqu'on serre les poings ; et ensuite il trahit une sorte de respect, bien naturel, pour les forces de la nature, qui, dans toutes les images que l'homme s'en est fait, apparaissent constamment comme supérieures à la sienne. On dira : l'énergie de la nature, on ne dira pas, ce qui, expérimentalement, serait aussi vrai : la faiblesse de la nature. Le mot faiblesse nous est réservé. A part ces suggestions indécises, le terme énergie est bien celui qu'il convient d'employer pour nommer des phénomènes dont on ne cherche pas à pénétrer la nature intime, mais dont on veut connaître les lois et mesurer les degrés.

Une troisième conception, plus imaginative, plus téméraire, est la théorie mécanique ou cinétique ; celle-là veut absolument se représenter, se figurer comment les phénomènes ont réellement lieu ; et cherchant celle des propriétés de la matière qui est la plus clairement perçue, la plus facile à définir et à analyser, la plus apte à se prêter à la mesure et au calcul, on a choisi le mouvement. On a donc réduit toutes les propriétés de la matière à celle-là, et en dépit des apparences contraires que nous montrent nos sens, on a admis que les phénomènes les plus variés sont produits, au fond de

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