LES THÉORIES MÉCANIQUES
veut pas dire que les chiffres sont, au fond, des lettres, mais c'est une substitution conventionnelle qui a un avantage pratique. Ce que la mnémotechnie est pour la mémoire, la théorie mécanique le serait pour notre besoin d'unification.
Malheureusement, il n'en est pas ainsi ; l'excuse que nous cherchons aux mécaniciens est illusoire. On ne peut pas se méprendre sur leur ambition.
Malgré la prudence de quelques-uns, et l'équivoque où se sont, complus quelques autres, ils ont fait de la description dans l'absolu, et non dans le relatif. A prendre leurs conceptions à la lettre, ils ont cru que le mouvement de la matière est quelque chose qui existe en dehors de notre œil, de notre main, de notre sens, en un mot quelque chose de nouménal (commeaurait dit Kant).Lapreuve que c'est bien là leur idée, c'est qu'on nous présente le mouvement comme s'il était la vraie cause externe et explicative de nos sensations, l'excitation extérieure à nos nerfs. Le moindre livre de physique est imprégné de cette conception déconcertante. Ouvrons une description sur l'acoustique ; nous y lisons que le son et le bruit sont des états subjectifs, qui n'ont pas de réalité en dehors de notre appareil audilif ; ce sont des sensations produites par une cause extérieure, qui est le mouvement vibratoire des corps sonores. D'où la conclusion que ce
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peut produire, selon les nerfs, des effets différents ;
3° Après les spirites, après les expérimentateurs, parlons des métaphysiciens. Chez eux, on a toujours trouvé des échantillons d'opinions les plus diverses, et des arguments pour et contre toutes les théories possibles.
Il en est ainsi, par exemple, pour la perception extérieure. Les uns ont prétendu qu'elle est indirecte, les autres ont soutenu au contraire qu'elle est immédiate. Ceux qui tiennent pour le mode indirect s'inspirent de Berkley, qui assure que les qualités sensibles des corps n'ont d'existence que dans notre esprit, et consistent proprement en idées représentatives ■ cette doctrine s'appuie expressément sur cet argument que la pensée diffère trop en nature de la matière pour qu'on puisse admettre une communication entre ces deux substances. Souvent, des auteurs font ici une affirmation et se dispensent de la prouver; il leur suffit d'attester ou même de supposer que l'esprit ne peut pas avoir conscience d'autre chose que de ses propres états.
D'autres philosophes, avons-nous dit, soutiennent que « les choses qui existent réellement sont les choses mêmes, que nous percevons ». C'est Thomas Reid qui a défendu, du moins en quelques passages de ses écrits, la théorie de la
perception immédiate, ou de l'intuition. Elle a été défendue aussi par Hamilton d'une manière plus expresse1. Elle a été reprise dans ces dernières années par un philosophe profond et subtil, M. Bergson, qui, ne pouvant admettre que le système nerveux soit un substrat de connaissance, et nous serve à percevoir, en fait un organe uniquement moteur, et enseigne que les parties sensitives du système, c'est-à-dire les nerfs centripètes, l'optique, l'acoustique, etc., n'éveillent, quand ils sont excités, aucune espèce de sensation; ils ont uniquement pour but de conduire les ébranlements, de la périphérie à la périphérie, c'est-àdire des objets extérieurs aux muscles du corps. Cette hypothèse, vraiment un peu difficile à comprendre, place l'esprit, si je ne me trompe, comme puissance de perception et de représentation, dans l'intervalle compris entre l'objet extérieur et le corps, de sorte que l'esprit est mis en contact direct avec les objets extérieurs et les connaît tels qu'ils sont.
On remarquera que ces trois interprétations : la spirite, l'expérimentale et la métaphysique, sont en contradiction formelle avec celle que nous avons exposée plus haut; elles nient la supposition qu'un système nerveux nous sert d'intermédiaire
1. Lire le chapitre x de La Philosophie de Hamilton, par Stuart Mill, p. 176 et seq. de la traduction française. -
avec la nature, et qu'il transforme la nature avant de l'apporter à notre conscience. Et il semble qu'en contredisant notre proposition fondamentale, ces trois hypothèses nouvelles vont conduire à une conclusion toute différente.
Or, il n'en est rien. La conclusion que nous avons présentée se conserve intégralement, malgré ce changement de point de départ ; et voici pourquoi. Il est facile de remarquer qu'on ne peut se représenter la structure intime de la matière en faisant usage de toutes nos sensations sans distinction, parce qu'il est impossible de faire rentrer toutes ces sensations dans une même construction synthétique ; elles sont trop dissemblables pour cela. Ainsi, on s'efforcerait en vain de réunir dans un schéma quelconque un mouvement de molécules et une odeur ; ces éléments sont tellement hétérogènes qu'il n'y a pas moyen de les souder et de les combiner.
Les physiciens s'en sont aperçus plus ou moins consciemment, et ne pouvant vaincre de front la difficulté créée par l'hétérogénéité des sensations, ils l'ont tournée ; l'artifice ingénieux qu'ils ont imaginé a consisté à retenir seulement quelquesunes de ces sensations, et à rejeter les autres ; on a considéré les premières comme représentant réellement l'essence de la matière, et les secondes comijie des effets des premières sur nos onranes
des sens ; les premières étaient réputées vraies, peut-on dire, leJ secondes étaient réputées fausses, c'est-à-dire subjectives, c'est-à-dire ne représentant pas YX de la matière. Nous avons réfuté cette argumentation en montrant que toutes nos sensations sans distinction sont subjectives, également fausses au regard de YX de la matière, et qu'aucune, par conséquent, n'a le droit de prétendre à expliquer les autres.
Maintenant, d'après une nouvelle interprétation, on nous apprend que les sensations seraient toutes vraies également, et que toutes représentent fidèlement le grand X. Si elles sont toutes vraies également, c'est absolument comme si elles étaient toutes fausses ; aucune n'a de privilège sur les autres, aucune n'est plus vraie que les autres, aucune n'est capable d'expliquer les autres, aucune ne peut usurper le droit de représenter à elle seule l'essence de la matière ; et nous nous trouvons toujours, dans ce cas comme dans le précédent, devant cette difficulté insurmontable de faire une synthèse avec des éléments hétérogènes.
Tout ce qui précède se résume dans les points suivants :
1° Du monde extérieur, nous ne connaissons que nos sensations ; toutes les propriétés physiques de la matière se résolvent pour nous en sensations
présentes, passées ou possibles; il ne faut point dire que c'est par l'intermédiaire, par le moyen de /a sensation que nous connaissons ces propriétés, car ce serait supposer que les propriétés sont distinctes des sensations ; les objets ne sont, en réalité, pour nous, que des agrégats de sensations ;
2° Les sensations appartiennent à différents organes des sens, la vision, l'audition, le toucher, le sens musculaire, etc. Quel que soit le sens intéressé, une sensation a les mêmes droits que les autres, au point de vue de la connaissance des objets extérieurs. Il est impossible de les distinguer en subjectives et objectives, en donnant à cette distinction le sens que certaines sensations représentent les objets tels qu'ils sont, tandis que certaines autres représentent seulement notre manière de sentir. Distinction illégitime, puisque toutes les sensations ont la même condition physiologique, l'excitation d'un nerf sensitif, et résultent des propriétés de ce nerf, quand il est ébranlé ;
3° Conséquemment, il nous est impossible de nous faire une conception de la matière en termes de mouvement, et d'expliquer par les modalités du mouvement les propriétés des corps, car cette théorie en revient à donner à certaines sensations,
du sens musculaire spécialement, une hégémonie sur les autres sensations ; on n'explique pas, on n'a pas le droit d'expliquer une sensation par une autre, et la théorie mécanique de la matière n'a que la valeur d'un symbole.