CHAPITRE I
La distinction entre la connaissance et son objet.
Après avoir étudié la matière et Pavoir réduite à des sensations, nous allons appliquer la même méthode d'analyse à l'esprit et rechercher si l'esprit possède quelque caractère permettant de le distinguer de la matière.
Avant d'aller plus loin, dissipons une équivoque. Toute la première partie de ce livre vient d'être consacrée à l'étude de ce qui nous est connu dans et par la sensation; et nous avons pris sur nous, sans alléguer aucune espèce de raison justifica-
tive, d'appeler ce qui nous est connu par cette voie de la matière, perdant ainsi de vue que la matière n'existe que par distinction et opposition avec l'esprit, et que si l'esprit n'existait pas, la matière n'existerait pas davantage ; nous avons donc semblé préjuger la question à résoudre.
Il faut maintenant considérer toute cette terminologie comme n'ayant qu'une valeur conventionnelle et en faire abstraction. Voici en quels termes précis la question se présente à nous : une partie du connaissable consiste en sensations. Il faut, sans se préoccuper d'appeler cet ensemble de sensations la matière, plutôt que l'esprit, faire une analyse des phénomènes connus sous le nom de l'esprit et voir s'ils diffèrent des précédents. Faisons donc l'inventaire de l'esprit.
En procédant par énumération, on trouve à citer, comme phénomène psychologique, les sensations, les perceptions, les idées, les souvenirs, les raisonnements, les émotions, les désirs, les imaginations, les actes d'attention et de volonté. Voilà ce que paraissent être, pour une première vue d'ensemble, les éléments de l'esprit. Mais à la réflexion, on s'aperçoit que ces éléments appartiennent à deux catégories distinctes, dont il est facile de reconnaître la dualité, bien qu'en fait, dans la réalité, ces deux éléments soient constamment réunis.