‹ L'âme et le corps [microform]; études de philosophie morale et naturelleChapitre 10 sur 12 · II · texte numérisé non relu

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3i2 DESCARTES MÉDECIN.

que c'est que la vie, comme on voyait tomber les graves sans se demander sérieusement comment ils tombent. Les plus curieux et les plus savants attribuaient volontiers la vie à la présence dans le corps d'un être particulier qui gouvernait ses fonctions, comme ils se contentaient de dire, pour expliquer bien des phénomènes naturels, que la nature avait horreur du vide. Les qualités occultes, les formes substantielles suffisaient à tout dans les sciences naturelles comme dans la philosophie, quand on ne recourait pas à des esprits inconnus pour en peupler les organes du corps et les astres du ciel. Descartes a fondé la biologie en expliquant le premier la vie d'une façon scientifique et naturelle.

Descartes, l'esprit le moins mystique que la Providence ait créé, habitué par ses travaux géométriques à voir les conséquences résulter nécessairement des principes , ne pouvant concevoir que les principes soient établis comme après coup en vue des conséquences, disposé par la simpHcité des principes mathématiques et des principes mêmes de sa propre métaphysique à penser que les effets les plus nombreux et les plus divers peuvent dériver des causes les moins nombreuses et des lois les plus simples , repousse également et la supposition des qualités occultes et la considération des causes finales, comme une ressource commode pour la paresse et l'ignorance. Ce qui est faux un seul jour est faux de tout temps; mais ce qui est blâmable aujourd'hui ne l'é-

tait point ou l'était moins alors. La considération des causes finales n'est pas bonne partout : en géométrie en physique , elle doit être exclue rigoureusement ; en médecine, elle est légitime, mais elle instruit peu! EUe ne doit venir qu'à la suite ou à défaut de la connaissance des causes efficientes, parce que la cause efficiente révélera souvent la cause finale, tandis que la cause finale ne nous découvre jamais la cause efficiente qu'il nous importe cependant bien davantage de connaître. Descartes eut le tort de rejeter absolument les causes finales, mais il eut raison de chercher avant tout les causes efficientes. Il en est résulté que sa médecine est toute mécanique, que le corps est pour lui une machine, que la vie n'est que le mouvement qui la fait fonctionner. Descartes est le chef d'une école de médecins qui se prolongea jusque vers le milieu du dix-huitième siècle, celle des iatromécaniciens, qui fit échec aux iatro-chimistes et aux animistes , venus après lui. Cette théorie médicale elle-même est une conséquence presque mécanique des principes dont il partait et des circonstances de toute sorte au milieu desquelles il se trouva.

Ou'est-ce que le système des tourbillons de Descartes, ou mieux, qu'est-ce, en général, que le système du monde, celui de Descartes ou celui de Newton, ou celui de la nature ? Laplace lui a donné son vrai nom : la mécanique céleste. 11 suffit, disait Descartes , de l'étendue et du mouvement pour faire le monde ; avec de l'étendue et du mouvement il était

donc engagé à construire non-seulement le grand monde, le monde céleste, mais le corps de l'homme dans ses moindres détails. Plus tard, quand la chimie eut fait ses premières découvertes, on céda aussi à la tentation d'exphquer tous les phénomènes de la vie par des actions chimiques; au temps de Descartes, la chimie n'était pas née. Quelle est, au contraire, la grande découverte contemporaine? La circulation du sang, c'est-à-dire, après la locomotion qui appartient à la vie de relation, le plus mécanique de tous les [.hénomènes vitaux. La circulation du sang, qu'est-ce autre chose, en effet, qu'un simple phénomène d'hydraulique? Le système vasculaire avec ses réservoirs, ^es tuyaux et ses soupapes, qu'est-ce autre chose qu'une pompe foulante qui verse le liquide qu'elle projette dans le même réservoir qui l'alimente? 11 était i)ien séduisant de considérer ce grand phénomène comme le type de toutes les fonctions. C'est ce que fait Descartes, voué désormais au mécanisme en médecine. Le mécanisme eu physiologie est une erreur, mais cette erreur était un progrès. La mécanique n'est pas la physiologie ; mais de la doctrine mécanique, de la chimie, de l'animisme, la vraie physiologie devait naître, et elle est née.

Ce qu'il faut donc chercher dans Descartes, ce n'est ni une médecine complète , comme s'il eût fait profession de guérir les malades, ni même une physiologie profonde et sûre, comme on pourrait à peine l'exiger aujourd'hui de nos plus doctes' médecins,

mais seulement une anatomie curieuse et singulièrement avancée pour le temps où il vivait, et, à défaut de l'explication vraiment physiologique des phénomènes vitaux, une interprétation savante des fonctions organiques et de l'embryogénie. Cherchons-y surtout la confirmation de cette vérité historique oubliée, de cette vérité philosophique méconnue, que Descartes ne crut pas possible et qu'il n'est pas possible en effet de séparer l'étude de l'esprit de celle des organes.

Tout le monde sait que le Discours de la Méthode, accompagné de la Dioptrique, des Météores et de la Géométrie, fut le premier ouvrage que publia Descartes en 1637. Mais le Discours de la Méthode n'est ni le premier ouvrage dont Descartes conçut l'idée ou entreprit l'exécution, ni celui qu'il considérait comme le plus important de tous ses écrits. Le Discours de la Méthode n'est, au contraire, donné par Descartes que comme l'annonce et l'attente d'un ouvrage plus considérable commencé depuis longtemps et qui ne fut jamais terminé : le Monde, ou le Traité de la lumière. Or, h Monde, dont font partie les traités de l'Homme et de la Formation du fœtus, est construit sur le plus vaste de tous les plans, et représente ou devait représenter la philosophie telle que la comprenait Descartes. Au lieu de réduire la philosophie à l'objet des Méditations métaphysiques, Descartes embrasse dans ses Hmites l'univers entier, le ciel et ses phénomènes, les corps animés et les plantes, les animaux et

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l'homme. Ce n'est qu'après avoir traité de toutes ces choses et en dernier lieu du corps humain, que Descartes se proposait de parler de l'âme raisonnable et de montrer « qu'il est besoin qu'elle soit jointe et unie étroitement avec le corps, pour avoir des sentiments et des appétits semblables aux nôtres et ainsi composer un vrai homme. » C'est-à-dire que ce que nous regardons aujourd'hui comme le principe même de la philosophie cartésienne, ce qui nous semble la composer tout entière, n'en est pour Descartes luimême qu'une partie , la dernière , je ne dis pas la moins importante. Le Monde était l'œuvre favorite de Descartes ; il y travailla toute sa vie. Commencé longtemps avant le Discours de la Méthode, il était encore à Stockholm l'objet de ses pensées. « Mon Monde est un de ces fruits qu'on doit laisser mûrir sur l'arbre et qui ne peuvent trop tard être cueilUs. » Descartes luimême, de son vivant, ne le jugea jamais assez mûr, et en condamna au néant, après sa mort, les ébauches imparfaites.

Bien que ClerseUer ait publié les fragments du Monde, nous n'avons de cette vaste et belle ordonnance que le plan, assez souvent et assez nettement tracé, il est vrai, pour construire en esprit le monument qu'il était dans les desseins de Descartes d'élever de ses mains, et dont le Discours de la Méthode n'était qu'une annonce et comme une distraction. Nous ne voulons pas entreprendre cette grande restauration, bien qu'un tel travail ne fût pas inutile :

on a maintes fois, en effet, exposé dans le détail les différentes parties de la philosophie cartésienne ; mais peut-être n'a-t-on jamais bien mis ces parties différentes à leur place véritable et dans leur vraie perspective, pour n'avoir pas suivi les indications si précises du Discours de la Méthode, des Lettres et de divers traités. Nous voulons seulement montrer quelle place occupait dans l'œuvre mutilée de Descartes l'étude de la physiologie, ou plus exactement du corps humain, et donner une idée générale de la médecine cartésienne.

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