‹ L'âme et le corps [microform]; études de philosophie morale et naturelleChapitre 11 sur 12 · ITI · texte numérisé non relu

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Connaître la situation et la conformation des organes intérieurs du corps, ce sont les éléments de la médecine. Voir une seule fois de ses yeux l'estomac et ses tubes, le cœur et ses vaisseaux, les muscles et leurs attaches, sur le cadavre d'un homme ou d'un animal qui se rapproche de l'homme par sa structure, nous instruit bien plus que les dissertations à la façon de Timée sur la création de l'homme et les causes finales. L'anatomie est le plus solide fondement de la médecine. Sans l'anatomie, toute la médecine se réduit à une pathologie grossière et superficielle, à une thérapeutique empirique et ignorante. L'anatomie fut une des études favorites de Descartes. Enfermé dans son poêle et couché sur son Ht jusqu'au milieu du

jour, comme le représente son biographe, Descartes composait ses Méditations métaphysiques. Mais il avait encore une tout autre façon de travailler et un tout autre laboratoire que son lit ou que son poêle. Un ami, un importun plutôt, était venu le poursuivre jusque dans sa retraite de Hollande, et lui demandait à voir sa bibliothèque. Descartes le conduisit dans une petite cour attenant à sa maison : La voilà, dit-il, en lui montrant le corps d'un veau qu'il disséquait.

Comme il cherchait la solitude et l'obscurité favorables au travail, comme il ne faisait pas profession de médecine, ce fut chez lui, sur des animaux, et non dans des amphithéâtres pubUcs et sur le corps humain, que Descartes lit la plupart de ses observations anatomiques. 11 ne se contenta pas toujours, cependant, de ces images imparfaites de notre organisation corporelle, et plus tard il interrogea le corps humain. « Je pense connaître l'animal en général, écrit-il en 1639, et non pas encore l'homme en particulier. » Dans une autre lettre, il avoue que, lï étant pas médecin de profession, il na pas eu la commodité de considérer le cerveau d'un homme plutôt que dune bête, pour sa Dioptrique, En 1648, il écrit encore à la princesse palatine : « J'ai maintenant entre les mains un autre écrit que j'espère pouvoir être plus agréable à Votre Altesse, c'est la description de l'animal et de l'homme (c'est le traité delà Formation du fœtus) \ car ce que j'en avais brouillé il y a douze ou treize ans, qui a été vu par Votre Altesse, étant venu entre

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les mains de plusieurs qui l'ont mal transcrit, j'ai cru être obligé de le mettre plus au net, c'est-à-dire de le refaire, et même je me suis aventuré, mais depuis huit ou dix jours seulement, d'y vouloir expliquer la façon dont se forme l'animal dès le commencement de son origine ; je dis l'animal en général, car pour l'homme en particulier, je n'oserais l'entreprendre, faute d'avoir assez d'expérience pour cet effet. Au reste, je considère ce qui me reste de cet hiver comme le temps le plus tranquille que j'aurai peut-être de ma vie, ce qui est cause que j'aime mieux l'employer à cette étude qu'à une autre qui ne requiert pas tant d'attention. » Toujours est-il que Descartes interrogea d'abord et le plus souvent les corps d'animaux divers, bœufs, moutons, veaux, porcs, lapins, oiseaux et poissons. Les Œuvres inédites contiennent plusieurs procès-verbaux de ces autopsies de toute sorte qui remontent aux premiers temps du séjour de Descartes en Hollande, antérieures au Discours de la Méthode, En 1630, « il étudie en chimie et en anatomie tout ensemble, et apprend tous les jours quelque chose qu'il ne trouve pas dans les livres. » Ces livres, cependant, ce sont ceux de Vésale, de Harvey et des maîtres de la science; mais Descartes n'est pas un novice, il y a déjà plusieurs années qu'il pratique l'anatomie avec une telle ardeur et une telle curiosité, a qu'il n'y a guère de médecin qui y ait regai^é de si près que lui. » Comme il a suivi les armées pour étudier Thomme et les hommes, ainsi, aiin de multi-

plier ses sujets d'observation, les animaux qu'il dissèque lui-même ne lui suffisant pas, il va dans les boucheries assister à l'abatage et à l'ouverture des bêtes et choisir pour ses études les meiUeurs morceaux. Si bien qu'un sot intolérant s'en indigne et l'accuse à la fois du double crime d'assister au prêche des calvinistes et de courir les villages pour voir saigner les pourceaux. Descartes s'en confesse, sur le second point du moins, à son ami le père Mersenne : « J'ai été un hiver, à Amsterdam, que j'allais quasi tous les jours en la maison d'un boucher pour lui voir tuer des bêtes, et faisais apporter de là en mon logis les parties que je voulais anatomiser plus à loisir; ce que j'ai encore fait plusieurs fois en tous les heux où j'ai été, et je ne crois pas qu'aucun homme d'esprit m'en puisse blâmer. »

Qu'est-ce que ces études anatomiques apprirent à Descartes? D'abord tout ce que l'on savait de son temps sur la constitution et les fonctions des organes; et ce n'est point un mince mérite pour un métaphysicien d'être au courant de la science médicale contemporaine, lorsque cinquante ans après la pubhcation de l'ouvrage de Harvey, beaucoup de médecins repolissaient encore la circulation comme une nouveauté dangereuse. La découverte de Harvey a frappé tout particuhèrement l'esprit de Descartes. Il est un des premiers qui l'accepta, la proclama, la divulgua dans le Discours de la Méthode et la confirma par ses propres expériences. On peut dire que Descartes fit,

pour la découverte de Harvey, ce que fit Pascal pour celle de TorricelU. Mais Descartes est un esprit indépendant ; il accepte et proclame le fait de la circulation du sang, mais non pas la théorie de Harvey tout entière, il repousse l'explication que donne le médecin anglais du mouvement du cœur et la remplace par une autre qui lui est propre. C'est ici déjà, dès le principe, que se révèle le caractère général de la médecine cartésienne qui rend compte de toutes les fonctions par la mécanique. « Bien que je sois, dit-il, entièrement d'accord avec Hervœus touchant la circulation du sang, et que je le regarde comme le premier qui a fait cette admirable découverte des petits passages par OLi le sang coule des artères dans les veines, qui est à mon avis la plus belle et la plus utile que l'on pût faire en médecine, je suis toutefois d'un sentiment tout à fait contraire au sien touchant le mouvement du cœur. Il veut, si je m'en souviens, que le cœur dans la diastole se dilate pour recevoir le sang, et que dans la systole il se resserre pour le chasser. » Pour lui, il explique autrement la chose.

La circulation du sang est un fait, le mouvement du cœur et des artères en est un autre. On peut découvrir le premier et mal concevoir le second. Pour Harvey, le corps remplit le rôle d'une pompe aspirante et foulante, d'un soufflet; le cœur se dilate par un mouvement propre dans la diastole et aspire le sang; il se contracte par un mouvement spécial et contraire dans la systole et chasse le sang dans les artères. Pour

Descartes, le cœur n'a pas de mouvement propre ; la diastole consiste dans une dilatation mécanique du cœur, produite par la dilatation du sang qui s'échauffe et presse les parois de ce vaisseau; la systole est un mouvement mécanique de retour du cœur à sa capacité normale, produit par l'écoulement de quelques gouttes du sang qui, en se dilatant et faisant effort contre les valvules, ferme les unes, ouvre les autres, et pénètre ainsi dans les artères. La théorie de Descartes n'est donc point celle de Harvey ; la physiologie moderne les a corrigées toutes deux ; il y a du faux et du vrai dans l'une et dans l'autre. Descartes se trompe assurément en beaucoup de points, entre autres, quand il ne veut pas voir dans le cœur un muscle puissant qui se contracte de lui-même. C'est Harvey qui a raison ; mais il se trompait à son tour quand il prétendait que le cœur se dilate par un mouvement propre pour recevoir et aspirer le sang ; la diastole n'est que le relâchement des muscles du cœur et son gonflement mécanique par le sang qui y pénètre : en cela, du moins. Descartes avait raison.

Cependant l'opinion de Harvey contient, somme toute, plus de vérité que celle de Descartes ; mais ce n'est point à la doctrine de Karvey, sur le mouvement du cœur, qu'il faut comparer celle de Descartes pour la juger équitablement. Il faut la rapprocher de la doctrine générale qui règne en médecine depuis Galien sur le principe des mouvements vitaux. Cette doctrine que Descartes repousse' et combat de toutes

ses forces, c'est celle qui admet trois âmes, une âme raisonnable, une âme végétative, une âme sensitive, doctrine hérétique^ selon Descartes, et, toute religion mise à part, illogique et fausse. C'est celle qui attribue à rame, une ou multiple, raisonnable ou végétative, tous les mouvements du corps, sous prétexte «que plusieurs de ces mouvements obéissent à la volonté..., que tous ces mouvements cessent dans le corps lorsqu'il meurt et que l'âme le quitte. » C'est cette doctrine « qui dit que le mouvement des artères dépend d'une certaine vertu qui se coule et se glisse le long de leur tunique, » qui place dans le cœur une force pulsifique^ une force concoctrice dans l'estomac, et pense avoir expliqué quelque chose. Cette doctrine. Descartes a grandement raison de lui faire la guerre. En vain Stahl, un siècle environ plus tard, lui donnera une forme nouvelle et une valeur scientifique, en vain il étabhra Vanimisme sur le fond sohde de quelques vérités, c'est une hypothèse ruineuse. Le mécanisme de Descartes est aussi un système ruineux, et Stahl en a facilement raison ; mais au moins c'est un système savant, né de la recherche du vrai, qui pousse à cette recherche et aidera à la découverte de la vérité, tandis que l'animisme renouvelé de Galien, au commencement du xvu* siècle, n'est qu'une hypothèse née de l'ignorance et favorable à la paresse. C'est à ce point de vue qu'il faut juger la médecine mécanique de Descartes : la valeur absolue en est médiocre, mais la valeur relative en est considérable. La

jeunesse des écoles ne s'y trompa point, quand elle put comparer les nouveautés médicales de Descartes avec les vieilleries qu'on lui enseignait au nom de Galien. Au commencement de l'année 1638, Deseartes reçoit « des lettres d'un docteur qu'il n'a jamais vu ni connu, qui le remercie de ce qu'il l'a fait être professeur en médecine dans une université où il n'aurait jamais osé prétendre sans lui. Ce qui est arrivé pour ce que, ayant enseigné en particulier quelque chose de la philosophie de Descartes à des étudiants de ce lieu-là, ils y ont pris un tel goût qu'ils ont prié le magistrat de leur donner ce professeur. » Cette université est ceUe d'Utrecht, ce médecin, Leroy, Regius, dont l'enseignement médical tout cartésien excita l'animosité du recteur Voët et devint la cause innocente des persécutions exercées plus tard en Hollande contre Descartes.

Cette explication mécanique de la circulation du sang est le type de la physiologie cartésienne, si tontefois il est déjà permis de donner le nom de physiologie à une doctrine qui explique la vie par les seules lois de la mécanique. Désormais toutes les fonctions vitales s'accomplissent de la même manière, jusque dans les moindres détails, sans l'intervention d'aucune autre force, d'aucune autre loi que celles qui meuvent et gouvernent la matière brute. Le corps animal fonctionne comme la terre tourne ; tout se passe en lui comme dans le ciel ; la physiologie cartésienne n'est plus qu'un chapitre détaché du système des tourbil-

Ions ; la mécanique corporelle est une application de la mécanique céleste. Tout se résout dans la mécanique ; la chimie, que Descartes aime peu d'ailleurs et qui n'est encore que l'alchimie, c'est la mécanique des infiniment petits ; la végétation, l'embryogénie, qui aura son tour dans les études de Descartes et sa place dans sa philosophie, c'est la mécanique fabriquant des plantes, des animaux, des corps humains, comme un horloger fait une montre. De l'étendue et du mouvement, c'est là tout l'univers, c'est là toute la vie.

La circulation du sang est pour Descartes la fonction maîtresse, le cœur, le premier de tous les organes, le premier vivant et le dernier mourant; l'explication de cette fonction première est aussi la clef de toute la médecine. Le sang se meut, il est le grand ressort de la vie, et tout se meut dans le corps par suite do son mouvement; mais comment se meut- il? Point de vertu pidsifique, point d'âme motrice, point de qualités occultes. Descartes n'a point la chimie à son service pour échauffer et dilater le sang; la théorie de la combustion ne date que de la fin, et l'hypothèse du phlogistique que du commencement du xvni" siècle. Descartes a encore le droit de goûter médiocrement les rares découvertes de l'alchimie. (( Les chimistes ne font que dire des mots hors de l'usage commun, pour faire semblant de savoir ce qu'ils ignorent. » D'ailleurs il croit pouvoir expliquer que « leur sel, leur soufre, leur mercure sont faits d'une même matière. »

C'est-à-dire que le fin mot de la chimie, c'est encore la mécanique. S'il a recours à la chimie, c'est à une chimie de sa façon. Prenons le sang dans le cœur. Quelques gouttes de sang tombent dans une cavité du cœur; or, le cœur renferme un feu sans lumière; ce feu, c'est le premier moteur, le moteur qui se meut lui-même. Le feu, ce n'est « qu'une liqueur la plus subtile et la plus pénétrante qui soit au monde. Ses pa rties sont beaucoup plus petites et se remuent beaucoup plus vite qu'aucune de celles des autres corps, ou plutôt l'impétuosité de son mouvement est suflisante pour faire qu'il soit divisé en toutes façons et en tous sens par la rencontre des autres corps, et que ses parties changent de figure à tous moments pour s'accommoder à celles des heux où elles entrent, en sorte qu'il n'y a jamais de passage si étroit, ni d'angle si petit entre les parties des autres corps, où celles de cet élément ne pénètrent sans aucune difficulté et qu'elles ne remplissent exactement. » Dès lors, le sang s'échauffe, se dilate au contact de ce feu comme sous l'action d'un levain; il se vaporise, enfle le cœur comme une outre, et la machine tout entière fonctionne. En effet, s'échappant par les valvules, le sang passe dans les artères, les gonfle à leur tour, suit leurs canaux, entre dans les veines et retourne encore échaufié dans le cœur ; et le poumou n'a précisément d'autre usage que de refroidir ou de condenser ce sang chaud et volatil avant sa seconde entrée dans le cœur gauche. L'im-

pulsion première une fois donnée, tout s'ensuit de la même façon.

Mécaniquement aussi s'opère la nutrition, c'est-àdire l'introduction des différentes parties du sang dans les différents organes, leur incorporation avec les os, la chair, les nerfs et tous les tissus; car le sang se compose de petits corps différents de grosseur et de figure. Lorsqu'il est lancé avec force dans les artères et presse leurs parois, quelques particules s'en échappent à travers les pores proportionnés à leur grosseur et à leur forme dont sont percées comme de petits cribles les tuniques artérielles ; ces particules poussent devant eUes, comme un clou en pousse un autre, les racines des petits filets qui composent les parties solides du corps et se mettent en leur place. Poussées à leur tour par des particules nouvelles, elles avancent encore chassant devant elles tout ce qui se rencontre, jusqu'à ce que, parvenues à l'autre extrémité des filets solides, elles soient expulsées du corps, c'est-àdire sécrétées ou excrétées définitivement. Et il n'y a d'autres raisons qui décident de l'organe particuUer à la nutrition duquel concourent les diverses parties du sang, sinon leur forme, celle des pores dont sont criblées les tuniques des vaisseaux et leur situation. De la même manière sont séparées du sang et montent vers la glande pinéale les parties les plus subtiles, les esprits animaux qui circulent dans les canaux des nerfs, produisent le gonflement ou le relâchement, le raccourcissement ou l'aUongement des vaisseaux qu'ils

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remplissent ou dont ils se retirent, le soulèvement des membres et toute la physique des passions. Mécaniquement encore se digèrent, c'est-à-dire se divisent, s'échauffent les aliments dans l'estomac ; mécaniquement les parties en sont poussées et s'écoulent selon leur grosseur et leur forme dans les rameaux qui les portent au foie, à la veine porte, à la veine cave, ou sont éconduites par les grossiers canaux des intestins; « ainsi que, quand on agite de la farine dans un sac, toute la plus pure s'écoule, et il n'y a que la petitesse des trous par où elle passe qui empêche que le son ne la suive. )>

La circulation du sang, la nutrition, la digestion ainsi expliquées, quelle différence y a-t-il entre le système du monde céleste et celui du corps vivant? Un corps vivant est, comme le grand tout, dans un continuel changement; toutes les parties en sont emportées rapidement ou lentement par un mouvement circulaire. Un corps vivant est, comme le monde, un tourbillon principal, centre de tourbillons accessoires, satellites du principal. Le principal est le mouvement circulaire du sang où vient se jeter et se confondre le tourbillon plus grossier de la digestion, d'où se détachent les tourbillons plus lents de la nutrition et de l'excrétion qui forment chaque organe périssable. (( Les corps qui ont vie ne sont composés que de petits ruisseaux qui coulent toujours, » et, à travers des pérégrinations plus ou moins longues, reviennent alimenter leur propre source, comme l'eau d'un fleuve

ou de la mer, pompée par le soleil et réduite en vapeur, se résout quelque jour en pluie et recommence sans fin à couler dans les mêmes canaux.

De là résulte l'hypothèse des animaux-machines, trop connue pour qu'il soit possible de l'exposer en détail, qui ne fut pour Descartes qu'une conséquence de sa métaphysique et de sa physiologie, en faveur de laquelle il n'invoqua que faiblement lui-même les raisons morales et religieuses dont l'appuyèrent après lui Malebranche et Port-Royal. Pour Descartes , l'animal n'est qu'une machine, par cette double raison que tout corps vivant n'est qu'une machine, et qu'il est inutile d'ajouter à cette machine animale une âme qui ne révèle pas sa présence par la pensée.

Pendant de longues années, Descartes se renferma dans l'étude de l'anatomie et de la physiologie du corps animal une fois formé, observant la configuration, la situation des organes , exphquant mécaniquement leurs fonctions. Mais celui dont le génie, non content d'assigner ses lois à l'univers créé, fut assez hardi pour le créer pièce à pièce dans sa pensée, pour en décrire non-seulement le système général et actuel, mais la genèse, tout en proclamant que Dieu ne l'a pas ainsi fait par une création lente et mécanique, mais l'a tiré d'un seul coup et tel que nous le voyons du néant ; celui-là pouvait-il s'abstenir de décrire et d'expUquer, s'il le pouvait, la genèse du corps animal, quand nous voyons tous que le corps animal met un temps rigoureusement déterminé, selon les espèces, à

se former, à se compléter, à se préparer par la \ie utérine à la vie du dehors? Voilà donc Descartes anatomisant non plus comme autrefois des bœufs et des pourceaux, mais des embryons, des œufs, aux différentes époques de l'incubation, des fœtus aux divers âges de la vie embryonnaire. Un esprit aussi pénéiré de la toute-puissance de la mécanique ne pouvait admettre que l'épigénèse ; il devait repousser naturellement ces germes préexistants et emboîtés les uns dans les autres de toute éternité, que Leibnitz, Fénelon, Bonnet et même Buffon supposèrent, supprimant d'un seul coup, pour lui substituer ime hypothèse toute métaphysique, la science difficile de l'embryogénie. Il faut reconnaître cependant que si Descartes était porté par sa physiologie mécanique vers l'épigénèse, si son embryogénie n'est pas moins hypothétique et fausse que sa physiologie , il fit au moins des observations nombreuses et patientes, et fut conduit à ses résultats autant par les faits qu'il vit ou crut voir que par ses préjugés. En 1645, après avoir longtemps « perdu l'espoir de trouver la cause de la formation de l'animal, il a tant découvert de nouveaux pays , qu'il ne doute presque point qu'il ne puisse achever toute la physique selon son souhait, pourvu qu'il ait du loisir et la commodité de faire quelques expériences. » Nous avons aussi dans les Œuvres inédites plusieurs procès-verbaux de ces dissections d'embryons, que les anatomistes de nos jours pourraient lire avec intérêt, où Descartes précède Malpighi.

Les organes de l'embryon se forment , selon Descartes, de la même manière que fonctionnent ceux de l'animal adulte, mécaniquement, de la même façon que s'ordonne le monde céleste , par la loi des tourbillons. L'impulsion première vient de la chaleur, de la fermentation produite par le mélange des semences» qui se servent de levain l'une à l'autre. Quelques particules de ce mélange, se dilatant les premières, pressent les parties environnantes et forment un premier point vivant qui représente le cœur, foyer de chaleur et dévie. D'autres parties, se dilatant ensuite et rencontrant la résistance du cœur, déjà formé , sont re-« poussées plus loin, continuent leur mouvement en ligne droite et forment la base du cerveau. Les particules dont elles prennent ainsi la place viennent circulairement à la leur dans le cœur, et voilà un commencement de circulation, un petit tourbillon établi. Du cœur gauche, le courant de l'aorte, dontla marche, d'abord ascendante, est arrêtée par la résistance des autres parties de la semence, s'infléchit, se renverse et forme sur son passage l'épine dorsale ; encore arrêté de ce côté, il se recourbe encore et fait retour vers le cœur, formant sur sa route les organes générateurs, puis la poitrine, et trace le sillon de la veine cave. A l'approche du cœur, foyer de chaleur, la matière se dilate et forme le cœur droit , qui s'accole au cœur gauche. Au sortir du cœur droit, les particules les plus subtiles de la semence se séparent du reste et forment le poumon ; au sortir du cœur gauche, elles

composent le cerveau. Ainsi , successivement , selon les lois de la résistance, selon la figure, la densité , la chaleur des parties, se forment les organes des sens , les membres, les solides et les liquides du corps animal ; de telle sorte que , « si on connaissait bien quelles sont toutes les parties delà semence de quelque espèce d'animal en particulier, par exemple, de l'homme, on pourrait déduire de cela seul, par des raisons entièrement mathématiques et certaines, toute la figure et la conformation de chacun de ses membres. » La germination d'un grain de blé, la génération d'un mulet, s'exphquent par les mêmes causes que la formation d'un grain de sel ou d'une étoile de neige.

On aura beau dire que cette physiologie , que cette embryogénie sont pleines d'erreurs; sans doute, la . science de nos jours ferait prompte justice de toutes ces hypothèses ; mais quelle impulsion n'était-ce pas donner à la médecine, dans un temps où régnaient l'empirisme et la tradition , les qualités occultes , les formes substantielles, les âmes végétative, nutritive, plastique, les germes préexistants et même les causes finales, que de repousser toutes ces choses étrangères à la science, que de demander le vrai sur la constitution du corps à l'observation du cadavre, le vrai sur les fonctions et la formation des organes à des lois dont on ne peut méconnaître ni la rigueur ni la participation au fonctionnement et à la génération du corps vivant?

Descartes abusa de la mécanique ; mais la mécanique, au moins, n'est pas une chimère comme Fâme végétative. Il employa l'hypothèse à l'explication des faits, mais il observa aussi et de très-près les faits euxmêmes. Personne mieux que lui n'a connu le corps animal parmi les médecins de son temps. Il serait à souhaiter que, de nos jours, quelque philosophe le connût aussi bien ; n'eùt-il pas le génie de Descartes, il aurait l'autorité pour rappeler la philosophie spiritualiste à l'étude de la vie corporelle, et détourner la physiologie du sentier de Broussais. Celui-là serait le vrai disciple et le vrai continuateur de Descartes.

C'est le corps de l'animal en général, et non celui de l'homme en particulier, dont Descartes décrit ainsi la formation. En 1648 , moins de deux ans avant sa mort, il ne se croyait pas encore en droit, faute d'expériences suffisantes, de traiter de l'homme, de ses maladies ; il se défend surtout de pouvoir les guérir. Il en sait cependant sur l'homme lui-môme plus qu'il ne reconnaît en savoir, et il se départ quelquefois de sa réserve pour parler pathologie , fièvre , traitement, remède, donner des consultations par correspondance et exercer presque la médecine , comme s'il avait le brevet de docteur. Au médecin Leroy, qui l'interroge, il répond que la fièvre , quand elle n'est pas réglée , (( provient d'une matière qui, se logeant dans quelque cavité, gonfle tellement les parties , qu'elle oblige les pores de s'ouvrir^, » et, quand elle est réglée, a de la

If

matière qui a besoin de se mûrir en quelque façon avant de se pouvoir mêler au sang. » Sa pathologie ne contient pas naturellement beaucoup d'articles, et sa thérapeutique est des plus simples; elle n'a rien d'empirique, sauf quelques recettes contre la peste, qui se trouvent consignées dans les fragments de sa première jeunesse; elle est, au contraire, trop rationnelle. Puisque la vie n'est qu'un mécanisme, il n'est guère probable que des médicaments aient la vertu de réparer une machine ; la meilleure thérapeutique , c'est l'hygiène. Et puisque le principal agent, le moteur de la machine, est le sang, il faut que le médecin en soit avare. Descartes n'aime pas la saignée : Messieurs, épargnez le sang français , disait-il sur son ht de mort aux médecins suédois qui le voulaient saigner. Et il périt peut-être victime de son obstination et de sa théorie; une saignée opportune eût peut-être calmé la violence de l'inflammation de ses poumons et de son transport au cerveau. A la princesse palatine qui le consulte à plusieurs reprises pour je ne sais quelles indispositions : « Surtout point de saignées, point de remèdes chimiques, » répète-t-il avec insistance. En 1647, lorsqu'il rencontre, à Paris, Pascal, à peine convalescent d'une attaque de paralysie , que ses médecins saignent et purgent à l'envi, Descartes lui prescrit de se tenir simplement au iit et de prendre, au contraire, force bouillons. Mais il invite ses malades , tout en se conformant à ses instructions , à taire le nom du médecin qui les conseille , « afin qu'on ne

s'imagine pas qu'il veut se mêler de la médecine.» Si la vie n'est qu'un mécanisme, s'il n'y a point de force vitale qui erre ou faiblit , d'entité morbide qui habite le corps, pourquoi, connaissant bien la machine corporelle, ne parviendrait-on pas à prolonger la vie jusqu'aux dernières hmites fixées par la nature? Cette espérance, hélas ! bien vaine, occupa tellement l'esprit de Descartes, qu'il mit la main à un Abrégé de médecine contenant les préceptes d'hygiène requis pour ajourner la mort. Il paraît, dans plusieurs de ses lettres, rempH pour lui-même de cet espoir, notamment quand il écrit à Zuitlychen : « Je n'ai jamais eu tant de soin de me conserver que maintenant ; et , au lieu que je pensais autrefois que la mort ne me pûtôter que trente ou quarante ans tout au plus, elle ne saurait désormais me surprendre qu'elle ne m'ôte l'espérance de plus d'un siècle; car il me semble voir très-évidemment que si nous nous gardions seulement de certaines fautes que nous aVons coutume de commettre au régime de notre vie, nous pourrions, sans autres inventions, parvenir à une vieillesse beaucoup plus longue et plus heureuse que nous ne faisons ; mais, pour ce que j'ai besoin de beaucoup de temps et d'expérience pour examiner tout ce qui sert à ce sujet, je travaille maintenant à composer un Abrégé de médecine, que je tire en partie des livres et en partie de mes raisonnements, duquel j'espère me pouvoir servir par provision à obtenir quelque délai de la nature, et ainsi poursuivre mieux ci-après en mon

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dessein. » Ce qui prouve qu'une médecine rationnelle n'est pas toujours une médecine raisonnable ; au lieu d'un siècle, Descartes n'avait plus que deux lustres à vivre.

Le Monde , qui devait être le vrai monument de la philosophie cartésienne, ç^t fruit qui ne pouvait trop tard être cueilli, ne parvint pas à maturité. Le Traité de la lumière, V Homme, la Formation du fœtus , voilà tout ce que Descartes eut le temps d'en écrire,' et si imparfaitement , qu'il condamna lui-même ces fragments à l'oubli : l'âme ne devait être le sujet que des derniers chapitres de cet ouvrage à peine com^ mencé.

Ayons donc une idée plus juste de l'importance qu'accordait Descartes aux études physiologiques ; psychologues ou métaphysiciens, n'oubhons pas les conseils et l'exemple du maître dont nous nous van^ tons d'être les disciples.

Descartes est tout entier dans ses Méditations , dit un philosophe; Descartes n'est qu'un grand métaphy. sicien, le reste est de peu de prix.— Non, dit un phy^ sicien , Descartes est inférieur à Newton , qui l'a dépassé, mais son titre de gloire est s^ Mécanique céleste,— V\i^^'^\^^xe, métaphysique, tout cela est faux, dit à son tour un mathématicien ; ce qui reste et res-^ tera de Descartes, c'est sa Géométrie, Descartes est, avant tout, un grand géomètre.-J 'entends même un physiologiste prétendre que le plus grand mérite de Descartes est d'avoir confondu l'âme qui pense avec

le corps, en lui donnant pour siège la glande pinéale.

— Oh ! pour celui-là, mon compère, Vous n'avez pas raison,

reprend un spirituaUste indigné.

Amis, apaisez-vous; voici tout le mystère : Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir, Mais qui d'un seul côté regardent une affaire,

Chacun de vous ne veut y voir

Que la couleur qui sait lui plaire.

Géomètre, physicien, métaphysicien, physiologiste, psychologue et spiritualiste , Descartes fut tout cela, et tout se tient indissolublement dans son œuvre. La géométrie y est inséparable de la physique , la physique de la physiologie, la physiologie de la métaphysique et du plus pur spiritualisme, la médecine même y est inséparable de la morale. Le malheur veut que la médecine de Descartes, dont nous revendiquons ici la place légitime, est de toutes les parties de son œuvre complet celle à qui le temps et les philosophes ont fait le plus d'injure.

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