‹ L'âme et le corps [microform]; études de philosophie morale et naturelleChapitre 9 sur 12 · MEDECIN · texte numérisé non relu

MEDECIN

Il est peu de grandes bibliothèques en Europe qui, outre les trésors qu'elles possèdent et qu'elles savent posséder dans les volumes imprimés, ne renferment aussi dans les papiers manuscrits bien des richesses dont elles n'ont pas conscience. Tout manuscrit, à coup sûr, n'est point un trésor que l'ignorant ou le savant qui le rencontre doive porter aussitôt chez son voisin le libraire. Sous la poussière des années ou des siècles dorment enfouies les pensées de bien des auteurs, et beaucoup sans doute d'un juste sommeil ; mais il en est quelques-unes aussi, dignes de voir enfin la lumière. Nous en avons eu récemment plus d'un exemple. Toutefois, on ne rencontre pas facilement

' OEnvres inédites de Descartes, publiées par M. le comte Foucher (le Careil. Dpux parties. 1859-1860.

un manuscrit précieux : le hasard le place rarement sous la main qui ne le cherche pas; souvent, au contraire, il le dissimule à celle qui le poursuit et le touche sous un déguisement qui le rend méconnaissable.

C'est là précisément ce qui est arrivé pour certains écrits de Descartes, dont nous croyions bien avoir toutes les œuvres, toutes celles du moins que le temps n'avait pas à jamais détruites. Un jeune savant, tout plein de cette pensée que Hanovre, où mourut Leibnitz, devait posséder parmi ses manuscrits quelques ouvrages inconnus de ce philosophe, entreprend des fouilles dans la bibliothèque de cette ville, et y découvre en effet assez de pièces originales pour en composer d'abord deux ou trois volumes d'opuscules inédits, et même pour concevoir et exécuter le vaste projet de publier en France une édition complète des œuvres de Leibnitz, qui laisse loin derrière elle celles de Raspe, d'Erdmann et de Dutens. Un malheur, diton, ne va jamais seul ; souvent aussi une bonne fortune en amène une autre, pour qui sait, bien entendu, aider la fortune, et, au besoin, lui faire violence. Tandis qu'il compulse les manuscrits de Hanovre, M. Foucher de Careil acquiert la certitude que Leibnitz a eu connaissance de plusieurs écrits de Descartes qui ne nous sont point parvenus, qu'il a eu l'intention de pubher lui-même quelques ouvrages posthumes de Descartes. C'est un trait de lumière; mais quels sont ces ouvrages? Où les retrouver? Comment, Descartes

vivant en Hollande, en France, mort à Stockholm, sont-ils tombés aux mains de Leibnitz ? Est-il possible qu'ils soient encore à Hanovre en 1859? Y ont-ils jamais été? Autant de questions qu'avec du loisir, du savoir et le reste , on finit par résoudre , et si bien qu'un volume nouveau d'œuvres bien authentiques vient de s'ajouter aux onze volumes de la belle édition de Descartes publiée par M. Cousin.

C'est une véritable odyssée que l'histoire de ces opuscules de Descartes. En deux mots la voici : M. Foucher de Careil s'assure auprès de Baillet que des manuscrits de Descartes sont trouvés dans un coffre après sa mort, qu'inventaire en est dressé devant témoins, que, déposés dans une caisse séparée, ils sont expédiés à Paris par toute voie d'eau, avec les bagages de Chanut, notre ambassadeur à Stockholm, qui devait nous ramener plus tard le corps mêm^e Descartes, que le bateau fait naufrage, près de Paris, au port de l'École, que la précieuse cassette demeure trois jours au fond de la Seine, que, repêchés à grand'peine et séchés tant bien que mal, ces papiers sont donnés par Chanut à Clerseher, que celui-ci les communique à Leibnitz qui les copie de sa main à Paris en 1676. Ce n'est donc qu'une copie qu'a possédée Leibnitz, mais c'est une copie authentique, et cette copie doit être à Hanovre. Avis aux curieux ; ils existent peut-être encore, ces manuscrits originaux de Descartes, autographes, olographes, noyés et repêchés. Informez-vous des héritiers de

Clerselier, de Rohaull, son gendre, cherchez et. . . . peutêtre vous trouverez ; si toutefois un texte, une fois publié, conserve à vos yeux quelque valeur. Pour nous, en attendant, nous nous contentons de la copie, qui, grâce à Dieu, n'est plus à trouver.

A cette première découverte ajoutons d'autres trouvailles faites en Hollande ou en Allemagne, et disons que c'est faire un noble emploi de son temps que de le consacrer à de telles recherches, un noble emploi de sa fortune que d'acquérir à prix d'or, pour les restituer entre des mains françaises, quelques écrits de Descartes.

Un travers assez fréquent des éditeurs de manuscrits et des possesseurs d'autographes, est de croire et de vouloir persuader aux autres que les quelques lignes qu'ils sont seuls à posséder, que les quelques pages qu'ils publient les premiers sont d'une extrême importance, qu'elles renferment des révélations inattendues sur l'illustre mort, qu'elles font paraître sa vie ou sa pensée sous un jour tout nouveau, qu'elles annulent, qu'elles renversent tous les jugements qu'on avait portés jusque-là sur ceux qui les ont écrites d'après leurs œuvres prétendues complètes. Le présent éditeur des opuscules de Descartes n> pas donné dans ce travers, et cette preuve de bon sens est d'autant plus méritoire, ([ue tous les fragments datés de 1620 à 1637 sont plus que simplement curieux; ils renferment des renseignements tout à fait neufs sur la période la plus inconnue de la vie de Descartes.

Nous donc, qui n'avons ni découvert ni acquis, iiiêine au plus bas prix, une seule ligne de Descartes, qui n'avons déchiifré ses nouvelles œuvres qu'une fois sorties de la presse, bien hsibles et même bien traduites, nous prétendons bien moins encore avoir trouvé dans ces opuscules inédits un Descartes tout nouveau, par exemple, un Descartes médecin. On savait depuis longtemps que Descartes ne s'était pas occupé seulement de géométrie et de physique en même temps que de philosophie, mais aussi d'anatomie et de physiologie. Ce qui est plus grave que si on l'avait ignoré , on le savait et on l'a oubhé. Les œuvres inédites nous le remettent en mémoire. Les traités de ï Homme ^ de la Formation du fœtus ^ des Passions^ ne nous laissaient pas ignorer que Descartes cultivait l'étude du corps humain et en connaissait la structure aussi bien qu'homme de son temps. Mais ce n'est pas dans ces traités que nous allons chercher Descartes, et nous avons bien quelque raison. Ils suffiraient à la gloire d'un autre; ils semblent, à qui n'en juge que par les erreurs ou les hypothèses qu'ils renferment, pouvoir compromettre la sienne. Nous les considérons légèrement comme une appUcation malheureuse ou une distraction amusante d'un grand génie fait pour d'autres travaux. Cependant celui qui consacrait toute une partie de son Discours de la Méthode à exposer la théorie de la circulation du sang, celui qui disait : « Je suis conjoint à mon corps très-étroitement, et tellement confondu et mêlé, que je compose comme

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un seul tout avec lui ; » celui qui écrivait encore : « L'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher, » celui-là, certainement, ne devait pas considérer la médecine comme une science propre seulement à combattre les maladies du corps, mais étrangère à la connaissance de l'esprit humain.

Beaucoup de raisons et de circonstances ont contribué à nous persuader cette erreur historique que la philosophie de Descartes sépare profondément la vie de l'esprit de celle des organes, à nous faire séparer à nous-mêmes dans nos études des choses réellement confondues dans celles de Descartes, à nous faire croire à une sorte d'antagonisme de la philosophie et de la physiologie, des deux éléments qui constituent l'homme. Philosophes et physiologistes souffrent également de cette séparation, de cette hostihté qui s'est peu à peu étabhe entre les deux sciences et ont une part égale de responsabilité, mais je ne veux faire le procès qu'aux miens.

Au temps même de Descartes, on ne croyait pas pouvoir étudier l'âme et ses phénomènes sans connaître les organes et leurs fonctions. Les solitaires de Port-Royal disséquaient comme Descartes des animaux morts ou vivants avec la même ardeur, sinon avec le même succès que MM. Magendie, Flourens ou

Bernard. Malebranche maniait aussi le scalpel avec une certaine habileté ; plusieurs livres de la Recherche de la vérité ne contiennent pas moins de physiologie bonne ou mauvaise que de psychologie. La moitié du traité de Bossuet De la connaissance de Dieu et de soi-même, et une bonne partie du traité De r existence de Dieu de Fénélon, pourraient être intitulées, comme un des ouvrages de Gahen, De usu partium. Mais, à mesure que nous nous éloignons de Descartes dans le temps et dans l'espace, la physiologie disparaît ou s'efface dans les écrits des philosophes. Spinoza n'est qu'un métaphysicien ; V Éthique ne renferme pas un mot d'anatomie ou de physiologie. Leibnitz, génie universel cependant, s'applique à tout; géomètre, physicien, théologien, historien, politique, il est tout, excepté physiologiste. Au dix-huitième siècle, les philosophes sensualistes, les disciples immédiats ou indirects de Bacon, qui devaient par conséquent introduire l'expérience des sens et des choses sensibles dans la philosophie, la physiologie dans la psychologie, ont été plus exclusivement métaphysiciens que leurs devanciers et leurs adversaires. Tout ce que Locke trouve à nous dire sur le cerveau, pour prouver que toutes nos idées viennent des sens, se réduit à une métaphore : le cerveau de Thomme à sa naissance est une table rase ; pour Condillac, le corps humain, c'est une statue. C'était vraiment bien la peine de se récrier contre la métaphysique cartésienne, contre le rationahsme, le spirituaUsme, l'idéalisme,

que sais-je encore ? pour être moins physiologiste, moins observateur, et, somme toute, plus mauvais métaphysicien que Descartes, de substituer aux dissections des cartésiens les plus froides allégories, de changer le cerveau , où Descartes faisait circuler du moins quelque chose qui ressemble à la vie, en une tablette de cire et les organes en un bloc de marbre incapable de sentir et que Ton prétend faire penser !

Au moins, si les philosophes sensuaHstes ne cultivaient pas eux-mêmes les sciences médicales, ils invitaient encore à les étudier; leur doctrine appelait la physiologie, comme l'hypothèse , incapable de se démontrer elle-même, appelle la preuve. Mais, après Técole sensuaUste est venue Técole écossaise, qui, non contente de séparer en fait la psychologie de la physiologie en négligeant la dernière, a proclamé qu'en principe ce sont deux sciences non-seulement distinctes, mais profondément séparées dont chacune se suffit à elle-même et ne saurait s'éclairer des lumières de l'autre. Après l'école écossaise, c'est l'école germanique, qui, faisant de la métaphysique à outrance, se soucie moins encore d'étudier les organes et leurs fonctions que d'observer l'ame et ses phénomènes. Chez nous , M. JoufFroy s'est engagé profondément dans la voie des Écossais, et, dans un article fameux, au lieu d'un simple tracé de frontières communes, il a creusé un abîme entre la psychologie et la physiologie. M. Cousin, que le commerce de l'Allemagne a

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fait plus métaphysicien que psychologue, et son génie naturel, plus artiste et ami du beau qu'observateur et que savant, a compris toutefois, avec son rare bon sens philosophique, que tout le monde ne pouvait anssi facilement se passer de science rigoureuse; et, dans un temps où l'école normale préparait spécialement de jeunes maîtres à l'enseignement de la philosophie, il demanda que l'on fut au moins bachelier es sciences pour parler à la jeunesse française de l'âme et de Dieu. C'était établir en principe, et pour l'usage d'autrui, l'union et la solidarité de toutes les sciences; mais que le fait était loin du principe et la réalité de l'apparence ! Nous étions si peu capables, à ce qu'il paraît, ou bien il était si peu utile d'étudier sérieusement les sciences, qu'on fit pour nous un programme réduit et un diplôme spécial. On exigea de nous, de l'arithmétique, tout juste ce qu'il en faut pour entrer dans le commerce; de la géométrie, de l'algèbre, de quoi comprendre que l'une emploie le raisonnement déductif, que l'autre est la plus abstraite de toutes les sciences; de la physique, à peine assez pour avoir une idée de la gravitation ; de la chimie ^ pas un mot; d'histoire naturelle, de physiologie, pas un iota. Nous avions le droit d'enseigner que toutes nos idées ne viennent pas des sens, que c'est l'esprit qui pense , non le cerveau, et celui d'ignorer comment sont construits, comment fonctionnent les organes des sens, que le cerveau est logé dans la tête ; mais nous étions bacheliers es sciences, et les appa-

rences étaient sauves, car le divorce était aboli en principe entre les sciences et la philosophie.

Pendant que la philosophie se déshabituait ainsi d'étudier l'homme tout entier et d'éclairer la science de l'esprit par celle des organes, la physiologie, qui ne faisait que de naître au commencement du dixseptième siècle, a marché de son côté sans plus s'inquiéter de la philosophie que celle-ci de celle-là. 11 en résulte qu'elles n'ont point marché de front et en lignes parallèles, qu'un écart considérable existe à cette heure entre ces deux sciences qui ont l'homme pour objet. Les philosophes et les physiologistes qui voudraient aujourd'hui se tendre la main ont quelque peine à se rencontrer, la psychologie donnant volontiers dans l'excès du spiritualisme, la physiologie incHnant, au contraire, vers le matérialisme. Il en résulte aussi que le philosophe qui se reporte, à travers les siècles, à la doctrine de Descartes, au Heu d'embrasser sa pensée tout entière, la divise et la réduit à un seul de ses développements à l'exclusion de tout autre ; il ne trouve plus Descartes que dans sa métaphysique , et , comme les principes de la métaphysique cartésienne sont larges et généraux , et que l'exégèse des disciples en a tiré de lointaines et nombreuses conséquences, quelques-uns en sont arrivés naturellement à chercher Descartes dans Malebranche, dans Spinoza surtout, plutôt que dans Descartes luimême.

Les œuvres inédites nous rappellent à l'intelligence

du vrai cartésianisme , c'est-à-dire d'une philosophie qui , toute pénétrée de cette vérité , que le principe qui pense est d'une autre nature que la matière étendue, n'en croit pas moins que la plupart de nos sentiments et de nos pensées « proviennent et dépendent de l'union et comme du mélange de l'esprit avec le corps, » et exige du philosophe la connaissance de la constitution et des fonctions des organes, pour comprendre et expliquer les opérations de l'esprit. Descartes médecm, ce pourrait être le titre d'un chapitre oubUé du cartésianisme.

Non-seulement Descartes s'est appliqué à l'étude du corps humain , de sa constitution anatomique et de ses fonctions, mais il a joué dans l'histoire de la physiologie et de la médecine un rôle considérable ; il a été chef d'école. Pour comprendre le caractère et apprécier l'importance de ce rôle, il convient de se représenter, dans un tableau rapidement tracé, l'état de la médecine pendant la première moitié du dixseptième siècle.

« La médecine qui est maintenant en usage, dit Descartes au Discours de la Méthode, contient peu de choses dont l'utilité soit si remarquable. )> Ce n'est point là le langage d'un homme qui se fasse illusion sur l'état des sciences médicales de son époque, qui

soit disposé à étudier le corps humain en simple écolier, à se faire le disciple de la doctrine régnante. Tout ce que touche Descartes, son génie le transforme et le féconde ; les nouveautés qu'il introduit dans la science , ne fussent-elles que des hypothèses passagères et non des vérités durables, n'en sont pas moin, des progrès. Ces hypothèses erronées, la science les détruit, mais après s'en être aidée; c'est comme un marchepied qu'elle repousse après s'en être servie pour atteindre quelque vérité placée plus haut. Descartes a fait exactement pour la physiologie ce qu'il a fait pour le système du monde ; sa doctrine médicale ne vaut pas mieux, mais ne vaut pas moins que son hypothèse des tourbillons. Ce que Newton doit aux tourbillons de Descartes, la médecine contemporaine le doit également à ses hypothèses médicales.

Dans la première moitié du dix-septième siècle et même longtemps après, ]a médecine est représentée de deux façons très-différentes, par les universités ou les facultés et par les savants isolés. Parlons surtout de la France : la faculté de médecine de Paris , par exemple, c'est la science officielle ou se disant 'telle, c'est la médecine constituée en ôorps de doctrine et en corporation de docteurs, avec ses dogmes et ses privilèges, aussi jalouse des uns que des autres, satisfaite des uns et des autres , défendant ses privilèges comme un patrimoine suffisant, sans chercher à les augmenter, mais les défendant avec acharnement, défendant ses dogmes avec la même opiniâtreté comme

une chose consacrée , mais ne cherchant pas davantage à les élargir, ne permettant pas davantage qu'on les examine ou qu'on les conteste. Ces privilèges dont elle est si jalouse sont énormes; ces dogmes dont elle est la gardienne si sévère se réduisent, au contraire, à peu de chose; c'est la médecine résumée d'Hippocrate et de Gahen , c'est le séné et la saignée.

Les individus isoles qui représentent la médecine en dehors des universités ou des facultés, ce ne sont pas les médecins renommés de l'époque , à la nombreuse clientèle, aux riches honoraires, ce sont les curieux de tous pays qui , sans nier qu'Hippocrate et Calien soient de grands médecins dont les écrits renferment beaucoup d'enseignements, pensent que l'on peut et que l'on doit dépasser leur science, qu'il vaut mieux chercher la connaissance du corps humain dans l'anatomie que dans leurs livres.

Or, celte médecine « qui contient peu de choses dont l'utilité soit si remarquable, » c'est la médecine delà Faculté. C'est celle là que Descartes méprise, et c'est aussi celle-là que le plus souvent bafoue Molière. Molière a mis plusieurs fois des médecins sur la scène, et plusieurs fois aussi des philosophes, mais il ne les y produit pas toujours de la même façon. Les motifs qui inspirèrent à MoHère ses railleries sur les médecins sont nombreux et différents. D'abord les médecins de Molière sont quelquefois des personnages contemporains et connus de tous, comme dans 1'^-

mour médecin Desfonandrès, Bahis, Macroton et Tomes sont les quatre premiers médecins de Louis XIV Desfougerais, Esprit, Guénaut et Dacquin, dont le surnom comique rappelle les défauts physiques, les remèdes habituels ou la réputation plus ou m'oins méritée. C'est de la comédie à la façon d'Aristophane que celle qui s'attaque ainsi aux personnes ; quelques-uns même prétendent que Molière fit prendre aux acteurs chargés de ces quatre rôles des masques à la ressemblance des quatre médecins du roi. Les scènes de consultations et le Malade imaginaire n'ont plus ce caractère aristophanesque ; c'est de la pure comédie de mœurs que fait alors Molière, jetant le ridicule sur l'ignorance et la cupidité, aussi grandes 1 une que l'autre chez bon nombre de médecins de l'époque, si l'on en croit Guy-Patin et quelques contemporains bien informés. Enfin, quand Molière fait dire à don Juan que « la médecine est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes, » il n'exprime qu'une opinion personnelle et que nous nous gardons bien de partager. Mais il y a autre chose encore dans toutes ces railleries que l'incrédulité personnelle de Molière à la médecine, autre chose qu'une peinture de mœurs professionnelles ou de caractères particuliers, en un mot, qu'un instrument de comédie. Il y a une satire de la faculté de médecine ellemême personnifiée sous le nom de Filerin ; et cette fois Molière n'est plus seulement un auteur dramatique qui met dans la bouche de ses personnages ses

opinions toutes personnelles, qui prend le comique où il le trouve, dans la profession de médecin comme dans l'état de bourgeois ou de marquis ; Molière, cette fois, travaille à la même œuvre que Descartes. C'est la scolastique médicale qu'il attaque, comme c'est la philosophie scolastique qu'il frappe encore après Descartes dans les personnages tout fictifs des Marphurius et des Pancrace, et du maître de philosophie du bourgeois gentilhomme. La faculté de médecine^ au dix-septième siècle, est, plus encore que la Sorbonne, une ruine d'un autre âge ; toutes deux ont rempli leur mission en interprétant, celle-ci Aristote, celle-là Hippocrale et Galien ; elles ne sont plus désormais qu'un obstacle aux progrès de la médecine et de la philosophie. C'est la Sorbonne qui obtient du parlement ce fameux arrêt de 1624 défendant, à peine de 'punition corporelle, à peine de la vie, d'enseigner aucune maxime contre les auteurs approuvés. C'est la faculté de médecine unie à la Sorbonne qui en sollicitait un second, que le bâton de Sganarelle fit ajourner, que l'arrêt burlesque de Boileau condamna au néant. Boileau couvre la Sorbonne et la faculté de médecine du même ridicule ; ainsi fait Molière avec la même arme. Ils ne sont en cela, l'un et l'autre, que les auxihaires de Descartes, car la médecine de Descartes est une attaque contre celle de la Faculté, comme sa philosophie en est une contre celle de la Sorbonne ; et c'est le Discours de la Méthode qui porte à l'une et à l'autre les premiers coups.

Voyez plutôt si la faculté de médecine ne méritait pas mieux encore que la Sorbonne les sarcasmes de Mohere et de Boileau et Tliostilité de Descartes Har vey a découvert la circulation du sang dès 1619 iU'a exposée dans un livre en 1628. Ur, le second Kiolan prolesseur et doyen de ladite Faculté, anatomiste cé^ lebre, mort eu 1650, la repousse et écrit contre elle- Guy-Patm, mort en 1 672 , également professeur ei doyen, tout comme M. Purgon, dont il pourrait bien être le parrain , rejette aussi cette prétendue circulation. Pendant longtemps, jusque dans le cours du siècle smvant, la circulation du sang, les vaisseaux lymphaUques, le réservoir du chyle ne furent démontrés qu'au Jardin du roi, par suite de lopposition de la Faculté à les admettre. C'est qu'elle était forte et pmssante cette ancienne Faculté, tout comme l'ancienne Sorbonne. Elle tint tête à Louis XI, elle triompha de Richeheu. La physiologie nait avec les travaux d'Harvey, d'Aselli, de Pecquet, de Bartholin ; la Faculté repousse la physiologie avec toutes ces nouveautés. La chirurgie, qui règle ses progrès sur ceux de l'anatomie et de la physiologie, porte ombrage à la Faculté ; elle exclut de son sein les chirurgiens et force ainsi Louis XIV à créer pour cet art exilé le collége royal de chirurgie ; la chimie commence à naître eUe proscrit la chimie, l'antimoine, l'opium, le quinquma. Cette faculté , qui prétend empêcher que le sang circule, n'est-elle pas proche parente de ce tribunal qui ne voulait pas, au temps de Colomb, que

la terre fût ronde, ni qu'elle tournât au temps de Galilée ?

Heureusement il y avait une autre médecine que celle qui se résumait tout entière dans la célèbre formule du Malade hnaginaire; il y avait d'autres hommes pour représenter aux yeux de l'histoire la vraie médecine et lui faire faire des progrès. Ce sont ces savants de tout pays qui ne considéraient pas la médecine comme une profession, mais comme une science, à qui l'on doit toutes ces découvertes que repoussait opiniâtrement la faculté de Paris ; qui, interrogeant le corps humain plus que les livres d'Hippocrate, ont perfectionné l'anatomie, fondé la physiologie et la chimie. Descartes fut un de ceux-là ; mais, de même qu'il demeurait toujours philosophe en géométrie ou en physique, la philosophie est aussi le but de ses études médicales, et leur imprime un cachet particulier. Justifiant le mot de Platon, que nul n'est philosophe qui ne possède à un haut degré la faculté de générahser, Descartes s'attacha toujours aux principes des sciences plus qu'aux questions particulières. En philosophie, qu'est-ce que l'âme, qu'est-ce que la matière, quelles sont leurs natures? En physique, le srystème du monde ; en mathématiques, la géométrie la plus élevée , l'application de l'algèbre à la géométrie : telles sont les questions générales qui l'occupent. En médecine aussi, il va droit à la question capitale : Qu'est-ce que la vie? Jusque-là, on voyait le corps humain vivre et mourir sans se demander ce

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