CHAPITRE II
Des sens et des sensations.
Les sens :
Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on Pentend, Un tel mot à Pesprit offre de dégoûtant?
disent Armande et BéUse. Ce mot n'éveille, en effet, dans quelques esprits qui ne sont pas du tout savants, que l'idée de la misère de l'homme et de son assujettissement au monde corporel; il leur semble que, dans les sens, nous ne pouvons trouver rien de noble, rien de sage, rien qui force notre admiration, que la dernière conclusion d'une étude des sens doit être nécessairement un anathème lancé contre leur tyrannie. Il en est ainsi peut-être quand on considère les sens au seul point de vue de la morale, ou quand on oppose les sens à la raison; alors, comme Malebranche, on peut ne voir dans les sens qu'une source féconde d'erreurs, ou, comme Bossuet, qu'une ce indigne attache qui retient notre âme captive, » et l'on flétrit à bon droit les sens des noms de chair et de concupiscence. Mais quand on ne voit dans les sens que des puissances de notre Ame, que la Providence lui a
données dans un certain dessein, et des organes dont elle a composé notre corps pour le faire vivre, se conserver, se restaurer, pour favoriser même l'exercice de nos facultés spirituelles; de ce point de vue, rieu n'est petit, rien n'est méprisable ; tout, au contraire, devient digne de l'attention du philosophe; les sens et leurs organes sont une partie de l'œuvre de Dieu qui a sa destination, qui est aussi sagement construite et administrée que les plus grands ouvrages de sa sagesse, quoique pour des fins plus humbles; alors il n'y a plus Heu de lancer aucun anathème. Étudions connaissons, nous pourrons encore admirer.
Rien n'est plus vague et plus mal défini que ce mot les sens, et cependant tout le monde le comprend à peu près. On dit le sens moral, le sens du beau, le bon sens, le sens commun; nous employons tous ces façons de parler, et nous savons cependant que le sens du beau ou du bien, non plus que le bon sens ne rentrent pas sous cette dénomination absolue : les sens. Le sens du beau, du bien, ce sont là des expressions figurées, des comparaisons par lesquelles nous assimilons sous certains rapports les facultés les plus élevées de notre âme à quelqu'un de nos sens et des moins nobles ; ce qui devient plus manifeste quand nous disons d'un juge éclairé du beau, qu'il a du goût, ou qu'il est, selon l'expression d'Horace, emunctœ naris , ou d'un homme qui connaît les hommes, les convenances de la société et de la morale et ne les blesse jamais, qu'il a du tact. Ce goût
esthétique, ce tact moral, n'ont assurément rien de commun avec le sens gastronomique dont la langue est l'organe, ni avec ce toucher qui réside dans la main ou se répand par toute la surface du corps. Ces métaphores banales ne trompent personne.
Les sens, sont-ce les cinq sens qu'il est superflu d'énumérer? Sans doute les cinq sens font partie des sens, mais ce ne sont pas tous les sens. Quand nous appelons sensualité la débauche, quand nous nous plaignons de la tyrannie des sens, quand l'historien romain flétrit ces hommes, deditos ventri et..., n'estil pas évident que ces expressions désignent bien des mouvements de la chair, bien des appétits très-différents de l'exercice fort légitime et fort innocent en lui-même de nos cinq sens, s'ils n'en sont pas absolument indépendants? Ces cinq sens, nous les appelons encore les sens extérieurs, ce qui suppose qu'il en existe d'autres, un autre tout au moins qui serait intérieur. Les sens, c'est là une dénomination générale et compréhensive, par laquelle nous désignons collectivement toutes les puissances de la sensibilité animale, de cette sorte de sensibihté qui attache l'âme à son corps, qui a besoin pour s'exercer d'un instrument corporel, et se manifeste par des sensations de toutes sortes, dont celles de la vue, du toucher, de l'odorat, du goût et de l'ouïe sont des espèces particulières, sans être ni les plus nombreuses, ni les plus vives, ni surtout les plus indispensables.
Si l'on voulait distinguer et énumérer toutes les
yo APOLOGIE DES SENS.
puissances de la sensibilité désignées par ce mot général les sens, et toutes les sensations différentes qui en résultent, on ne trouverait pas assez de mots pour les représenter dans aucune langue , parce que les langues n'ont été faites ni pour les philosophes ni par eux. Cependant il faut toujours respecter la langue de son pays et de son temps pour s'entendre avec les autres sinon avec soi-même, et il est rarement désirable de créer des mots nouveaux pour exprimer des choses aussi vieilles que le monde. L'abondance et la vulgarité des termes par lesquels, dans toutes les langues et sous toutes les formes grammaticales , le premier venu, comme le philosophe, désigne les cinq sens, la vue, le toucher, l'ouïe, l'odorat et le goût, les sensations ou les phénomènes qu'ils produisent, enfin l'action elle-même de chacun de ces sens, d'autre part, l'insuffisance ou l'absence de termes consacrés pour exprimer, au contraire, toutes les autres sensations si nombreuses qui ne dépendent ni de la vue, ni du toucher, ni d'aucun de nos cinq sens extérieurs, permettent, sans doute, au philosophe de parler plus commodément et plus clairement de ces sensations, si bien distinguées dans le langage, ou des sens qui nous les font éprouver, et rendent plus difficile de distinguer les autres : mais cela n'expUque pas pourquoi les philosophes qui ont traité des sens n'ont presque jamais parlé que des cinq sens, comme s'ils ne se doutaient pas qu'il pût y en avoir d'autres, et pourquoi chaque homme a l'air de croire qu'il a tout
juste cinq sens, pas un de plus, pas un de moins, tandis qu'il éprouve à chaque instant des sensations où ses cinq sens n'ont rien à voir. Ce fait, que le langage est très-riche en mots différents pour exprimer certaines sensations, très-pauvre pour en désigner d'autres, n'est point la cause de l'ignorance, ou mieux, de l'oubH du vulgaire ni de la négligence des philosophes; il en est, au contraire, le résultat. Ce qu'il faut expliquer^ c'est donc cette ignorance apparente, cet oubU incompréhensible de tout ce qui concerne certaines sensations, d'autre part cette science vulgaire que possède le commun des hommes de l'existence et des opérations de quelques sens privilégiés. Un sens est à la sensibilité comme le jugement, la mémoire, le raisonnement sont au regard de l'intelligence, c'est-à-dire une faculté secondaire, une sorte de division ou de subdivision réelle ou abstraite d'une faculté générale. Pourquoi distinguons-nous si bien les cinq sens externes, que nous avons des mots trèsprécis pour les désigner et que jamais nous ne pouvons les confondre? Comment ne s'est-il jamais rencontré un sceptique pour nier la vue ou l'odorat, pour prétendre, jouissant de ses cinq sens, que l'homme n'en possède que deux ou quatre, ou bien un seul, tandis que nous ne pouvons représenter ainsi par un chiffre la somme de nos facultés intellectuelles, et que depuis . Platon et Aristote jusqu'à Maine de Biran et à M. Jouffroy il n'y a pas, fût-ce dans une même école, deux philosophes qui s'accordent sur le nombre et le nom
des facultés de l'âme humaine ou seulement de ses facultés intellectuelles? Ce n'est point parce que les objets de nos différents sens sont différents les uns des autres, car, à part l'ouïe et l'odorat, qui ne nous donnent chacun qu'une sorte de sensation bien particuUère, il y a des sensations que nous recevons ou paraissons recevoir par plusieurs sens : ainsi nous sentons le chaud et le froid par l'organe du toucher et par celui du goût; la forme, la configuration des objets se fait sentir à la fois par la vue et par le tact. Nous avons un moyen plus sûr de distinguer les cinq sens les uns des autres que de distinguer les sensations qu'ils nous font éprouver ou les qualités des corps qu'ils nous font connaître. La nature a détaché de l'appareil général du système nerveux dans le corps humain cinq appareils spéciaux, aboutissant en des lieux différents de la surface, munis d'appendices importants ou essentiels, dont nous pouvons faire usage isolément et successivement, n'ayant point entre eux cette solidarité qui unit les poumons et le cœur, la respiration et la circulation du sang. Les investigations de la science enseignent à quelques-uns la conformation intérieure et la manière d'agir de ces organes, mais Texpérience de la vie suffit pour en apprendre l'existence à tout homme. Ignorants ou savants, nous transportons dans notre langue usuelle ou dans notre doctrine psychologique la division que la nature elle-même a opérée matériellement dans l'organe général de la sensibilité animale, en fabri-
quant séparément l'œil, l'oreille, le nez, la langue et la main. Nous distinguons si mal, au contraire, les passions, les sentiments, les facultés intellectuelles, nous sommes si peu d'accord sur leur nombre, parce que l'âme, quoi que Gall en ait dit, n'a point un organe pour comparer, un autre pour se souvenir, un autre pour aimer, un pour l'avarice, un pour la colère ; parce que, quand même cette division matérielle du cerveau en un nombre déterminé d'organes ne serait pas une hypothèse erronée, chacun de ces organes ne serait pas indépendant des autres comme l'oreille l'est de la main, nous n'en pourrions connaître l'existence par le seul fait de vivre, comme nous connaissons celle de l'œil ou de la langue. Supposez, ce qui n'a peut-être rien d'impossible, qu'un même organe, celui du toucher, par exemple, fût susceptible à la fois de toutes les impressions de la chaleur, du son, delà couleur, etc., en un mot, remplît simultanément, outre ses fonctions propres, celles de l'oreille et de l'œil, de la langue et du nez ; certes, nous ne dirions pas alors aussi catégoriquement, aussi universellement, que nous avons cinq sens desservis par un même appareil organique; peut-être dirions-nous que nous n'en avons qu'un seul, le toucher; peut-être en distinguerions-nous huit ou dix, autant que nous compterions de sensations diverses ou de propriétés différentes dans les corps, le sens de la couleur, le sens de la figure, le sens du chaud et du froid, celui de la résistance, celui de la distance, celui de la sa-