‹ L'âme et le corps [microform]; études de philosophie morale et naturelleChapitre 7 sur 12 · LE GÉNIE · texte numérisé non relu

LE GÉNIE

Lorsqu'un homme a reçu de la nature son honnête part d'intelligence, lorsqu'il se trouve dans cette médiocrité intellectuelle qui, sans être encore le talent, permet de comprendre à peu près toutes les pensées et toutes les découvertes des esprits mieux doués , lorsque le rang qu'il occupe dans la hiérarchie des intelligences le place, ni trop haut ni trop bas, dans les régions intermédiaires, presque aussi loin du sommet que de la base, de telle sorte qu'il ne puisse se prendre sans une extrême vanité pour un grand homme, ou sans une hypocrite humilité se dire un simple d'esprit, il y a deux choses qui l'étonnent et provoquent sa réflexion. Si je jette les yeux au-des-

50US de moi jusqu'aux derniers degrés de l'échelle des êtres pensants, je vois avec pitié ces pauvres créatures qui peuplent les asiles sous le nom d'imbéciles ou d'idiots , et je me demande comment il se fait qu'un être humain , créé pour penser, ressemble si bien à un corps dont l'esprit se serait retiré en ne lui laissant que la vie, quelle profonde différence existe entre cet homme qui ne pense pas, qui sent à peine, et moi raisonnable. Si j'élève mes regards au-dessus de moi, je rencontre dans mon pays et dans mon temps, chez les nations étrangères et dans tous les siècles de l'histoire, des intelligences supérieures auprès desquelles je me sens bien petit, que j'envie et que j'admire , en qui je reconnais le don du génie. Je ne mesure point mon esprit avec elles, parce qu'il me semble que ce n'est pas une différence de degré qui nous sépare, mais une véritable disproportion et presque une différence de nature. D'où leur vient leur génie, quel est-il? Qu'est-ce qui fait ces hommes si grands et si différents de moi, quand ils me ressemblent tant à tout autre égard?

Un homme de génie, un Platon ou un Archimède, un Newton ou un Descartes, un Bossuet ou un Napoléon, est-ce là le modèle, le type auquel pourraient ou devraient ressembler tous les esprits, l'étalon a\ec lequel il faut mesurer tous les hommes , la règle idéale, quoique l'exception en réalité, l'intelligence normale de l'humanité, de même que la beauté d'un Apollon ou d'un Adonis , d'une Vénus ou d'une

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Psyché, serait Ja forme régulière du corps humain? A ce compte, nous tous, intelligences médiocres, imparfaits de corps et de visage, nous ne serions que des images altérées, que des ébauches, que des épreuves défectueuses de ces modèles du corps et de l'esprit; nous serions déjà comme des individus abâtardis d'une race noble et belle. Plus bas encore serait une famille de parias , disgraciés de la nature , difformes d'esprit ou de corps, idiots ou satyres.

Peut-être un poëte se complairait-il dans cette pensée toute platonicienne et aimerait à oublier la réalité de la laideur et de l'imperfection pour ne songer, selon les conseils de Diotime, qu'à celle de l'idéal. Mais si je considère que le médecin sur les lits de douleur, que le statuaire ou le peintre parmi ses modèles mercenaires ne rencontre pas souvent un Apollon du Belvédère ou une Vénus de xMédicis, sans nier la beauté réelle d'une perfection idéale, je dois tenir plus de compte de la réaUté visible que je rencontre partout. Alors l'imperfection des formes, la médiocrité, mélange à toutes les proportions de beauté et de laideur, me semble être la règle et le type terrestre si la beauté parfaite est le type divin ; tout ce qui s'écarte décidément de cette médiocrité est une exception et une sorte de monstruosité. Il y a des monstres de difformité et de laideur; un Antinous de chair et non de marbre, c'est ou ce serait comme un prodige de grâce, un monstre de beauté. Quand je considère avec les mêmes pensées toutes ces âmes, toutes ces

intelUgences que l'histoire et la vie présente fonT; passer devant moi, je puis dire aussi qu'un grand esprit est chose rare , que le génie est une exception bien moins fréquente encore que l'imbécillité, que la médiocrité de l'intelligence est aussi la règle et le type terrestre de l'esprit humain, qu'un idiot est un monstre intellectuel, qu'un grand génie est un esprit

monstrueux.

Pourquoi la nature , dans la bizarrerie de ses caprices ou dans la profondeur impénétrable de sa sagesse crée-t-elle et ces tristes êtres et ces intelligences exceptionnelles? Est-il donné à l'homme de découvrir comment elle s^y prend pour éteindre presque complètement certains esprits et faire briller quelques autres d'une lumière si vive? Les travaux des physiologistes modernes qui se sont livrés à l'étude de l'aliénation mentale me donnent de l'idiotisme une expUcation très-simple, où s'arrête et se repose mou esprit satisfait. L'idiotisme, me disent-ils, c'est une intirmité, une maladie physique ; Vidiot est un homme dont l'organe qui sert à penser, d'une conformation ou d'une constitution vicieuse, ne fonctionne qu'imparfaitement-, de là l'indigence et la faiblesse de ses pensées et de ses sentiments. Mais le génie, pourrat-on me l'expliquer de la même manière, et ma raison, mon bon sens pourront-ils accepter cette explication? Gall et plusieurs avant lui ont bien tenté de me persuader qu'une grande inteUigence n'est qu'un cerveau large et profond, dense ou fortement siUonne,

ou doué d'une vitalité puissante , mais je n'ai pas eu le temps d'être trompé par ces systèmes ; des expériences plus sérieuses et plus concluantes, des autorités plus respectables les avaient déjà renversés avant que je fusse en âge de les comprendre, et, si je lisais un jour dans les livres de Gall qu'un front proéminent est l'indice d'un esprit supérieur, M. Flourens ou M. Lélut me prouvait le lendemain que c'est aussi bien la marque d'une imbécile ou d'un idiot. Faute d'une explication meilleure, plus complète ou plus savante, me voici donc réduit à penser que, si l'atrophie ou une infirmité quelconque de l'organe de la pensée suffit à produire l'idiotisme, ce n'est pas assez d'un cerveau sain et bien constitué , ou même vaste et puissant , pour faire un homme de génie ; que , le cerveau n'étant ou pouvant n'être en définitive qu'un organa, qu'un moyen, qu'une condition physiologique, il faut derrière lui une force, un esprit pour en faire usage; que la même puissance créatrice qui a façonné tant de corps différents peut bien avoir formé des esprits aussi divers, des intelligences comme la mienne et des esprits supérieurs pour faire l'éducation et l'admiration des autres. En présence des effets incontestables que produisent sur les opérations intellectuelles les désordres des nerfs ou du cerveau, nier que les fonctions de l'organe cérébral soient la condition actuelle de la pensée et que celle-ci doive être modifiée selon les différents états de son instrument organique, ce serait s'obstiner de gaieté de cœur

dans un spiritualisme aveugle et intempérant. Je veux donc croire que , si Descartes eut été affligé dès son enfance de quelque grave maladie cérébrale, au lieu d'écrire le Discours de la méthode, il n'eut été qu'un idiot; mais rien ne m'autorise à penser et jusqu'à complète démonstration je me refuse à croire que je pusse moi-même concevoir une œuvre pareille, si seulement je portais dans ma tête le cerveau de Descartes. Attendant sans espérance des lumières nouvelles, j'aurais persisté simplement dans cette manière de voir et continué d'admirer en paix les œuvres de tous les hommes de génie , si un physiologiste distingué, médecin de l'hospice de Ricêtre, n'était venu exciter de nouveau ma curiosité, me tirer du tranquille sommeil de l'admiration, en jetant le doute dans mon esprit sur la légitimité de son culte et la divinité de ses idoles ' . Sans préambule , sans égard pour nos vieux préjugés, avant tout propos, avant la préface d'usage, brusque à l'attaque comme pour pratiquer une opération douloureuse sans que le malade ait le temps de se récrier et de se soustraire, M. Moreau jette en épigraphe ce court mais substantiel argument que son livre ne fait que développer : « Les dispositions d'esprit qui font qu'un homme se distingue des autres, hommes par l'originalité de ses

» la Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de Vhistoire, ou de l'influence des névropathies sur le dynamisme intellectuel, ^2iV le docteur J. Moreau (de Tours), médecin de l'hospice de Bicêtre.

pensées et de ses conceptions, par son excentricité ou l'énergie de ses facultés affectives , par la transcendance de ses facultés intellectuelles , prennent leur source dans les mômes conditions organiques que les divers troubles moraux dont la folie et Yidiotie sont l'expression la plus complète. » Quel réveil, et dans quel songe ma pensée s'était égarée ! On a bien raison de dire que les rêves sont souvent plus beaux que la réalité. Un homme de génie, ce n'est donc qu'un fou, sinon un fou bon à enfermer aux Petites-Maisons, du moins c'est un malade qui puise la force de son esprit, la grandeur de ses conceptions, son merveilleux pouvoir de découvrir le vrai dans les sciences, à la même source où l'insensé puise son déUre incohérent et l'idiot l'oubli de toutes choses, la mort de sa pensée, dans sa maladie. Le génie n'est quune 7iévrose: voilà la conclusion du livre et la dernière formule de la pensée de l'auteur. Seul, Thomme médiocre peut se trouver dans les conditions normales qui donnent la santé physique ; l'homme de génie , le fou , l'idiot , quelle que soit la différence de leurs actes et de leurs pensées, sont des malades de la même maladie; le siège et la nature du mal sont les mêmes, il n'y a que l'intensité qui varie, les symptômes physiques et les effets moraux qui les distinguent.

On aurait tort de croire, sous l'impression d'un premier étonnement, que M. Moreau ait exagéré volontairement sa pensée pour lui donner plus de relief; qu'il l'ait présentée à dessein sous cette forme para-

doxale qui heurte nos croyances pour frapper plus vivement notre esprit et attirer notre attention; que la doctrine qu'il propose soit entièrement nouvelle, ou même qu elle soit de tous points contraire aux préjugés ignorants du plus grand nombre. C'est une doctrine très-sérieuse, très-savamment développée, soutenue par une argumentation puissante; l'auteur est de bonne foi et n'a pas de desseins artificieux. 11 ne fait que généraliser, en l'appliquant sans exceptions à tous les grands hommes, ce qu'il y a près de vingtcinq ans M. Lélut affirmait de quelques-uns, que réduire en système l'interprétation donnée par celui-ci à quelques faits isolés, qu'ériger en règle absolue ce que son prédécesseur à l'hospice de Bicêtre regardait encore comme l'exception ; enfin il ne fait que supprimer les ménagements et les restrictions de toute espèce qui permettaient encore à nos opinions timides et routinières de s'accommoder avec les savantes hardiesses de M. Lélut. Il y a même au fond de tous les esprits qui estiment que le génie est un véritable don de la nature et non pas un fléau, une puissance spirituelle et non une surexcitation cérébrale, certaines pensées de derrière^ comme les appelle Pascal, voilées ou honteuses, superstitieuses ou réfléchies, qui sont pour M. Moreau des intelhgences dans la place et pourraient bien lui en ouvrir les portes.

En effet, parce que nous n'avons pas le pouvoir des grandes conceptions, parce que l'application la plus opiniâtre de notre esprit n'aboutit qu'à des pensées

vulgaires, tout au plus estimables, nous croyons volontiers, à tort ou à raison, je ne sais encore, que les hommes de génie conçoivent non-seulement mieux, mais autrement que nous ; qu'il s'accomplit dans leur esprit, dans leur cerveau, dans tout leur être quelque mystérieux travail. Parce que nous sentons qu'il nous faut faire un véritable effort cérébral pour concentrer notre attention et faire jaillir l'idée rebelle, parce que nous n'avons jamais eu des pensées si claires, des inventions si heureuses que lorsqu'il nous est arrivé parfois de sentir en même temps notre tète brûlante, nos artères battre avec plus de force, notre esprit échapper à la direction de la volonté pour obéir à l'impulsion de la fièvre, nous arrivons facilement à nous représenter le cerveau d'un homme de génie comme un volcan en ébuUition qui gronde et couve sourdement, qui fait éruption de temps à autre et lance le feu et la flamme sous la forme de pensées éclatantes, d'actions mémorables, de découvertes inattendues. 11 n'est plus maître de lui-même; une force secrète Fagite et le mène, elle le possède tout entier, le mine et le consume; elle a ses heures, dont l'homme ne peut ni hâter le retour, ni retarder la fuite : de là ces explosions soudaines, ces inspirations passagères comme les accès d'une fièvre désordonnée, d'une marée irrégulière. C'est Yœstus^ Yaura des poètes, qui saisit aussi le grand peintre devant sa toile et le grand capitaine sur le champ de bataille. De telles pensées ne sont peut-être pas de sérieuses croyances ; elles

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n'ont peut-être pas pour notre raison la valeur d'opinions mûres et réfléchies et ne lui font pas tout à fait illusion ; elles ont cependant assez de consistance pour se trahir dans le langage. Les poètes surtout ont décrit à l'envi les signes visibles de cet œstus à la fois physique et divin qui inspire le génie en allumant le feu dans les veines.

Est Deus iji nobis ; agitante calescimus illo.

Une fois admise à titre d'image ou d'hypothèse, cette explication du génie nous mène loin. D'image en image, d'analogie en analogie, nous arrivons bien vite de nous-mêmes à ce point extrême où la science de M. Moreau veut nous conduire. Fièvre du poëteou de l'artisan alité, envoyée par un Dieu ou issue des entrailles, c'est toujours pour le corps un état anomal, un fléau; l'esprit ne s'éclaire d'une vive lumière ou ne se couvre d'épaisses vapeurs que parce que le corps se consume. Ivresse de l'inspiration ou ivresse du vin, c'est toujours une surexcitation nerveuse, une exaltation du cerveau, quels qu'en soient la cause et les effets ; et plus d'un poëte, quand Apollon tardait à venir, a forcé l'enthousiasme à réchauffer sa muse en faisant circuler Bacchus dans ses veines : un dieu vaut l'autre. L'ivresse est un délire qui enlève à l'homme son gouvernement; ivre de vin, l'homme est fou tant que dure son ivresse, et tombe dans la démence si elle se prolonge, s'accroît ou se répète. Les poètes n'ont-

ils pas consacré les mots de délire et de fureur pour représenter l'état physique et mental oii l'inspiration les jette, et n'est-ce là qu'une métaphore? le travail cérébral, condition organique de l'effort de la pensée, n'est-ce pas au moins un état violent? Pour que l'esprit d'un Newton découvre ce que d'autres ne peuvent pas même concevoir, pour qu'il dépasse de si loin les bornes que ne franchissent pas les intelligences ordinaires, ne comprend-on pas qu'il faille aussi que l'organe dépense un surcroît d'énergie, accomplisse quelque effort extraordinaire? Dès lors, on se demande si cette vitalité exceptionnelle n'a pas une cause morbide, et l'on conçoit qu'il puisse y avoir plus qu'une analogie superficielle entre la méditation d'un Descartes et l'idée fixe d'un monomaniaque, entre l'inspiration d'un Pindare et les visions d'un extatique. On ne peut s'empêcher de frémir en songeant au péril que courent ces puissants génies ; la tension de l'organe est extrême, l'énergie atteint les dernières limites de l'effort ; aux conceptions du génie se mêlent déjà de véritables hallucinations. Fatigué par ces violents exercices ou surexcité sans relâche, l'instrument de la pensée devient aisément la proie du mal; et le génie n'est plus seulement voisin de la folie, les pensées belles et vraies s'unissent à des idées délirantes ; ou bien, le mal organique étendant ses ravages, l'épuisement succédant à la vigueur, la décomposition au travail réparateur de la vie, le grand homme tombe dans la démence. La même cause organique peut donc

faire, suivant les caprices du sort et les hasards de la vie, un homme de génie, un fou, un dément, un idiot. Heureux les simples î S'ils ne peuvent parvenir à ces hauteurs, ils sont moins exposés à ces chutes.

Je n'ai fait que choisir entre mes préjugés, chasser mes souvenirs de philosophie platonicienne, calmer ce vieux levain de spirituahsme toujours prêt à fermenter quand il est question d'expliquer par le jeu des organes les opérations de l'intelligence. J'ai fait revivre, au contraire, toutes mes sensations physiques et les opinions les plus favorables qu elles ont pu m'inspirer sur le rôle des organes dans les fonctions intellectuelles; et cela m'a suffi pour que mes pensées se trouvent dès à présent à l'unisson de M. JMoreau, pour me mettre de moimême au point de vue où il se place et pour arriver presque à ses dernières conclusions : le génie et l'idiotisme se confondent dans leur principe, les extrêmes se touchent par le milieu de la folie. Me voici donc, ce me semble, aussi bien disposé qu'un lecteur peut l'être au gré d'un auteur pour me laisser convaincre tout à fait par une démonstration scientifique. La démonstration une fois achevée, il me sera permis de faire revivre à leur tour ces opinions ou ces préjugés spirituahstes, dont j'ai fait le sacrifice momentané, pour éprouver la soUdité de l'argumentation. Je les modifierai s'il le faut; s'il en est besoin, je les sacrifierai à jamais. Quoi qu'il arrive, s'il m'est démontré que le génie est décidément une maladie de la même famille que la foUe ou l'idiotisme, je suis résolu à ad-

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mirer davantage encore, s'il est possible, les œuvres du génie, mon admiration s' augmentant de la pitié qu'on doit avoir pour les malades, les idiots ou les fous.

Afin d'avoir fesprit tout à fait libre et de laisser à chacun des arguments de l'auteur et à l'ensemble du système toute leur force de persuasion, je veux suivre M. Moreau avec une entière docilité par toutes les phases de sa démonstration, et remettre à un autre temps les doutes ou les difficultés que ses principes et sa méthode, les faits qu'il avance ou ceux qu'il omet, l'interprétation qu'il en donne, les conclusions qu'il en tire, pourraient susciter chemin faisant. J'expose en toute sincérité sa doctrine, et en même temps je l'écoute de toute mon attention.

Suivant l'opinion la plus répandue, l'homme est un être double, composé d'un corps organique et d'une âme immatérielle. Jusqu'ici la philosophie métaphysique a vainement essayé de découvrir le mode d'union de ces deux principes ; elle n'a inventé que des hypothèses ingénieuses ou invraisemblables. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : une telle question est insoluble. Il n'en est pas de même des relations de ces deux principes ; les rapports du physique et du moral peuvent être l'objet d'une science positive qui est déjà en possession d'un grand nombre de faits incontes-

tables. Mais les psychologues, en s' obstinant, dans leurs spéculations, à isoler Tâme des organes et à la considérer abstraitement, au lieu de hâter les progrès de cette science et de l'enrichir 'de faits consciencieusement observés, ne font qu'en retarder et en entraver la marche. Ils imaginent un monde idéal qui leur fait oubUer le monde réel, et substituent trop souvent aux choses vivantes des mots vides et sonores. Si l'homme est composé de deux principes, pourquoi négliger complètement l'un d'eux? Les opérations intellectuelles sont étroitement unies aux fonctions organiques; dans l'étude de l'homme, il faut faire une large part à l'organisation. La conclusion est rigoureuse ; s'il est bon de la proclamer bien haut, ce n'est pas cependant que le précepte soit nouveau; voici qui l'est davantage. Il ne suffit pas de connaître les organes à l'état sain et dans la régularité de leurs fonctions ; malades, ils ne cessent pas de concourir aux opérations de l'esprit, qui doivent être modifiées et altérées de toutes façons par le dérèglement des fonctions organiques. L'état de maladie des organes est la cause de beaucoup de phénomènes intellectuels et moraux dont la pure psychologie cherche vainement l'expUcation. Il faut donc faire aussi dans l'étude de l'homme une large place à Vêlement pathologique. La psychologie spéculative doit être remplacée par la phijsiologie de la pensée, et celle-ci doit être à son tour éclairée et complétée par \di psychologie morbide. Qu'on ne jette donc pas l'accusation calomnieuse, ou

tout au moins banale et intempestive, de matériaUsme au médecin qui cherche dans l'étude des organes sains ou malades la cause et l'explication des opérations régulières ou anomales de l'esprit. Il n'identifie pour cela ni l'âme au corps, ni le corps à l'âme ; il ne résout ni ne tranche aucune question relative à l'essence de l'âme et à la nature de ses opérations ; l'âme et Dieu sont ici hors de cause, ce sont des questions réservées. C'est un droit pour le médecin, parce que c'est une nécessité imposée à la spécialité de ses recherches, si le cerveau est l'instrument de l'âme, si les fonctions organiques sont la condition des phénomènes intellectuels, d'étudier les modifications de l'activité intellectuelle là où seulement elles sont saisissables, dans le principe matériel, et de voir par pure supposition l'âme dans le corps, qui est son oi'gane, ses facultés et ses opérations dans les fonctions corporelles, qui en sont l'origine physique et la condition actuelle.

L'égalité native de toutes les intelligences est une hypothèse imaginée à plaisir par un esprit faux ; le hon sens la repousse, l'expérience la contredit. Rien n'est plus manifeste, au contraire, que l'inégalité primitive de toutes les intelhgences ; l'éducation donne la science, orne la mémoire, développe ou modifie, dans une limite très-restreinte, les facultés de l'enfant, mais ces facultés elles-mêmes sont innées ; elle cultive les dispositions naturelles, elle ne les fait pas, elle ne peut se substituer à la nature pour créer à sa

place ou réformer son œuvre. Chaque homme apporte en naissant ses dispositions, sa vocation individuelles et la personnalité de son inteUigence, comme il apporte son tempérament, sa constitution personnelle, que la médecine et l'éducation corporelle ne peuvent changer. C'est donc à l'organisation qu'il faut recourir pour se rendre compte des inégalités natives de toute sorte que l'on observe entre les intelligences, comme c'est par les révolutions physiques qui s'opèrent à certaines époques critiques de la vie corporelle qu'il faut s'expliquer les transformations inattendues qu'on remarque dans le caractère et les aptitudes des enfants et des jeunes gens.

Mais à quelles conditions spéciales de l'organisation doit-on rattacher comme à leur cause l'inégalité et la diversité des facultés intellectuelles ou morales? Jauger le crâne, peser et cuber le cerveau, en mesurer la surface, en prendre le relief, faire l'analyse anatomique et chimique de la matière cérébrale et nerveuse, constater l'influence des agents impondérables, rapprocher des résultats obtenus les facultés, les actes, la vie morale des individus soumis à cette analyse , établir une concordance parfaite et constante entre ces éléments de la constitution organique et les différents caractères, les aptitudes diverses des personnes morales ; de telles recherches, si elles n'étaient toujours difficiles, le plus souvent impossibles, seraient utiles assurément et pourraient bien , dans le cas où elles aboutiraient à des résultats scientifiques, nous

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révéler quelques curieux détails sur les rapports des organes et de l'inteUigence, du physique et du moral. Mais, outre qu'il serait téméraire d'espérer remphr un si vaste programme, il est encore certaines conditions organiques qui échappent à l'anatomie , h la chimie, à la physiologie elle-même, à tous les moyens grossiers d'une observation directe. Ces conditions particuhères des organes de la pensée sont précisément celles d'où dépendent ces états de l'âme, ces inégalités des esprits, ces manifestations si diverses de l'intelligence qu'on appelle l'idiotisme et TimbécilUté, la folie, le génie. La science pathologique peut seule les découvrir non par une observation directe, car elles ne tombent pas sous nos sens; mais elle en établit aussi certainement l'existence par une induction fondée sur la manifestation antérieure, simultanée ou postérieure de phénomènes réguliers ou morbides qui rentrent dans le domaine de l'observation ordinaire. Par ce moyen, le médecin parvient à constater que l'affaibhssement, le trouble, la supériorité des facultés intellectuelles dérivent d'une même cause organique et que cette cause est une maladie, variable dans son intensité , dans ses effets , latente ou confirmée, mais une par sa nature et dans son principe.

Tout homme naît avec une constitution particu- Uère, un tempérament déterminé, avec une véritable personnalité organique; même avant la naissance, pendant la période de la vie utérine, l'embryon se forme et s'organise sous l'influence de certaines causes

mystérieuses qui déjà lui impriment son cachet d'individualité. Cette organisation individuelle de chaque être humain le prédispose, le prédestine à de certaines affections morbides ultérieures qui sont en elle comme un germe caché ; ce germe pourra ne pas éclore, si les circonstances en contrarient le développement, mais le cours du temps, les accidents de la vie, quelque hasard imprévu le feront mûrir à l'occasion, et le mal croissant sourdement finira par se manifester un jour sous une forme éclatante, après être resté lui-même depuis la naissance ou la conception à l'état d'embryon. Par exemple, s'il s'agit spécialement du système nerveux et cérébral, une certaine constitution organique prédispose et prédestine avec plus ou moins d'infaiUibilité l'être qui vient au monde à des affections morbides d'une espèce particuUère dont la folie et l'idiotisme sont le plus haut degré de développement et la dernière expression. Si donc il existe un moyen de découvrir quelle est cette constitution organique primitive qui prédispose ceux qui l'apportent en naissant à la folie ou à l'idiotisme, rien ne sera plus facile que d'augurer avec une grande vraisemblance, que de craindre légitimement pour l'avenir la manifestation d'une de ces affections redoutables ou tout au moins de quelqu'un des phénomènes morbides de la même famille. Ce moyen existe; on ne peut, il est vrai, saisir directement le germe du mal dans les profondeurs de l'organe où il se cache, on peut du moins en induire la présence avec une rigou-

reuse certitude. Si l'on observe la nature des troubles organiques qui coïncident avec l'idiotisme ou la foUe, qui la précèdent , la préparent , en signalent l'invasion, en constituent la première période, on remarque que tous ces symptômes et tous ces prodromes ont entre eux une parenté véritable ; ce sont des accidents nerveux, des altérations variables dans la forme, légères ou profondes, du système cérébral ou de ses prolongements : épilepsie, hystérie, paralysie, névralgies, convulsions, tics, strabisme, bégaiement. De telle sorte qu'il est permis d'affirmer que toute aflecfion du svstème nerveux ou cérébral constitue une

prédisposition à la folie, à l'idiotisme ou à toute autre affection du même système. Aussi longtemps que le germe du mal demeure à l'état virtuel dans l'organisation de la personne prédestinée à la folie, la prédisposition morbide peut s'aUier à un état parfait de la santé générale, sans se trahir au dehors par le moindre indice. On n'en peut soupçonner l'existence, à moins qu'en fouillant la généalogie de l'individu, on ne trouve parmi ses parents ou ses aïeux des fous, des paralytiques, des malades, en un mot, qui ont pu transmettre à leur descendant le triste héritage d'une constitution semblable à la leur. Mais, quand la lésion primitive, de latente qu'elle était d'abord, se traduit extérieurement par des symptômes manifestes, il est important d'observer comment le mal se comporte, la marche qu'il suit et ses différents effets sur les fonctions nerveuses et les opérations intellectuelles.

Il s'agit d'abord de la folie. Les premiers symptômes physiques qui se produisent révèlent manifestement une exaltation de la vitalité dans le système nerveux, une sorte de surexcitation générale qui tend à se concentrer dans Tencéphale ; ce sont, par exemple, des convulsions, des vertiges, des syncopes, tous phénomènes qui attestent une action nerveuse exubérante. Les premiers symptômes intellectuels et moraux offrent le même caractère : c'est une évidente exagération de l'activité, l'insomnie, l'inquiétude; les idées se pressent, se poussent avec une rapidité qui se joue du temps; la mémoire a des réminiscences étonnantes, l'imagination, une richesse, une variété de couleurs naguère inconnues ; les sensations sont vives, les passions violentes, les mouvements brusques, saccadés, énergiques. Ce n'est pas encore la folie, mais c'en est le prélude, et il n'y a qu'une différence d'intensité entre cet état de surexcitation nerveuse et intellectuelle et la folie confirmée. Toute folie traverse cette phase d'exagération de l'activité physique et morale. L'affaissement de l'énergie vitale, la prostration des organes et de la pensée, l'inertie et la stupeur sont des apparences trompeuses ou des effets secondaires de l'excitation morbide. Ce n'est pas une inertie véritable que l'immobilité du mélancoHque en proie au plus profond chagrin, consumé par une douleur muette, tremblant de corps et d'âme sous l'influence d'une terreur indicible. La stupeur n'est que le contre-coup d'une commotion plus éner-

gique encore qui a ébranlé trop violemment l'organe et détraqué la machine. Toutes les causes, physiques ou morales, capables d'agir sur le système nerveux, émotions vives , faim , soif , substances toxiques , opium , haschisch , produisent d'abord les mêmes effets et commencent par exalter la sensibilité nerveuse et morale, surexciter l'intelligence et multiplier l'énergie.

Malgré la différence manifeste qui sépare l'idiotisme de la folie, ces deux maladies ont une même origine et un même siège organique : le système cérébral ou nerveux. Les mêmes causes, la même constitution prédisposent à l'une comme à l'autre ; les mêmes désordres nerveux, épilepsie, hystérie, paralysie, les accompagnent. Si les effets du mal sont si différents, cela provient seulement de ce que la cause morbide exerce son action à des époques différentes de la vie du malade ; si le mal paraît suivre une autre marche dans l'idiotisme que dans la folie, c'est qu'on ne sait pas surprendre la réalité sous l'apparence et qu'on ne remonte pas à une époque assez éloignée pour assister, au moins par la pensée, aux premiers progrès de la maladie. Tandis qu'on observe chez le fou maniaque une exaltation de l'intelligence, une exagération de l'énergie motrice, un excès général de la vitalité, on est frappé, au premier aspect de l'idiot, de l'affaibUssement de la vitalité, de l'amoindrissement de ses facultés intellectuelles. Mais l'idiotisme est une maladie congénitale; c'est dans le sein maternel et dans l'obs-

curité de la vie utérine que s'est exercée l'influence de la cause morbide. Or, cette cause agissant avec toute sa puissance sur un être en formation, sur un système cérébral et nerveux délicat et seulement ébauché, ne comprend-on pas que les effets en soient désastreux, qu'elle puisse faire de terribles et faciles ravages sur l'organe tendre et rudimentaire, et arrêter le développement des facultés intellectuelles? D'ailleurs ne peuton jamais surprendre chez ceux qui ne sont idiots qu'à demi, chez les imbéciles, chez ceux-là surtout qui ne le sont qu'après coup, qui ne l'ont pas toujours été, mais qui le deviennent, la marche qu'a dû suivre la cause morbifique pour produire l'idiotisme absolu et l'imbécillité congénitale ? Enfin les idiots eux-mêmes et les imbéciles de naissance ne présentent -ils pas à l'observateur des phénomènes qui prouvent que l'influence du mal sous laquelle ils végètent est plutôt encore excitante qu'énervante ? L'imbécillité acquise est un idiotisme imparfait, une imbécillité retardataire ; grâce au retard de l'influence morbide qui ne s'est exercée que plus ou moins longtemps après la naissance , les organes et les facultés intellectuelles de l'enfant ont pu se développer pendant une certaine période. Or, non-seulement les organes et les facultés ont pu se développer naturellement chez l'imbécile, mais, le plus souvent, avant d'être arrêtés dans leur essor, ils ont acquis un développement extraordinaire. La plupart des imbéciles ont été, avant de devenir tels, des enfants précoces, de petits pro-

diges, manifestant une intelligence au-dessus de leur âge, doués de facultés ou d'aptitudes exceptionnelles, celui-ci pour la musique, celui-là pour le calcul, actifs, sensibles, irritables, colères : c'était la cause morbide qui commençait à exercer son influence avec une moindre intensité et sur des organes plus forts que ceux d'un embryon ; excitant d'abord leur vitalité, elle développait prématurément les facultés actives, intellectuelles et morales de l'enfant. De telle sorte qu'au moment même où il faisait l'orgueil et la joie de sa famille, il était déjà la proie du mal et sur le point de succomber à son atteinte ; que ses parents, en surexcitant encore son activité maladive, ne faisaient que conspirer avec le mal et souffler sur le feu, quand ils auraient dû s'efforcer de l'éteindre. Ainsi, lorsque Timbécillité est acquise et non congénitale, l'enfant n'arrive à cet état de dégradation physique et morale qu'en traversant une période où la vitalité et l'inteUigence sont excitées outre mesure, qui fait augurer pour lui à son entourage le plus brillant avenir et qui le lui assurerait sans doute, si le progrès continuait dans le même sens, si le mal, en se prolongeant ou en s'aggravant, n'altérait pas l'organe dont il a d'abord exagéré l'énergie, n'éteignait pas les facultés qu'il avait d'abord rendues si brillantes. Pourquoi se refuserait-on à admettre que la même cause morbide, que le même mal, a suivi la même marche et produit successivement des effets analogues, en d'autres temps, au milieu d'autres circonstances, dans l'idiotisme et l'imbécillité congé-

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nitale, et qu'il a, dans le sein maternel, commencé par exagérer la vitalité du fœtus avant de l'opprimer en altérant l'organe? D'ailleurs la puissance excitante de la cause morbide n'est pas tellement effacée, même dans l'idiotisme complet, qu'on ne puisse en saisir encore les effets au milieu de la torpeur et de l'inertie habituelles et apparentes de l'idiot de naissance. Les idiots sont souvent réduits à une extrême faiblesse musculaire; de plus, les organes étant lésés, ils sont généralement incapables d'imposer à leurs mouvements la mesure et la régularité ; cela n'empêche pas qu'ils ne dépensent une forte somme d'énergie locomotrice. Par exemple, ces tristes êtres que l'on nomme gâteux dans les asiles, qui ne peuvent même satisfaire volontairement et avec conscience aux besoins de la nature, qui ne savent qu'avaler les aliments qu'on introduit dans leur bouche et mourraient de faim devant leur nourriture s'il leur fallait la porter eux-mêmes à leurs lèvres, sur la chaise où ils passent leur vie sans la quitter, sont dans une inquiétude continuelle; l'agitation sur place, la turbulence, remplace chez eux la locomotion réguUère et ressemble singuhèrcment à l'agitation maniaque. Ajoutez à cela les fréquents accès d'épilepsie ou d'hystérie qui impriment à toute leur organisation les plus terribles secousses ; songez que, si ces créatures sont incapables des sentiments moraux sur lesquels la société repose, les instincts brutaux, les appétits charnels, les passions égoïstes, acquièrent chez les idiots et les imbéciles une violence mcoer-

cible; que, hargneux, rageurs, méchants, voleurs, ils se livrent irrésistiblement aux actes de la plus honteuse lubricité, et vous penserez que, dans les Umites étroites où le mal a renfermé dès avant sa naissance l'activité de l'idiot, la surexcitation nerveuse est bien plus encore que la torpeur l'effet et le symptôme de l'idiotisme. L'idiotisme, l'imbécillité congénitale ou acquise dérivent, de la même cause générale et suivent la même marche que la'fohe.

La scrofule et le rachitisme, quelque différence qu'il y ait entre ces deux vices constitutionnels et quoiqu'il ne faille pas confondre absolument les scrofuleux et les rachitiques avec les fous et les idiots, sont cependant des maux de la même famille et des vices de la même constitution. Le plus souvent ils coexistent chez le même sujet, et l'idiotisme et l'imbécillité recrutent principalement leurs victimes parmi les individus atteints déjà de ce double mal. Si cette simultanéité ne suffit pas pour qu'on puisse rapport<^r légitimement ces différents maux à la même cause générale et à la môme constitution organique, que Ton observe comment se comportent le rachitisme et la scrofule, quels elîets ils produisent sur les organes et les facultés intellectuelles. Le défaut d'harmonie dans les formes, le manque de proportion entre la tête, le tronc et les membres distinguent à première vue l'enfant scrofuleux; le corps est débile, les membres trop longs ou trop courts, la tête surtout est trop forte; plus tard une structure gigantesque, un extrême embonpoint

OU une taille de nain, uu3 effrayante maigreur, signalent également le \ice scrofuleux chez le jeune homme : enfant, le malade semble plus vieux que son âge; homme, il paraît plus jeune. Ce perpétuel contraste est dû à une distribution irrégulière des forces organiques : ici, la vitalité exagérée développe outre mesure certaines parties du corps; là, rare et impuissante, elle a peine à ébaucher des organes atrophiés. L'aspect du rachitique ressemble singuhèrement à celui du scrofuleux : même disproportion d'un crâne exagéré et de membres grêles, courbés et mal attachés au tronc. Les médecins de tous les âges attribuent le rachitisme à une irrégularité particulière de la nutrition ou de la vitalité : ici trop active et distribuant à la tête une nourriture, une vie surabondante ; là insuffisante et refusant leur juste part aux membres, aux muscles etaux'os. En définitive, le rachitisme, comme la scrofule, a pour cause une surexcitation du système nerveux, une concentration de la vitalité sur certains organes et particulièrement sur le cerveau.

Scrofuleux et rachitiques offrent à l'observateur les mêmes phénomènes intellectuels; la précocité de l'intelligence est un fait aussi fréquent chez les uns que chez les autres, au point qu'une raison prématurée, une imagination trop vive, une sensibilité trop exaltée, une inteUigence supérieure à son âge, doivent, même en l'absence de tout symptôme physique, faire craindre la scrofule ou le rachitisme chez l'enfant qui manifeste ces facultés extraordinaires. « Le sang, dit Cabanis,

peut se porter en plus grande abondance vers le centre cérébral commun, et se trouver doué de qualités stimulantes extraordinaires, lesquelles, pour le dire en passant, paraissent tenir à certaines circonstances capables de troubler en même temps l'ossification. Ainsi donc, tandis que le sang abonde dans les cavités du crâne et de la colonne épinière, tandis que les fonctions des organes qu'elles renferment se trouvent fortement excitées, les parois osseuses affaibhes cèdent à l'impulsion intérieure ; ces cavités s'agrandissent, l'organe cérébral acquiert plus de volume et d'activité. Quelquefois même les organes des sens deviennent directement plus sensibles, acquièrent plus de finesse. On voit clairement que les fonctions du cerveau doivent ici prédominer sur celles des autres parties. Les dispositions analogues de toutl'épigastre, où semblent se former, et que mettent en effet plus spécialement en jeu les affections de l'âme, doivent alors en multiplier les causes, en augmenter la force, aiguiser, pour ainsi dire, presque toutes les impressions dont elles sont le résultat. Toutes choses d'ailleurs égales, le moral doit être plus développé. Et c'est aussi ce qu'on observe ordinairement chez les enfants rachitiques ; car les faits contraires, notés par quelques écrivains, paraissent n'être qu'une exception rare dans nos cUmats; et, d'ailleurs, ils s'expHquent par certaines circonstances particulières qui ne tiennent pas toujours à la maladie primitive et dominante. »

Considérez enfin la généalogie ou la descendance

des fous, des idiots, des imbéciles, des scrofuleux ou des rachitiques, vous verrez aux générations différentes et chez les individus d'une même génération tous ces maux se mêler , se croiser , alterner, se confondre, s'engendrer, se transformer les uns dans les autres. De quatre enfants d'un père mort dans la démence, l'un sera épileptique, l'autre scrofuleux, celui-ci imbécile, celui-là sain en apparence ou seulement arriéré. Placez tous ces maux comme des dés dans un cornet, jetez-les au hasard ; les combinaisons de la fortune ne seront pas plus variées que les caprices de la nature dans la fiUation héréditaire de tous ces maux différents. C'est qu'en principe ils ne sont pas différents, ils ne sont pas plusieurs, il n'y en a qu'un seul qui alïecte les formes les plus variables, qui se développe avec tous les degrés d'intensité ; mais, sous la diversité des formes, il suit la même marche , produit des effets physiques analogues, se traduit par les mêmes symptômes intellectuels. Qu'elle agisse ou qu'elle sommeille , la cause morbifique est cachée dans la constitution ; lorsqu'elle commence à exercer son influence, elle surexcite d'abord le système cérébral, et par conséquent l'activité intellectuelle dont le cerveau est l'instrument ; ce n'est que plus tard, et quand elle se développe avec une intensité démesurée, qu'elle brise ou qu'elle altère l'organe dont elle stimule la vitalité et que se produisent la prostration physique, l'abattement moral, la stupeur intellectuelle. « Ahénés, idiots, scrofuleux et rachitiques, en vertu de leur

commune origine, de certains caractères physiques et moraux , doivent être considérés comme les enfants d'une même famille , les rameaux divei's d'un même tronc. »

La plus importante et la plus forte partie de la tâche que s'est proposée M. Moreau est accomplie, car les principes du système sont étabhs, mais non pas la plus difficile et la plus déhcate. Il faut prouver maintenant que les hommes qui se distinguent entre leurs semblables par des talents supérieurs, par une intelligence exceptionnelle, que les hommes de génie enfin sont, eux aussi, et comme par droit de naissance, membres de cette triste famifle des aliénés et des idiots, des imbéciles et des scrofuleux. Il faut vaincre, à force d'arguments et d'exemples, l'épaisse ignorance ou les préjugés séculaires du plus grand nombre qui s'obstine à considérer l'idiot et l'homme de génie comme deux antipodes, et goûte médiocrement en cette matière le vieil adage : Les extrêmes se touchent. Si nous devons être persuadé plus tard que le génie n'est qu'une névrose^ elle sera puissante et habile la main qui fera tomber de nos yeux de telles écailles.

Je continue à suivre M. Moreau pas à pas, et plus fidèlement encore s'il est possible, dans la seconde partie de son argumentation.

If

La constitution organique individuelle que tout homme apporte en naissant est [créée par la nature , quand elle forme Tembryon dans le sein maternel, en vertu de lune ou de l'autre de ces deux lois. Ou bien la nature se répète, s'imite, se copie elle-même et façonne le corps de Tenfant à l'image de ceux de ses parents , ou bien , toute-puissante , indépendante et comme capricieuse , elle crée, sans modèle, un type nouveau, étranger à la famille que l'enfant va pour ainsi dire transformer, régénérer ou abâtardir. La loi d'hérédité est celle que s'impose le plus ordinairement la nature et qu'elle suit avec le plus de complaisance ; la loi à'iîinéité est plus rarement appliquée par elle. Les conséquences de la première expliquent la seconde et ses effets, qui deviennent ainsi la confirmation de la première. C'est un fait incontestable et incontesté que la transmission fréquente des parents aux enfants par voie séminale des traits du visage, des formes et de l'habitude extérieure du corps. Le père et le fils ne sont bien souvent, à les regarder, que le même homme à des époques différentes de la vie ; ou bien le fils et la mère sont comme la même individualité jphysique rereconnaissable sous la diversité des sexes. Ou bien encore l'héritage de la ressemblance corporelle passe, comme la fortune, par-dessus une ou plusieurs générations ; le petit-fils rappelle l'aïeul, et pourra revivre à son tour dans un de ses lointains descendants. Vatavisme n'est qu'une particularité de l'hérédité naturelle. La ressemblance nes'arrête pas à la configuration

extérieure du corps et du visage, elle peut être plus profonde encore ; la conformation des organes intimes, la composition des tissus et des fluides se transmettent par la même voie d'une génération à une autre. Elle n'est pas seulement plastique ; l'enfant peut hériter du tempérament, de l'énergie vitale de quelqu'un de ses ascendants, et, dans un corps extérieurement semblable à celui du père ou de l'aïeul, des organes semblables à ceux de l'aïeule ou de la mère accompHssent semblablement leurs fonctions. Comment ne pas penser que ce qui a lieu dans l'état sain se passe à plus forte raison dans l'état de maladie, qu'une constitution vicieuse se transmet avec d'autant plus de fréquence et de facilité que le mal a fait subir à l'organisation des parents de plus profondes modifications?

Mais ce fait de la transmission héréditaire que personne ne refuse d'admettre pour les caractères physiques, le tempérament, les qualités, les vices et tout le détail de la constitution organique, on ne veut pas le reconnaître, on le nie, quand il s'agit des facultés, des aptitudes intellectuelles et des caractères moraux. C'est que l'on se cantonne opiniâtrement dans une théorie philosophique étroite et fausse, c'est qu'on observe mal les faits si nombreux exposés à nos regards, c'est qu'on donne de la loi d'hérédité une interprétation littérale et ininteUigente. On veut toujours considérer les facultés intellectuelles et les phénomènes de la vie morale comme s'ils étaient absolument indé-

2iO LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME.

pendants de la constitution des organes et des tnodifications qui s'accomplissent en eux ; il n'est pas étonnant dès lors qu'on ne puisse comprendre que des facultés supposées étrangères aux organes se transmettent comme le tempérament par la voie séminale. Mais, quelle que soit la nature des facultés et des phénomènes intellectuels, un système particulier d'organe? est aussi indispensable à leur manifestation, à l'action du principe immatériel de l'âme qu'à l'accomplissement des fonctions organiques. Dès lors l'intelligence et la sensibilité morale ne sont plus indépendantes de la constitution des organes ; ce sont les particularités de cette constitution et les fonctions de ces organes qui déterminent les qualités ou les vices et le jeu tout entier des facultés intellectuelles. Dès lors la même loi physiologique règne sur les facultés mentales et sur la constitution organique; elles se 'transmettent des parents aux enfants par la même voie séminale. Pour étendre la loi à' hérédité aux facultés mentales, on voudrait encore que l'intelligence et le caractère des descendants fussent exactement semblables à ceux des ascendants, que les mômes phénomènes se produisissent dans les deux générations, que la dernière fût la copie fidèle de la précédente, que le père et le fils donnassent le spectacle d'une même créature naissant deux fois et parcourant chaque fois la même vie dans les mômes conditions. Mais, comme les faits sont loin de satisfaire à ces exigences, on soustrait témérairement les facultés de l'âme à la loi d'hérédité. Des hom-

mes doués d'une grande intelligence ont donné le jour à des enfants plus voisins de l'idiotisme que du génie \ une même famille compte des esprits supérieurs, des imbéciles, des fous. Sans doute, mais on ne saisit pas le sens véritable de la loi d'hérédité, quand on attend à chaque génération nouvelle le retour de phénomènes identiques. Ce n'est point dans l'identité des fonctions et des faits , organiques ou intellectuels , qu'il faut chercher l'appUcation de cette loi de la nature, mais dans la source même de l'organisation et dans la constitution intime de [l'héritier de ses pères. Une famille dont le chef est mort aliéné ou épileptique ne se compose pas nécessairement de fous et d'épileptiques comme lui, mais d'enfants idiots ou paralysés, ou scrofuleux. Ce que le père malade a transmis à ses enfants, ce n'est pas sa foUe et la forme de son déhre, c'est le vice de sa constitution qui se manifestera sous des formes différentes, iciparl'épilepsie ou l'hystérie, là par la scrofule ou le rachitisme, en un mot, par quelqu'une des mille affections nerveuses qui sont, elles aussi, de la même famille et peuvent sortir du même principe. De même, si un homme de génie donne naissance à un idiot ou à un fou, ne vous récriez pas, ne vous hâtez pas de conclure que la loi d'hérédité est en défaut. Si le génie était la conséquence d'une constitution spéciale, d'un vice organique, capable de se traduire en d'autres circonstances par l'aliénation ou l'imbécillité, cette filiation d'un homme de génie ou d'un idiot, au lieu d'être un dé-

menti flagrant à la loi d'hérédité, en serait au contraire une éclatante confirmation.

C'est là le vrai, et telle est la seule manière de comprendre la transmission des caractères physiques. et intellectuels par voie séminale. L'influence de l'hérédité se fait mieux sentir encore dans l'état de maladie que dans l'état de santé. Un germe de mal est déposé par un ascendant dans la constitution organique de l'embryon, par exemple dans le système nerveux et cérébral; les accidents de la vie détermineront chez l'enfant qui va naître et grandir la nature et la forme spéciale de la maladie que ce germe contient en puissance ; à moins que , faute de rencontrer des circonstances favorables, le germe ne demeure enfoui dans l'organisation, sans se révéler jamais par aucun signe apparent. Quoi qu'il en soit de l'avenir, l'individu dans la constitution duquel a été déposé par transmission héréditaire le germe morbide doit être considéré dès le principe comme étant dans un état anomal. La prédisposition aux troubles de l'intelligence peut donc, aussi bien que toute autre prédisposition maladive, être transmise par héritage, sans que les ascendants qui la propagent présentent tous les mêmes symptômes morbides, et sans que les descendants qui la reçoivent se ressemblent exactement entre eux ou reproduisent fidèlement les formes de la maladie paternelle.

Les principales causes qui produisent chez les enfants la prédisposition héréditaire aux troubles intel-

lectuels sont chez les parents non-seulement la folie confirmée ou une maladie nerveuse bien apparente, mais de simples bizarreries d'esprit ou de caractère, de simples anomalies du système nerveux, la cécité, la surdité, les tics "et les grimaces, l'ivrognerie, certaines particularités de l'union conjugale, la disproportion des années ou le trop grand âge des deux époux, leur parenté, cause bien connue d'abâtardissement dans les espèces animales. Transmise aux enfants, la prédisposition héréditaire peut prendre le même développement et produire les mêmes manifestations que chez les parents : ainsi le fils d'un aliéné sera aliéné lui-même, le deviendra au même âge que son père et délirera sur les mêmes sujets ; ou bien le mal sera moins intense chez l'enfant que chez le père et respectera sa raison : celui-ci était fou, celui-là est seulement bizarre, excentrique, original; ou bien les rôles sont renversés, c'est le père qui n'était que singulier d'esprit et de caractère, c'est le fils qui perd la raison. C'est que la bizarrerie, l'excentricité, sans être la foUe, est encore ou est déjà un état pathologique ; la bizarrerie et la fohe sont deux degrés ou deux périodes d'un même mal. .

Lorsque la nature, en formant l'embryon, au Heu de le façonner à l'image de ses parents , en fait un type étranger, il suffit, pour qu'elle dépose en lui le germe du mal que d'autres reçoivent par héritage et le prédispose au trouble des facultés intellectuelles, qu'elle le doue spontanément de la même constitution .

qu'elle ne fait que transmettre chez les autres, de telle sorte qu'héréditaire ou inné, le principe morbide agit toujours de la même façon , se cache dans la même organisation et se développe suivant les mêmes lois. Quelle que soit sa généalogie, bien qu'elle ne compte parmi ses parents immédiats ou ses ancêtres, ni fou, ni idiot, ni aucun ascendant dont elle ait pu recevoir par héritage le principe morbide, vous pouvez juger qu'une telle personne est prédisposée aux troubles de l'intelligence, dès que vous remarquez chez elle certains phénomènes tout à fait insignifiants pour des yeux ignorants , des clignements de paupières , des frémissements de lèvres , le bégaiement ou certaines habitudes auxquelles elle se laisse aller sans y songer, par exemple , lorsqu'elle agite sans cesse un objet dans sa main, soit en causant, soit en travaillant, ou bien encore quand vous la voyez douteuse, craintive, inquiète, soupçonneuse, malade imagmaire, se plaignant sans cesse de sa santé, ou enfin quand vous la voyez, au contraire, hardie, inventive, pleine de confiance, téméraire, ambitieuse. Cet état, en effet, c'est la raison, et cependant c'est un état pathologique dont la folie peut sortir. Grossissez un peu les traits : cet homme qui fait une légère grimace en parlant, c'est un maniaque; cet autre, chagrin et plaintif, c'est un hypocondriaque; cet autre encore, fier et content de lui-même, c'est un fou paralytique. Ces légers symptômes attestent une irritabilité nerveuse qui n'est pas la santé parfaite. Celui qui les

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présente est prédisposé aux troubles intellectuels par sa constitution innée, aussi bien que d'autres le sont par leur constitution héréditaire ; il renferme également dans son cerveau le germe du mal; bien mieux, il est déjà sous l'influence morbide.

Il se peut que le principe morbide transmis par l'hérédité ou déposé librement par la nature dans la constitution organique d'un être humain demeure jusqu'à la mort à l'état virtuel; en ce cas, bien que prédisposé aux troubles de l'inteUigence , l'individu conserve durant toute sa vie la plénitude de sa raison. Il est possible, au contraire, que ce germe se développe à une époque ou à une autre et exerce sans arrêt, comme sans obstacle, toute sa funeste puissance ; l'individu prédestiné naît idiot, devient imbécile ou aliéné. Mais ce sont là deux états extrêmes entre lesquels il y a place pour une infinité d'états intermédiaires et de degrés transitoires. Il n'y a pas, en effet, la pleine raison d'une part, de l'autre la foUe ou l'idiotisme , séparés par une ligne rigoureuse de démarcation ou par un abîme que la maladie franchisse d'un seul bond. La nature , dans la création des êtres, n'a pas procédé « par sauts et par saccades; )) elle a suivi une hgne continue, créant entre deux espèces différentes des espèces intermédiaires qui sont le passage insensible de l'une à l'autre. Elle procède partout d'après le même plan. Il n'y a pas non plus la parfaite santé et la maladie absolue ; la maladie et la santé se mêlent et se confondent; comme

elles, la raison et la folie se juxtaposent et se marient. De là une étonnante variété d'états intellectuels et moraux qui ne sont ni la maladie dans toute son intensité , ni la santé dans son intégrité , ni la complète démence, ni la pleine raison. De là une multitude innombrable d'intelligences qui ne sont ni parfaitement sensées, ni décidément folles, une famille embarrassante d'individus difficiles à classer dans les catégories trop nettement arrêtées des moralistes, des psychologues, des légistes et des physiologistes, qui déroutent nos habitudes de rigueur ou de précision, dont les pensées réduisent aux abois la critique classique et routinière, dont les actes font le tourment des juges et des jurés. La science pathologique et spécialement la psychologie morbide peuvent seules rendre raison de ces intelligences métisses, de ces natures morales hybrides, en montrant associées et combinées dans la constitution organique de ces êtres déclassés la maladie et la santé, l'ivraie morbide et la saine semence. Et c'est la loi d'hérédité qui donne l'expUcation du mystère; car, lorsque l'hérédité ne peut être invoquée, c'est la loi d'innéité qui procède comme la première et fait sortir les mômes efPets d'une constitution originale que d'une organisation héréditaire.

Vous observez, dans les asiles des aUénés de toutes sortes, des délires qui portent sur toute espèce de sujets, qui troublent certaines facultés déterminées de l'inteUigence en respectant les autres , des folies

qui pervertissent les sentiments sans altérer le jugement, qui exaltent certaines passions, poussent les malades à des actes particuliers et criminels, le meurtre, le vol, irrésistiblement et sans motif. Quand vous trouvez dans la parenté d'un homme des fous de ce genre, dans l'histoire de leur foHe des faits semblables , et quand vous voyez , en examinant la propre conduite de cet homme, l'image, même pâle et effacée, de ce déhre universel dans une exaltation générale des idées, de ces folles hallucinations dans une rêverie habituelle, de cette incurable monomanie dans la poursuite opiniâtre d'une idée fausse ou l'accomplissement d'un objet irréalisable, de ces fureurs hystériques dans une débauche effrénée, de ces penchants irrésistibles au meurtre ou au vol dans la perversion de tous les bons sentiments, dans un homicide accompli sans raison suffisante, dans l'absurde larcin d'un objet aussi vil qu'inutile fait par un homme riche, vous ne dites pas catégoriquement que cet homme est fou, qu'il est décidément malade, vous ne croyez pas cependant qu'il jouisse d'une santé parfaite et de l'intégrité de sa raison; vous vous rendez compte de cet état intermédiaire par un vice caché de la constitution organique qu'il a reçu en héritage, vous expliquez ce qui lui reste de bon sens par l'heureuse influence d'un de ses parents qui a pu balancer et affaiblir l'influence funeste de l'autre. Soyez donc juste aussi quand vous observerez dans un autre homme ce même état mixte, ce même mélange de

folie et de raison ; vous ne connaissez point sa famille, ou vous ne trouvez parmi les membres qui la composent ni aliénés, ni paralytiques, ni malades de cette catégorie ; eh bien , soyez sûr cependant que quelqu'un de ses ascendants inconnus lui a légué le principe affaibli ou exagéré de son mal, ou expliquez les bizarreries de son esprit et de sa conduite par la constitution vicieuse que la nature lui a faite en vertu de la loi d'innéité.

Ce principe admis, élargissez les rangs, ouvrez des catégories intermédiaires entre la maladie intense et la santé parfaite, entre la folie déclarée et la raison intègre; placez-y toutes les intelligences boiteuses, toutes les natures équivoques, plus loin ou plus près des deux pôles : les rêveurs, les utopistes, les faiseurs de projets, les gens à système, les raisonneurs entichés d'une idée fausse, les visionnaires, les mystiques, les théosophes, eussent-ils de brillants éclairs de raison et des échappées de génie ; placez là pêle-mêle ou hiérarchiquement les Platon, les Swedenborg, les Fourier, les Saint-Martin, les Newton commentant Y Apocalypse et voyant l'Antéchrist dans le pape, les Paracelse, les Lavater, ajoutez des cadres supplémentaires pour les enfants mal nés, réfractaires aux bons sentiments, pour les meurtriers de quinze ans, pour tous les petits monstres d'immorahté qui font le scandale des bourgeois ignorants mais honnêtes, pour les âmes hermaphrodites, les fanatiques, les prostituées, les CaUgula, les Héhogabale, les BrinviUiers, les Jac-

ques Clément, les Condamine suivant la guillotine à chacune de ses haltes , les assassins qui ont égorgé trente-quatre victimes pour l'amour de l'art sans en voler une seule. Ce n'est pas tout : à côté des crimes incompréhensibles il faut une place parallèle pour les dévouements inouïs, pour les vertus surhumaines; quoique rares et admirables autant que les autres sont épouvantables et fréquents, les actions sublimes ont, comme les crimes atroces, leur origine et leur cause dans une prédisposition organique ; ce sont des âmes de même trempe qui seules sont capables des unes et des autres. Rangeons donc dans cette catégorie nouvelle les Régulus et les Décius , les martyrs qui défient les tourments, les anges de F assassinat^ les Judith et les Charlotte Corday, car ces héros que Ton admire ne sont, quoi qu'il en coûte de l'avouer, que (( des individus qui, doués de passions fortes, de sentiments élevés, se sentent dominés par l'insurmontable besoin de faire au bonheur de leurs semblables le sacrifice de leur vie. »

Entre les fous et les gens sensés, entre les sains et les malades, parmi tous ces êtres irréguliers qui portent dans leur organisation un vice congénital, maladifs plutôt que malades, et se portant bien plutôt que sains, vivant, en un mot, sous l'influence d'un principe morbide qui ne se développe pas au grand jour ou n'envahit pas tout le système, qui excite la vitalité du cerveau au heu de briser l'organe, il reste encore une place à prendre : c'est le génie qui l'occupera.

La folie, l'idiotisme, la scrofule, le rachitisme, tous ces phénomènes et tous ces états gradués depuis le moindre tic jusqu'aux crises de l'hystérie, depuis la simple bizarrerie d'esprit jusqu'à la démence, sont des anomalies résultant d'un vice morbide qui a son siège dans le système cérébral et nerveux et se traduit partout et toujours par un excès de vie. Ce n'est pas en ajoutant quelque chose au délire qu'on rendra la raison au fou, mais en retranchant, en .tempérant l'activité exagérée de sa pensée. Le premier effet de toute maladie nerveuse est donc d'apporter dans la constitution un nouvel élément de vie, d'imprimer une impulsion inaccoutumée au jeu des organes sur lesquels le mal agit et se concentre, de surexciter, par exemple, l'énergie motrice, s'il fait son Heu d'élection de l'appareil moteur, ou l'activité de l'intelligence, s'il porte son influence sur l'organe intellectuel. Si l'o^n n'a pas oubhéque le principe morbide peut, en se développant, prendre une infinité de formes diverses, qu'il peut se transmettre par voie séminale des parents aux enfants, qu'il peut dans le passage d'une génération à une autre perdre sa force ou acquérir une plus grande vertu; s'il est incontestable que le génie consiste dans un développement extraordinaire des facultés intellectuelles, il n'y a plus la moindre apparence de paradoxe à dire que le génie et la folie ont des racines communes dans l'organisation, que lafolie, se transmettant par voie séminale, peut s'affaiblir et se transformer en génie, comme le génie peut dégénérer en idiotisme en passant du père

à l'enfant, que le génie, en un mot, ainsi que toutes les anomalies organiques et morales qu'on vient d'énumérer, n'est qu'un état pathologique, une névrose.

Quelles sont les conditions organiques les plus favorables au développement des facultés intellectuelles, sinon celles-là mêmes qui donnent naissance au délire? Il est vrai qu'en même temps que l'organe fonctionne avec plus d'énergie, il court de plus grands risques de se dérégler ou de se briser dans soji action violente, et que, plus l'esprit s'élève, plus la chute est facile et dangereuse. Cette parenté, cette identité originelle de la folie et du génie, que les considérations précédentes rendent au moins vraisemblable, des preuves directes «t nombreuses en font une indubitable vérité. Il est un état organique et mental où la puissance intellectuelle atteint son apogée, c'est l'inspiration. Or l'inspiration et la folie offrent de telles ressemblances qu'il est malaisé de les distinguer l'une de l'autre. Le temps n'est plus oii l'inspiration pou- \ait être attribuée à l'esprit divin remplissant le poëte ou le prophète ; c'est une sorte d'érection cérébrale qui a pour effet d'abolir la volonté et de surexciter l'inteUigence, qui a pour cause une crise nerveuse, c'est un vrai déhre. Les seules pensées conçues dans ce déHre ont une valeur et une beauté que connaît rarement le délire du maniaque ; encore ne sont-elles pas toujours exemptes de conceptions folles et de franches hallucinations. Ce que fait la nature en vertu de la double loi de l'hérédité ou de l'innéité, en déposant

dans la constitution nerveuse de Fembryon un principe morbide, d'autres causes, d'autres agents le peuvent aussi produire accidentellement, en surexcitant de la même manière les organes intellectuels, par exemple, une idée opiniâtre, une volonté ferme, une crovance enracinée, mieux encore certaines substances toxiques dont l'action porte momentanément le trouble dans l'économie des organes et de leurs fonctions, le café, l'opium, l'extrait de chanvre indien. C'est par le surcroît d'énergie que le poison communique au cerveau que l'intelligence s'exalte, que les idées se multiplient, qu'un sentiment d'orgueil et de béatitude remplit d'abord l'âme du mangeur de haschisch. Ainsi fait la fièvre en apportant aux centres nerveux le sang en abondance, ainsi l'approche de la mort en plaçant le cerveau dans des conditions toutes nouvelles. Au moment de mourir, il arrive souvent que l'intelHgence s'élève, non parce que l'âme (vaine parole ! ) commencerait à se dégager de son enveloppe mortelle, mais parce que le dernier combat est une profonde révolution dans les organes. L'agonie a plus d'une fois inspiré les musiciens et les poètes, elle en a suscité d'inconnus sur le lit de mort.

C'est donc une erreur, si vieille et si accréditée qu'elle soit, que l'aphorisme du poëte, riiens sana in corpore sano. Au contraire, la force et la grandeur de l'intelligence ne peuvent exister qu'au prix de la maladie du corps. Une organisation saine et fonctionnant réguhèrement communique à l'esprit sa régula-

rite, mais ne l'élève jamais au-dessus de la médiocrité. Un homme sain de tous points « pourra être doué d'un sens droit, d'un jugement plus ou moins sur, d'une certaine imagination; ses passions seront modérées; toujours maître de lui-même, il pratiquera mieux que personne la doctrine de l'intérêt bien entendu; ce ne sera jamais un grand criminel, mais il ne sera jamais non plus un grand homme de bien, il ne sera jamais atteint de cette maladie mentale qu'on nomme génie. » Ne soyez donc pas étonné désormais si vous voyez la folie se marier au génie dans les pensées, les actes, les œuvres des hommes les plus illustres; si l'on vous dit que la plupart d'entre eux ont la même constitution, le même crâne que les idiots; s'ils comptent parmi leurs ascendants, leurs descendants ou leurs collatéraux des aliénés de toute sorte ; s'ils meurent eux-mêmes fous, déments, apoplectiques, paralytiques. La folie sous toutes ses formes est toujours suspendue sur leur tête; il n'a tenu le plus souvent qu'à bien peu de chose qu'ils naquissent idiots, if s'en est fallu d'aussi peu que tels idiots devinssent des hommes de génie. Les êtres régulièrement organisés ne sont point exposés à ces fortunes extrêmes. Aristote vous le disait bien, il y a plus de deux mille ans, que tous les grands hommes sont mélancoliques, c'est-à-dire, en grec, véritablement fous. Voyez un homme de génie dans son cabinet, à sa table de travail; vous croiriez être aussi bien dans la cellule d'un maniaque, tant ses habitudes sont bizarres et extrava-

gantes; il n'y a pas jusqu'aux caractères de son écriture qui ne rappellent souvent le griffonnage d'un fou. Le génie n'est qu'une névrose, '

Voilà la théorie, voici les faits et les exemples. Malgré le silence des biographes qui ne soupçonnent pas l'importance de certains détails, malgré la dissimulation des familles qui cachent comme une honte les maladies qui affligent ou ont affligé quelqu'un des leurs, on peut dans un grand nombre de cas reconstituer à chaque homme de génie et son diagnostic personnel et sa généalogie ou sa descendance au point de vue médical. Examinez individuellement la vie des hommes illustres, sans rechercher d'où ils viennent, sans tenir compte de leur parenté ; ils vous offriront toutes les variétés des maladies fterveuses. Les aliénés sont nombreux dans leurs rangs : Lucrèce était maniaque, Lucullus est mort en démence, le cardinal de Richelieu s'imaginait être cheval, galopait autour d'un billard, hennissant et lançant des ruades à ses domestiques ; O'Connell, Donizetti ont succombé à la paralysie générale ; Zimmermann , Haller, Rousseau, Aug. Comte, le Tasse, Swift vécurent ou moururent fous. Les hallucinés se comptent par centaines : Socrate, Brutus, Charlemagne, Napoléon I", Bernadotte, Descartes, Pascal, Malebranche, Bossuet, presque tous les saints, saint Dominique, saint François Xavier, saint François de Sales, saint François d'Assise, Ignace de Loyola, Mahomet, Savonarole, Luther, Swedenborg, Cardan, Van Helmont, Saint-Martin, Fourier;

nommons Jeanne Darc sans commentaires et passons. Les grands esprits seulement bizarres ne méritent pas qu'on les nomme, tant ils sont nombreux. Les corps malingres, infirmes ou difformes ne sont pas plus rares; leurs infirmités, leurs difformités sont de toutes sortes : Périclès et saint Thomas avaient une tête énorme; Agésilas, Tyrtée, Talleyrand étaient boiteux ; après les boiteux, les bossus : Ésope, Galba l'orateur; après les bossus, les bègues, Alcibiade, Démosthène, Tiirenne ; les scrofuleux ou les rachitiques, Catherine de Médicis, Christine, Pope, Gibbon, Byron, Washington ; les épileptiques, César, Pétrarque ; les ivrognes, Alexandre, fils d'ivrogne, mort de la folie des ivrognes, Attila, Hoffmann et Lui; les enfants précoces. Voltaire et Mozart. On ne viendrait pas à bout d'énumérer tous les hommes célèbres morts d'une affection cérébrale ou nerveuse, apoplexie ou paralysie ou d'un mal qui prédispose aux congestions du cerveau, comme les maladies du cœur : c'est la fin la plus commune des grands hommes. Ceux qui ont attenté à leurs jours avec ou sans succès, ou qui n'ont eu que le vague désir de se donner la mort, sont également trop nombreux, depuis Aristote, qui se précipita dans l'Euripe, désespéré de ne pouvoir trouver la cause de ses flux quotidiens, ou s'empoisonna à soixante-dix ans, jusqu'à Chateaubriand, Raphaël et Elle, Quand la vie même de l'individu n'accuse aucun vice organique, les ascendants, les descendants, les collatéraux en révèlent chez lui la présence : un frère,

mort d'apoplexie, prouve que le \ice morbide existait comme la cause de son génie chez Louis XIV, une nièce expirant de joie et de surprise chez Leibnitz, une sœur folle chez llégel, un fils idiot ou des enfants précoces et enlevés avant l'âge chez Tacite et Quintilien. Des familles entières sont marquées du signe fatal : Charles-Quint, fils de Jeanne la Folle, père de Philippe II, chauve, bègue, épileptique, règle ses horloges et assiste vivant à ses funérailles. Louis XI, petitfils de Charles YI le fou, fils de Charles VII le faible, qui se laissa mourir de faim craignant d'être empoisonné par sou fils, est le père de Charles VIII le victorieux, mort prématurément, et de Jeanne, répudiée par Louis XII pour sa laideur et sa difformité. Pierre le Grand et sa race sont des modèles en ce genre : imbéciles, fous, furieux, épileptiques, parricides, tels sont les RomanofP. Dans dételles familles, si quelque individu paraît exempt du mal, il en porte la marque dans son génie même : le grand Condé n'a fait souche que d'avortons, d'hallucinés, de fous ou de rachitiques.

N'est-ce pas assez de faits pour confirmer la théorie? D'ailleurs, la hste demeure ouverte, et chacun pourra certainement y ajouter quelque nom. La folie, l'idiotisme, le rachitisme, la scrofule et bien d autres maux ont avec le génie des racines communes. Pour embrasser d'un seul coup d'œil toute la doctrine et la fiHation de toutes ces anomalies organiques et intellectueUes, jetez les yeux sur la planche qui accompagne

le livre de M. Moreau, ou bien représentez-vous un arbre avec ses branches, ses rameaux et ses feuilles : la souche, c'est une certaine constitution héréditaire ou originale ; elle plonge ses racines dans la matière des nerfs et du cerveau, et la sève puissante du mal fait éclore et alimente toutes les maladies nerveuses. Cet arbre ne porte qu'un fruit, le génie ; et ce beau fruit nourrit un ver.

J'ai conscience d'avoir exposé avec la plus grande impartialité et aussi exactement que possible la doctrine de M. Moreau. Je ne crois pas lui avoir fait d'autre tort que le dommage qu'une analyse de quelques pages fait nécessairement au livre qu'elle abrège ; je suis sûr que l'auteur rendrait cette justice au résumé de sa doctrine et y reconnaîtrait sa pensée réduite, mais non défigurée. Je tâcherai d'observer .la même impartialité en examinant le système de M. Moreau ; mais, comme on ne peut abdiquer sa liberté déjuger, ni se dépouiller qu'à bon escient de ses croyances quand elles sont motivées, je ne puis promettre que la plus sincère bonne foi dans la critique, le respect de l'opinion d'autrui dans la contradiction, l'acceptation la plus franche des principes évidents, des arguments solides, des conclusions rigoureuses, en un mot, de

'tout ce qui sera, du moins à mon jugement, la vérité manifeste ou démontrée.

Si paradoxale que soit au premier abord la thèse de M. Moreau, l'argumentation à la fois ample et serrée par laquelle il la soutient et la développe est nouvelle assurément ; la thèse elle-même ne Test pas, l'auteur le sait et le proclame. Loin que ce puisse être un motif pour en suspecter la vérité, ce doit être une raison au contraire, pour l'accueillir avec moins de défiance et même avec faveur. La doctrine entière de M Moreau peut se décomposer en quatre propositions fort différentes de nature et de valeur. La première c'est que la diversité des intelligences individuelles a pour cause unique la différence des organes dans les individus; la seconde, c'est que la folie est une maladie corporelle dont le délire n'est qu'un symptôme ; la troisième, que la folie peut s'allier, dans toutes les proportions, avec la raison, et qu'en fait cette alhance est fréquente; la dernière, enfin, c'est que le génie lui-même, comme toute autre puissance intellectuelle a sa raison d'être et sa cause dans la constitution or ' ganique, qu'il est le résultat d'une maladie, ou tout au moins d'un état morbide de lamême nature que la ohe et l'idiotisme. Or, ces quatre propositions, si on Jes cojisidère une à une, se sont toutes déjà produites séparément à une époque plus ou moins reculée La philosophie du xviiie siècle n'était pas généralement éloignée de cette pensée, que la différence des intelligences pourrait bien ne provenir que de la diversité

des organes; c'était une opinion particulièrement chère au spiritualiste Ch. Bonnet, aussi n'était-elle polir lui qu'une hypothèse très-vraisemblable. Quelque différence qu'il y ait entre la doctrine de M. Moreau et celle de Gall, la même pensée fait aussi le fond le plus soUde de la phrénologie ; mais, si les phrénologues ne sont pas parvenus à en mieux prouver la vérité, cette jfois du moins ce ne fut pas une réserve spiritualiste qui gêna leur démonstration. Malgré l'opposition de quelques physiologistes de l'Allemagne et l'autorité de Leuret, l'expHcation de la folie la plus généralement acceptée aujourd'hui par la science médicale, c'est que la foUe est une maladie comme une autre qui a son siège dans les organes. D'un autre côté, M. Lélut, dans deux livres pleins de science et (l'intérêt, s'est efforcé de prouver que la raison et la folie, loin de s'exclure, peuvent habiter ensemble dans le même esprit, que des hommes doués des facultés intellectuelles les plus remarquables ont été sujets à des hallucinations fréquentes, sans que leur génie en fiit amoindri ; et il a proposé comme de mémorables exemples de ce mariage du génie et de la fohe, Socrate et son démon, Pascal et son amulette. Enfin, Aristote, reproduit par Cicéron et par Sénèque, a écrit dans ses Problèmes cet apophthegme dont la concision, il est vrai, étonne l'esprit bien plus qu'elle ne l'éclairé : « Les hommes que leur génie a rendus célèbres, philosophes, politiques, poëtes ou artistes, ont tous été mélancoliques. » La pouveauté, l'originalité de la doc-

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trine de M. Moreau consiste donc en ce qu'il a recueilli le premier en un corps ces affirmations éparses, qu'il en a fait un système homogène et a entrepris d'en établir démonstrativement la vérité, en ce qu'il adonné la plus large interprétation à une loi dont les physiologistes modernes font déjà le plus grand usage, la loi d'hérédité, rapprochant les faits les plus dissemblables en apparence et les confondant en un même principe, au nom de la loi nouvelle. Si je rappelle ici ces antécédents de la doctrine de M. Moreau, ce n'est pas puur diminuer en rien le mérite de son livre, c'est pour donner à sa théorie quelque apparence d'antiquité et la rendre ainsi pins acceptable. En effet, la trop grande nouveauté, en de certains sujets, effarouche souvent les esprits timides ou imbus de préjugés ; d'ailleurs, je ne fais qu'imiter M. Moreau lui-même qui n'a garde de se priver d'aussi bons auxiliaires qu'Aristote, Diderot, Ch. Bonnet, M. Lélut et un grand nombre de ses collègues.

De ces quatre parties de la thèse de M. Moreau, il en est deux dont l'importance est capitale, qu'il est bien plus diflicile au lecteur d'admettre, à l'auteur d'établir démonstrativement; ce sont la première et la dernière. Beaucoup détecteurs, parmi ceux-là surtout qui, sans avoir fait de l'aliénation mentale une étude particulière, ont vu tout près d'eux la folie naître insensiblement chez un de leurs parents ou de leurs amis, admettront sans grande difficulté que le trouble des facultés intellectuelles, quelque cause occasion-

nelle qui ait pu le déterminer, n'est que la conséquence immédiate du trouble des organes ou de leurs fonctions, en un mot, que la folie, comme tout autre mal, a son siège dans les organes. M. Moreau le sait bien et ne s'attarde pas à démontrer une vérité très-vraisemblable dès le premier aspect. Il nous renvoie de même, ou peu s'en faut, aux deux livres de M. Lélut, pour nous faire persuader par lui que la raison, le génie même, peut coexister avec la foHe ou Thallucination. Cette seconde vérité, depuis qu'elle n'est plus tout à fait nouvelle, et qu'au premier étonnement a succédé la réflexion, n'est ni plus invraisemblable, ni plus difficile à accepter que l'autre. En effet, si M. Lélut, telle est ma conviction personnelle que beaucoup de bons esprits partagent encore, n'est pas parvenu à démontrer le fait historique de l'hallucination de Socrate, il a prouvé surabondamment l'existence chez Pascal d'un véritable trouble intellectuel. On pourra discuter longtemps encore sur l'authenticité ou l'interprétation de certains faits biographiques, mais le principe général, la possibilité du fait et sa fréquence plus ou moins grande peuvent être considérés aujourd'hui comme des vérités acquises à la science. Ce qu'on ne me persuadera pas, du moins sans de bons et soUdes arguments, c'est d'abord que la diversité des organes soit la seule cause de la variété des intelligences ; c'est encore que le génie soit une névrose^ à savoir, l'effet d'un principe morbide déposé dans l'organisation du système cérébral. Ce sont là les deux points sur les-

quels il convient d'insister tout particulièrement. Il faut examiner aussi la valeur de cette loi d'hérédité et de son annexe, la loi d'innéité, sans cesse invoquées dans le cours de l'ouvrage et qui rendent compte de tous les faits.

Ce principe, que la variété des intelligences a pour cause unique la diversité des organisations individuelles, est le fondement de toute la doctrine, la loi d'hérédité en est la cheville ouvrière, l'assimilation du génie à la folie en est la conclusion. C'est dans cet ordre qu'il est convenable d'examiner ces différents éléments du système.

J'ai certainement le plus vif désir de complaire à M. Moreau, en m'abstenant de dire que la doctrine qu'il professe est le plus complet matérialisme, puisqu'il prévient le lecteur que ce jugement lui est désagréable; mais, avec la meilleure volonté du monde, il faut bien en venir là, et dès le principe, d'abord parce que cela est rigoureusement vrai, ensuite parce qu'il est impossible, dans la question dont il s'agit, quoi qu'en puisse dire M. Moreau, de mettre hors de cause la nature du principe pensant et d'admettre à ce sujet telle hypothèse que l'on voudra. Je ne comprends pas d'ailleurs pourquoi M. Moreau a tant à cœur de ne point paraître ce qu'il est ; quand on a une opinion que

l'on sait réfléchie et que l'on croit fermement être vraie, il n'y a pas aujourd'hui de raison pour la dissimuler et pour être chagriné de se la voir imputer justement. Nous ne vivons plus. Dieu merci, dans un temps où l'on brûle les écrivains, ou tout au moins leurs écrits, pour des opinions philosophiques. Si cette absurde et cruelle intervention de la force intolérante s'exerçait encore de nos jours, on ferait un bel autoda-fé de physiologistes, surtout de médecins d'ahénés, car il en est plus d'un qui sent le fagot : on brûlerait

M. L...., on brûlerait M. D ; je m'arrête, j'aurais

l'air de dresser une hste de proscription. Je ne veux faire brûler personne, même en effigie. Tout ce que je puis faire pour conciUer mon désir d'être agréable à M. Moreau et l'impérieuse nécessité de dire ce qui est vrai, c'est de constater que la doctrine de M. Moreau est le pur matérialisme, sans faire de cette affirmation une accusation, de le dire sans malveillance, sans indignation ; c'est de prouver qu'il est indispensable, dans la question qui nous occupe, pour un auteur, d'avoir et de professer hautement sur la nature du principe pensant une opinion catégorique, pour un lecteur, de savoir ce que pense de l'existence et de la nature de Tâme celui qui prétend expliquer ce que c'est que le génie ; qu'il est absolument impossible à l'un comme à l'autre d'accepter indifféremment une croyance ou une hypothèse quelconque ; c'est, au heu (( d'opposer à ses idées une espèce de fin de non-recevoir avec des phrases sonores mais creuses, si fort en

usage parmi certains dialecticiens, » de démontrer, sans aucune sonorité dans les paroles, simplement, mais clairement, que cette imputation de matérialisme est légitime et nécessaire, de faire voir que l'argumentation de M. Moreau est sans aucune force, que ses conclusions n'ont aucune valeur, s'il persiste à écarter comme inutile et intempestif l'aveu de sa croyance sur la nature corporelle ou immatérielle du principe pensant; qu'il fait le plus grand tort à la thèse qu'il défend en voulant obstinément cacher son matériahsme, comme s'il en avait honte ou comme s'il avait peur. Cela fait, j'accepterai la discussion de sa thèse, soit sur le terrain ambigu où il se pose, soit sur celui du matériahsme avoué.

M. Moreau paraît goûter médiocrement la philosophie ; il en a le droit, mais il a du moins le tort de la confondre tout entière dans la philosophie scolastique. Il aime moins encore la pure psychologie, et il a pleinement raison cette fois, à la condition cependant qu'il ne s'agisse jamais que de problèmes tels que la question qu'il traite. Il demande très-justement que, dans l'étude de l'homme, on fasse une plus large part à l'organisation et h toutes les modifications normales ou irrégulières qu'elle éprouve. Mais n'est-ce pas manifester bien durement son peu de goût pour les spéculations philosophiques que d'apphquer à la psychologie la réponse d'Hamlet : Des mots, des ?nots, des mots? Eh! mon Dieu, il y en a partout, dans les sciences comme dans la littérature, de ces mots qui

LE GÉNIE, LA FOLIE ET L'IDIOTISME. 23:i

font plus de bruit dans l'oreille que de lumière dans l'intelligence. Sans parler de la déclamation et de l'emphase, dont il ne faut accuser que les individus et qu'une plume malhabile laisse se glisser dans les livres de médecine aussi souvent que dans les traités de philosophie, je ne sais si certains mots, que je crois comprendre cependant et que je trouve dans beaucoup de traités de médecine, voire dans certains livres de médecine mentale, renferment un sens beaucoup plus clair, une idée plus positive et plus savante que les quelques barbarismes que plusieurs philosophes ont le tort de se permettre. 11 faut du moins que chacun les pardonne à autrui pour être pardonné à son tour. Faisons donc une large part à l'étude des organes sains ou malades dans l'étude de l'homme ; rien n'est plus juste. Une part équitable, c'est la moitié; une très-large part, une part léonine, si vous voulez, c'est encore plus, mais ce n'est pas le tout. Il en faut abandonner quelque chose, si peu que ce soit. M. Moreau ne l'entend pas ainsi, à voir comment il procède ; et la part qu'il réclame dans l'étude de l'homme pour la physiologie et la pathologie, ce n'est rien moins que la totalité. Ceci n'est plus juste ni conforme soit aux stipulations écrites de l'auteur, soit à la logique. Il faut laisser quelque chose à faire à la psychologie ; l'étude de l'àme doit entrer pour un élément dans l'étude de l'homme, si « l'être humain est, selon l'opinion la plus généralement admise, un composé d'organes et d'un principe immatériel. » C'est dans le cas

seulement où rhomme ne serait qu'un composé d'organes, où l'âme ne serait autre chose que l'ensemble de certaines fonctions organiques réunies pour la commodité du langage sous une dénomination conventionnelle, que, la psychologie devenant une branche de la physiologie, l'étude des organes et de leurs fonctions représenterait la science de l'homme tout entier. Tant que l'on ne dira pas catégoriquement qu'il en est ainsi, tant qu'on acceptera ou qu'on aura l'air seulement d'accepter l'opinion a la plus généralement admise, » l'étude des organes sains et malades ne sera pas l'étude de l'homme tout entier, et il faudra compter de temps à autre avec la psychologie.

Quelque influence que l'organisation et ses accidents divers exercent sur l'intelligence et ses manifestations, il est rigoureusement illégitime de chercher dans la seule organisation la cause de tous les phénomènes intellectuels, des facultés de l'esprit, de la force ou de la faiblesse et des variations de l'intelligence dans les différents individus. Puisque l'âme et sa nature immatérielle ne sont pas niées formellement, il est au moins possible, sinon probable, que chaque âme, aussi bien que chaque corps, renferme en elle un principe d'action particulier, qu'elle ait son individualité, différente de celle de toute autre, qu'elle tienne de la nature qui l'a créée certains caractères personnels, des puissances, des dispositions aussi variées que sont les caractères des différentes organisations corporelles. Donc, de- deux choses l'une : ou

bien rame est un principe immatériel , que vous le croyiez en effet, ou seulement le laissiez croire : dans ce cas , vous n'avez rien démontré , tant que vous n'avez étudié que le corps et ses organes; vous n'avez prouvé à personne que la diversité des intelligences ait pour cause unique la variété des organisations , que le génie ne soit, lui aussi, que le résultat d'une certaine constitution organique, saine ou malade; car il est au moins possible que le génie soit un don naturel de l'esprit. Ces mots renferment peut-être une erreur, mais ce n'est point une phrase sonore et vide de sens, tant qu'on n'a pas prouvé, dans l'hypothèse actuelle, que le contraire est vrai. Ou bien l'âme n'est que le cerveau , ou quelques-unes de ses fonctions réunies sous une dénomination commode, elle n'est pas un principe immatériel ; en ce cas, commencez par le dire franchement et nettement, ensuite ne vous donnez pas tant de peine pour prouver que la différence des organisations est la seule cause de la variété des inteUigences ; car, dans cette seconde hypothèse, cela est désormais évident. Dans le premier cas, vous n'avez rien démontré; dans le second, vous n'avez rien à démontrer.

Si l'on s'en rapportait à quelques paroles de Y Introduction, on pourrait croire que M. Moreau accepte la première hypothèse ; on se tromperait. Il permet que les autres l'acceptent, sans l'accepter lui-même expressément, voilà tout. On ferait même, en un certain sens, injure à sa perspicacité, si l'on prenait ses

propres paroles à la lettre , si on lui attribuait une foi, même chancelante, à l'immatérialité du principe pensant. Il a trop de jugement, en effet, pour ne pas s'être aperçu lui-même que si, après avoir reconnu ou seulement supposé que l'homme se compose d'un corps et d'une âme, il n'étudiait que les organes, il ne pourrait légitimement rien conclure de positif et de rigoureux sur ce qui se passe dans l'esprit. Malgré tous les voiles dont M. iMoreau se plaît à envelopper sa propre opinion, il est évident que c'est à l'autre hypothèse qu'il adhère. En permettant au lecteur de faire toutes les suppositions qui lui conviendront le mieux sur la nature de l'âme, en reconnaissant que l'opinion la plus généralement admise est que l'homme se compose d'un corps et d'un esprit, M. Moreau a voulu faire une concession pour la forme aux exigences des philosophes spiritualistes, alîn de ne pas ameuter contre lui des critiques comme celui qui écrit ces hgnes ; il a voulu se mettre à l'abri de leurs importunités dans une neutralité apparente, disant : Je suis physiologiste et médecin, mon droit est d'étudier les organes, leurs fonctions, leurs phénomènes, sans m'occuper de la nature du principe pensant; vousmême, faites-vous de ce principe telle idée qu'il vous plaira, à moi personnellement cela m'est indifférent et ne peut modifier en rien ma théorie médicale. Je conviens que cette neutrahté serait fort commode , mais elle est impossible ; ce droit que M. Moreau invoque, pour lui-même comme pour tout médecin, de

n'être pas sommé de faire à tout propos une profession de foi sur la nature du principe pensant, est incontestable; mais ce n'est pas ici le lieu de le revendiquer. M. Moreau fait une confusion qu'il est très-important et très-facile de dissiper.

« En médecine, dit-il, citant les paroles d'un de ses collègues. Dieu et l'âme sont questions réservées, comme aussi et avant tout ce sont questions sacrées; et celui-là serait un barbare, un revenant du moyen âge en même temps qu'un impie de la plus dangereuse espèce, qui oserait livrer le nom de Dieu aux vicissitudes de la discussion philosophique. » Je crois n'être ni un revenant, ni un impie, et je reconnais pour la plupart des cas la vérité de ces paroles; mais il est des circonstances et des questions toutes particulières où elles cessent d'être vraies, où le médecin ne peut plus revendiquer Le droit du silence. D'abord il ne s'agit point de Dieu, mais de l'âme. Si j'appelle le médecin près de moi pour qu'il me guérisse de la lièvre, si je lis un traité sur la digestion, la circulation du sang ou la formation des os, je ne m'inquiéterai pas de savoir si l'homme de l'art qui me donne ses soins ou l'homme de science qui m'expose ses idées physiologiques pense ou non que l'âme est un principe immatériel; cela ne fait rien à l'affaire : qu'il me guérisse, qu'il m'apprenne ce dont je veux m'instruire, voilà ce qui importe; l'âme est une -question réservée. Mais, lorsqu'il ne s'agit plus de me guérir, lorsqu'il est question des phénomènes de l'intelligence

et de la volonté, en un mot, des facultés et des actes qui appartiennent à l'esprit, si l'esprit existe; quand un auteur ne recherche pas seulement quelle influence les organes et leurs fonctions exercent sur les facultés intellectuelles et morales , mais prétend encore me révéler ce qui fait qu'une telle intelligence est médiocre , une telle autre supérieure , qu'un tel homme est vicieux et criminel, un tel autre bon et vertueux, la première question que tout esprit sensé et ami de la lumière lui adressera, sera celle-ci : Croyez-vous que l'âme, quoique intimement unie aux organes, soit un principe immatériel, ou pensez-vous que juger et vouloir soient des fonctions organiques? S'il croit à l'immatérialité du principe pensant : En ce cas, lui dirai-je, vous rechercherez certainement si les différents esprits ne peuvent avoir reçu directement de la nature des facultés supérieures ou médiocres, indépendamment de l'influence qu'une heureuse ou malheureuse organisation peut exercer sur leur développement; sinon, toute votre argumentation serait boiteuse et vos conclusions absolues, illégitimes. S'il croit que le cerveau pense et veut et que moi-même j'adhère par hasard à sa croyance , fermons le livre, il est inutile. En effet, si c'est le cerveau qui pense, je n'ai pas besoin qu'on me démontre que la régularité ou l'énergie d'une fonction organique dépend de la constitution et de la puissance de l'organe. Mais que cet auteur, médecin ou non, ne me dise pas : (( Il est indifférent à la nature essentielle

du principe pensant que l'on rattache les divers modes d'activité dont il est susceptible à tel ou tel état de la substance nerveuse, à telle ou telle combinaison des éléments constitutifs de l'organisation en général et du cerveau en particulier... En conséquence, pour nous, par pure supposition et pour les besoins de la spécialité de nos recherches, Tâme n'est que le corps lui-même , considéré relativement à quelques-unes des fonctions ou facultés dont sa nature et son organisation particulière le rendent susceptible. » Non, certes, cela n'est pas indiff*érent, et cette pure supposition n'est possible que si vos conclusions demeurent spéciales comme vos recherches, si vous ne prétendez qu'à décrire les conditions organiques favorables ou défavorables à l'exercice et aux manifestations de l'inteUigence, si vous reconnaissez hautement qu'il y a ou qu'il peut y avoir d'autres conditions que celles que vo^is trouvez dans l'organisation , que si vous faites expressément des réserves en faveur des qualités naturelles de l'esprit que vous ne soumettez pas un seul instant à votre examen.

M. Moreau invoque l'autorité de Ch. Bonnet et cite ses paroles : c( Il faut toujours en revenir au physique comme à la première origine de tout ce que l'âme éprouve. » En effet, Ch. Bonnet pensait, comme M. Moreau, que la seule cause de la diversité des intelligences est la variété des organisations individuelles ; mais il était impossible d'invoquer une autorité plus compromettante et qui mît dans un plus

grand jour le vice radical de rargumentation de M. Moreau. Ch. Bonnet acceptait aussi, et sérieusement cette fois, l'opinion la plus généralement admise sur la nature immatérielle du principe pensant; en conséquence, il se croyait obligé de tenir quelque compte de cette autre partie de l'homme, et, pour que son explication de la variété des intelligences eût quelque apparence de rigueur, il était contraint d'admettre que toutes les âmes humaines sont exactement semblables et dépourvues de personnahté. Cette première et étrange hypothèse était en effet nécessaire; mais, si étrange qu'elle fût déjà, elle l'entraîna à de véritables extravagances. Les âmes des bétes, croyaitil, sont aussi semblables entre elles et semblables aussi aux âmes humaines. En un mot, le ridicule ruman de la Palingénésie est sorti comme une conséquence naturelle de cette première thèse, que la diversité des organes est la seule cause de la variété des intelligences, étant admise la nature immatérielle du principe pensant. Que M. Moreau choisisse donc entre ces deux partis; qu'il dise avec Ch. Bonnet, dont il invoque l'autorité, que tous les esprits humains sont semblables; pour sauver à la fuis son spirituaUsmc douteux et la rigueur de son argumentation, c'est le moins qu'il puisse faire. Ou qu'il nous montre à découvert le fond de sa pensée, au lieu de la cacher en la laissant fort bien deviner; qu'il déclare hautement qu'il ne croit pas à l'immatérialité du principe pensant. De toutes façons , je repousserai sa doctrine :

dans le premier cas, parce que l'autorité de Ch. Bonnet est loin de suffire à me persuader que toutes les Ames humaines soient exactement semblables et douées au même degré des mêmes puissances; dans le second, parce qu'on ne m'a pas démontré que ce soit le cerveau qui pense et que je crois avoir de trèsbonnes raisons d'admettre le contraire.

Décidément l'indifférence est impossible, la neutralité n'est pas tenable; dans de semblables conditions le silence même est significatif, et l'on comprend aisément ce que se taire veut dire. Un instant, cependant, j'ai cru que M. Moreau sortait effectivement de sa position équivoque; bien mieux, j'ai cru qu'il faisait une réserve expresse en faveur de l'esprit et des duns intellectuels que pouvait faire la natiye à chaque âme individuelle. En effet, c'est avec surprise et plaisir que je lus les premiers de ces mots : « Assurément, je me hâte de le dire (à la 398® page, c'était invraisemblable; mais, pensais-je, mieux vaut tard que jamais), de peur qu'on n'exagère notre pensée, ce serait commettre une grossière erreur que de chercher dans les seules conditions organiques dont nous venons de parler, la source du génie ou seulement d'une certaine supériorité des facultés intellectuelles. Il reste toujours une inconnue^ quiddivimim, à dégager; autrement le génie serait aussi commun qu'il est rare, par la facihté que chacun aurait de s'en procurer à l'aide de quelques excitants cérébraux. » Cette inconnue^ je l'avoue, ce quid divinum surtout

me plaisait, peut-être à cause de la sonorité du mot. J'y voyais une justice tardive rendue à Tesprit humain et à la puissance de la nature qui pouvait créer des intelligences supérieures à d'autres, aussi bien que des corps mieux organisés. Je me trompais, mais mon erreur n'a pas duré longtemps; la même page où ces mots se lisent en renferme l'explication la plus complète. Ces conditions organiques qu'il ne faut pas seules considérer comme la source du génie, ce sont les états morbides qui ne font que favoriser l'activité de l'intelligence en surexcitant celle de l'organe; Yinconmie, le quid divinum^ ce sont « certaines qualités intrinsèques qui sont de l'essence même de l'organisation. » Voilà qui est clair, et nous aurons bientôt l'occasion ^e rappeler ces paroles et d'en tirer profit. Si M. Moreau se hasarde quelque peu hors de ses retranchements, c'est dans une note de la page 477 ; et ce n'est pas évidemment au spiritualisme qu'il fait des avances.

M. Moreau a donc porté le plus grave préjudice à la première partie de sa thèse par son impossible et prétendue neutralité. Spirituahste , son argumentation est sans force et sans vigueur, puisqu'il ne tient aucun compte de l'esprit et de ses qualités naturelles, au moins possibles. Matérialiste , il se donne une peine inutile en travaillant à démontrer ce qui, dans l'hypothèse, est incontestable, à savoir, que les seules variétés de l'organisation font la diversité des intelli-

gences, puisque c'est l'organe lui-même qui est supposé penser et vouloir.

M. Moreau avait absolument besoin de ce premier principe ; voilà pourquoi il s'est épuisé en efforts superflus pour le démontrer, au lieu de le poser siniplement comme un corollaire du matériaUsme, croyant peut-être donner le change aux esprits inattentifs, sur le vice radical de son argumentation, par le déploiement d'un grand appareil. Il a besoin aussi, pour arriver à son but et prononcer le dernier mot de sa doctrine, (( le génie n'est qu'une névrose, » d'un moyen puissant d'investigation qui lui permette de pénétrer les mystères de chaque organisation individuelle, d'y voir comme à découvert le germe morbide qui s'y dérobe au simple regard. Ce moyen d'un si merveilleux effet, quoique fort simple en lui-même, cette lumière qui doit éclairer les dernières profondeurs du système nerveux et cérébral, c'est la loi d'hérédité doublée de la loi d'innéité. A la clarté de ce double flambeau, la constitution ordinairement si obscure de chaque individu n'a presque plus de secrets pour le médecin ; il voit dans l'organe cérébral le germe encore enveloppé de la maladie, avant qu'il se manifeste par aucun signe extérieur. La loi d'hérédité, complétée par la loi d'innéité, révèle et explique tout. C'est pour cela

même que je crains qu'elle ne révèle pas grand'chose et qu'elle n'explique rien. C'est le sort ordinaire des panacées et des formules universelles, de ne rien guérir que par hasard et de n'avoir de scientifique que l'apparence.

Examinons la valeur réelle de ces deux lois, voyons si le large usage qu'en a fait M. Moreau est légitime, s'il n'a pas été trompé par une illusion, par laquelle il est d'autant plus facile de se laisser abuser qu'elle promet de plus nombreuses découvertes et qu'on a un plus grand désir de connaître. Un individu peut transmettre à ses descendants, par voie séminale, les qualités ou les vices de sa propre constitution, c'est un fait incontestable. Le vice héréditaire peut être amendé ou exagéré naturellement ou par l'influence de l'individu de l'autre sexe, en se transmettant d'une génération à une autre ; rien de mieux. Si le père est fou, le lils peut l'être également ; il peut n'être qu'original et bizarre, il peut être idiot. Voilà dans sa plus grande simplicité le fait ou la loi d'hérédité. Il est trop évident que ce fait a une extrême importance et qu'on en peut retirer les plus utiles indications. Par exemple, si l'enfant d'un père que je sais être mort aliéné montre certaines bizarreries de caractère ou de conduite, je suis averti et je dois craindre l'invasion de l'imbécillité ou de la foUe. Ni la réalité ni la fréquence du fait de l'hérédité ne sauraient être révoquées en doute, non plus que l'importance que le médecin doit attacher à observer suivant quelles lois

se transmet le mal héréditaire et les services qu'il peut attendre de ses découvertes. Les travaux de MM. Lucas Morel, Renaudin et Trélat, le consentement unanime des physiologistes, l'expérience, le bon sens et la raison mettent hors de toute contestation le fait de la transmission héréditaire et l'utilité de la connaissance de ses lois. Mais cette science est essentiellement empirique, cette utilité est toute pratique. Qu'est-ce, en effet, que la loi d'hérédité m'apprend? Qu'est-ce qu'elle m'explique? Est-ce posséder une science véritable, est-ce donner de l'idiotisme de cet enfant une exphcation sérieuse que de dire : 11 est idiot, parce que son père était fou? Pourquoi son père était-il fou? C'est reculer la question dans le passé, ce n'est pas la résoudre. Toutes les sciences abondent en problèmes ;de ce genre, où des réponses semblables produisent la même illusion. On croit savoir le fond des choses quand on n'est pas resté court à une première question; on croit qu'un i^remkr parce que prévient et empêche un second pourquoi; on se cache à soimême son ignorance et l'on se tient pour satisfait. Le recours à la loi d'hérédité, c'est comme l'éternelle histoire et le cercle infranchissable du marteau et de l'enclume, du chêne et du gland.

Cependant, si l'hérédité était une loi inviolable et un fait sans exception, les enseignements pratiques en seraient d'une telle importance que nous regretterions médiocrement l'obscurité qui continuerait à nous dérober le fond des choses. Mais cette loi n'est

pas tellement rigoureuse que la nature ne puisse s'en écarter jamais et façonne invariablement l'organisation des enfants en prenant pour modèle la constitution de leurs parents. La nature a plus de ressources, elle peut agir aussi dans la plénitude de son indépendance et organiser un embryon d'après un type nouveau. Mais en ce cas, dit-on, elle ne fait qu'abandonner une loi pour une autre, la loi d'hérédité pour la loi d'innéité; et la loi d'innéité, ajoutet-on, confirme, loin de la contredire, la loi d'hérédité : en effet, Yidiosyncrasie, c'est-à-dire la constitution particulière que l'individu tient de la nature agissant dans son indépendance , peut être ramenée à la loi d'hérédité. Les faits à' idiosyncrasie sont « des cas où la nature a doué les individus de ces mêmes dispositions d'organisation qui, dans les autres cas, form.ent les conditions de l'influence héréditaire. » La réduction de ces deux lois à une seule est ingénieuse, beaucoup plus que légitime; car c'est bien plutôt, ce me semble, la loi d'innéité qui doit absorber en elle la loi d'hérédité. Si vous remontez de génération en génération, il y a beaucoup à parier que vous ne rencontrerez pas toujours, par exemple, des fous fils de fous, ou des idiots lils d'épileptiques; vous aurez quelque jour la main plus heureuse, vous trouverez vraisemblablement dans un passé quelconque, avant même d'arriver au déluge, un fou, un épileptique, un idiot, fils de parents et d'ancêtres sains d'esprit et de corps, une idiosyncrasie^ enfin, à moins que

Dieu n'ait créé tous les hommes prédisposés à la foHe, en déposant dans le premier de tous le germe latent d'une maladie nerveuse; ce qui embrouillerait singulièrement les choses à force de les simplifier. Cette idiosyncrasie , quelle qu'elle soit, c'est le point de départ, c'est le patron sur lequel la nature a taillé toutes les générations descendantes; c'est en créant ce premier malade, à quelque époque que ce soit de la durée, qu'elle a agi Ubrement; au contraire, en transmettant la maladie comme un héritage des pères aux enfants, elle n'a fait que s'imiter elle-même et copier son propre modèle. La loi d'innéité exphque la loi d'hérédité , bien loin d'être exphquée par elle, si toutefois elle explique quelque chose. Mais cette manière de voir ne convient pas pour l'usage qu'on a besoin de faire de la loi d'hérédité, surtout de ces deux lois réunies. Le mot d'hérédité paraissait expliquer quelque chose, quoiqu'en réalité il n'en fût rien; il trompait du moins la curiosité, s'il ne la satisfaisait pas, en ajournant sans fin l'explication véritable d'une génération à une autre. Mais le mot d'innéité ne peut même pas faire illusion un seul instant; il faut une extrême bonne volonté pour croire que ce mot, voire le mot plus savant au dehors sous sa forme grecque à^idlosyncrasie, ait une plus grande puissance. C'est encore un de ces mots qui font plus de bruit que de lumière. «Un homme est devenu fou, est né idiot ou épileptique de parents sains , parce que la nature l'a prédestiné à l'être ; » en quoi cette expUcation diffère-

t-elle de cette autre : Quia est in eo virtus dormitiva? Votre idiosyncrasie , votre innéité, c'est une qualité occulte, incontestable , mais qui n'explique absolument rien.

Chacune de ces deux lois invoquée séparément équivaut donc à un aveu mal déguisé d'ignorance. On n'imagine pas cependant quelle puissance un habile emploi peut prêter, pour la construction d'un système, à l'association de ces deux impuissances. M. Moreau, je le reconnais, se sert avec une adresse merveilleuse de ces deux lois, il en possède le maniement, il excelle à les appliquer chacune à son tour et à propos, sans confusion et sans erreur. Mais ces deux lois associées, loin de se fortifier l'une l'autre, s'entre-détruisent; un usage modéré peut seul leur conserver quelque apparence d'autorité, l'abus la leur enlève. L'utilité pratique que l'on peut retirer de la loi d'hérédité, quand on l'applique seule et avec mesure, est elle-même réduite à néant par l'intervention de la loi d'innéité.

C'est lorsque M. Moreau cherche des hommes de génie dans les familles de fous ou de scrofuleux, des rachitiques ou des aliénés dans la parenté des grands hommes, que ces deux lois font merveille et lui servent à tirer des moindres indices les plus grosses conséquences. Ce qui fait la force apparente de ces deux lois, c'est qu'elles se suppléent l'une l'autre; c'est que , quand l'une est en défaut et ferait courir au système le risque de couler bas, vite on fait intervenir

Tautre qui sauve tout avec un mot. Un aliéné est fils d'aliéné, on invoque la loi d'hérédité pour expliquer sa folie; si l'on n'explique rien en prononçant le mot d'hérédité, du moins ne fait-on pas de suppositions téméraires. Un idiot naît de parents et descend d ancêtres tous sains de corps et d'esprit, on invoque la loi d'innéité; bien encore. Mais procédez au moins toujours ainsi et interdisez-vous les inductions arbitraires ; que ces deux lois ne vous servent pas à faire sortir des faits ce que vous désirez qu'ils renferment; ne faites pas voyager à votre gré le principe morbide, ne le faites pas descendre du père aux enfants, remonter du petit-fils à l'aïeul ou de la nièce à l'oncle, enjamber une ou deux générations en avant ou en arrière, pour le planter là, quand il vous gêne, et recourir à l'innéité. La manœuvre est très-commode, mais elle est dangereuse pour celui qui en fait usage, parce qu'on peut aussi facilement s'en servir contre lui. Par exemple, un homme bien constitué en apparence, d'une intelligence cultivée, est né d'un père paralytique; vous voulez prouver que cet homme sort du commun et que ses talents ont leur cause dans Firritabilité du système nerveux, ou bien vous prétendez que cet homme est sur le chemin de la folie, et vous voulez interpréter comme une bizarrerie de caractère quelqu'une de ses actions, « il a de qui tenir, )) dites-vous, et vous mettez en avant l'hérédité. Voulez-vous, au contraire, rabaisser son mérite, écarter l'idée de folie et de maladie cérébrale, vous faites

intervenir l'innéité. Tacite eut un fils idiot, vous croyez que le génie est une maladie et voulez le prouver par un exemple, vous accusez l'hérédité : Tidiotisme du fils a pour cause le génie du père. Mais moi qui ne suis pas encore persuadé que le génie soit une maladie nerveuse, je puis tout aussi justement accuser rinnéité. C'est-à-dire que l'hérédité et l'innéité sont deux choses ou deux mots dont l'un a toujours son emploi; quand on ne peut ou ne veut faire usage de celui-ci, on a celui-là sous la mf\in qui vous tire d'embarras. Yoilà le secret de leur puissance ; celui de leur faiblesse, c'est qu'on peut avec cette ressource défendre les deux systèmes contraires ; il suffit d'intervertir les mots.

On comprend combien M. Moreau trouve ou se donne déjà de facilités pour établir la dernière partie de sa thèse, avec ces deux lois de l'hérédité et de l'innéité habilement mises en œuvre. On le comprendra mieux encore, si l'on se rappelle une certaine théorie, purement médicale, cette fois, et dont par conséquent je m'abstiens de contester la vérité. Je veux parler de cette réduction d'un nombre considérable de maladies fort différentes, en apparence, à un seul et même principe morbide : fohe, idiotisme, imbécillité, sont de la même famille; ce sont les manifestations diverses d'une même cause morbifique qui a son siège dans le système cérébral ou nerveux. Ce même vice constitutionnel de l'organisation se développe encore sous bien d'autres formes, la scrofule, le rachitisme,

répilepsie, l'hystérie, etc. Ce n'est pas tout encore, l'apoplexie, la paralysie, la cécité, la surdité, le bégayement, le strabisme et autres maux sont encore des troubles du système nerveux; l'ivrognerie, la prostitution, la perversité des instincts relèvent du même système et du même vice originel. Puis viennent les maladies qui, sans être des affections idiopathiques du système nerveux, prédisposent à quelque affection sijmpathique ou consécutive de ce système. Or, sans nier en aucune façon la vérité de l'opinion médicale de M. Moreau touchant l'étroite parenté de tous ces maux et la possibihté de leur transformation les uns dans les autres, je ne puis chasser un souvenir, je ne puis m' empêcher de faire une réflexion intérieure et de poser une simple question aux personnes compétentes, aux collègues de M. Moreau ou à lui-même. Je me rappelle un très-amusant chapitre, intitulé les Nerfs, du livre de M. L. Peisse, la Médecine et les médecins y où le spirituel et savant écrivain demande plaisamment ce qui resterait de la médecine, si l'on rayait du vocabulaire ce seul mot, les nerfs, avec ses dérivés. Que resterait-il surtout du livre de M. Moreau? Je songe, en effet, que les nerfs, dont toutes les affections, selon la doctrine présente, peuvent se transformer les unes dans les autres, interviennent dans toutes les fonctions, que tout phénomène organique, du moins on me l'a dit, s'accomplit sous une influence nerveuse; par conséquent, que toutes les irrégularités d'une fonction quelcon-

que peuvent provenir des nerfs ou, par Tintermédiaire des nerfs, porter sympathiquement le trouble dans une autre fonction et dans un autre organe. Il me semble alors qu'un vice du système nerveux peut se traduire par un trouble organique ou intellectuel quelconque, et qu'un trouble quelconque des facultés morales ou des organes peut, de près ou de loin, directement ou par intermédiaire, être rapporté à un vice du sysième nerveux; et je pose aux médecins, à M. Moreau, cette simple question : Y a-t-il un seul homme qui jamais, à aucun moment de sa vie, n'ait offert le moindre indice d'un trouble nerveux ? Non ; je puis moi-même, comme le premier venu, faire sans témérité la réponse.

Ajoutez donc à la double loi de l'hérédité et de l'innéité cette ubiquité du système nerveux, cette universalité de son influence, la possibilité de cette transformation d'un tic, du bégayement, d'une douleur névralgique en une affection nerveuse dont la gravité peut aller jusqu'à l'extrême démence , soit dans le même individu, soit dans la suite des générations, et voyez s'il est un homme dans de pareilles conditions dont on ne puisse dire que, par hérédité ou par idiosf/?icrasie, il est parent plus ou moins proche des fous, des idiots, des scrofuleux, des hommes de génie. M. Moreau n'aura donc point de peine à trouver dans la vie ou dans la mort d'un homme tant soit peu célèbre ou dans sa parenté un indice de trouble nerveux, pour en faire un fou ou tout au

moins un être ayant des prédispositions à le devenir. Si peu de chose suffit ! Il n'est pas nécessaire , en effet, qu'on ait un ahéné pour père ou pour bisaïeul, pour petit-fils ou pour neveu, qu'une fois dans sa vie, à moitié éveillé ou le pouls étant fébrile, on ait eu quelque hallucination, même sans en avoir été la dupe ; ce sont là de grosses preuves et qui crèvent les yeux. C'est assez qu'on soit louche comme le Guerchin, bègue comme Alcibiade, boiteux comme Tyrtée, qu'on ait, comme Leibnitz, une nièce qui mourra subitement, comme Louis XIV, un frère alné^ ou puîné, s'il vous plaît, mort à table d'une attaque d'apoplexie, peut-être d'une indigestion. On trouve ces particularités dans la vie de tous les hommes célèbres, ces conditions dans leur parenté, parce qu'on les trouve aisément dans la vie et dans la parenté de tous les hommes. Franchement, poser des principes aussi larges, employer des moyens aussi élastiques, c'est faire soi-même son jeu et se le faire trop beau.

Malgré toutes les facilités que M. Moreau se donne, il ne parvient pas à prouver la dernière partie de sa thèse, la plus neuve, la plus importante, la plus curieuse assurément, à savoir, que la supériorité des facultés intellectuelles est la conséquence d'un état mor-

•îl

bide du système cérébral, que le génie est une névrose. Je laisse à décider aux médecins si, comme le prétend M. Moreau, toute affection nerveuse a pour effet premier et immédiat d'exciter outre mesure la vitalité ; si la faiblesse, la dépression, la langueur, la torpeur ne sont nécessairement que des apparences trompeuses ou des effets secondaires ; j'admets le fait, incapable d'en prouver la fausseté. L'auteur établit fort bien, même au jugement d'un simple psychologue, que la surexcitation du cerveau, comme de tout organe, a pour résultat d'activer, d'exagérer les fonctions de cet organe ou le jeu des facultés qui en dépendent, par conséquent stimule l'énergie de l'intelligence, multiplie les idées et les souvenirs, échauffe l'imagination et la parole. Il décrit fort bien l'état physique qui accompagne ou produit l'inspiration et prouve qu'on peut la provoquer ou produire un état analogue par des procédés qui n'ont rien de spirituel ou de poétique, par exemple par l'absorption de certaines substances toxiques ; mais c'est là tout ce que M. Moreau a le droit de conclure, parce que c'est là tout ce qu'il démontre. Encore ne faudrait-il pas dire aussi absolument que « les conditions organiques les plus favorables au développement des facultés intellectuelles sont celles qui donnent naissance au délire. » Ce superlatif peut, sans inconvénient, et même avec avantage pour la rigueur et la vérité, être ramené au positif. J'admets donc que la folie puisse accompagner la raison et le génie, et même qu'un accès de

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manie puisse être pour le Tasse une source d'inspiration poétique. Mais, pour m'amener à croire que le génie est une névrose^ il faudrait me démontrer deux choses : la première, que tout développement des facultés intellectuelles est un état maladif, a une cause morbide ; la seconde, que le génie n'est qu'une surexcitation des facultés intellectuelles. Or je cherche vainement dans le livre de M. Moreau une preuve de la première proposition, et j'y trouve une preuve éclatante de la fausseté de la seconde.

On pourrait se récrier et dire à l'auteur, en le voyant ranger si imperturbablement les grands dévouements et les grands crimes parmi les effets de la fohe ou d'une affection nerveuse, et enrégimenter les scélérats, les héros et les grands hommes parmi les aliénés ou les malades : « Quoi donc ! vous jugez au rebours de tout le monde ; vous ne faites grâce à personne de ceux que l'on admire, et vous ne condamnez aucun de ceux que l'on condamne; plus grand est le crime, plus facilement vous l'absolvez au nom de la maladie ; plus belle est l'action vertueuse, moins vous l'admirez, ne voyant en elle qu'un effet contraire d'une cause identique ; plus grand est le génie , et plus la maladie vous parait intense et la folie voisine. » Mais M. Moreau déteste les phrases, il ne veut pas qu'on s'indigne ; d'ailleurs c'est un lieu commun : il y a longtemps qu'on a accusé, à tort ou à raison, plusieurs médecins des asiles de voir dans presque tous les hommes des hôtes naturels ou des

échappés de leurs maisons. Mieux vaut une preuve qu'une phrase emphatique, et la démonstration que l'indignation.

Ce serait, selon les règles naturelles de toute discussion, à M. ^loreau de fournir la preuve de ce qu'il avance ; je ne désespère pas pourtant de montrer que tout développement, et même toute surexcitation des facultés intellectuelles n'est pas nécessairement un état morbide. En ce moment, je suis en repos, dans une atmosphère tempérée, mes muscles sont relâchés, mon sang circule dans mes artères avec une vitesse ou une lenteur régulière de soixante pulsations à la minute, ma respiration est calme, l'ordre, la santé sont partout dans mon corps. Je me lève, mes muscles se contractent ; je sors, il fait froid dans la rue ; je marche vite, je cours, mon sang circule plus rapidement, ma respiration devient plus courte et plus précipitée ; je fais un effort énergique pour franchir un obstacle, soulever un fardeau, me voilà tout en sueur. Suis-je malade? Non, assurément; faire effort, déployer son énergie physique, c'est agir, c'est vivre. L'accélération de mon pouls, ce n'est pas la fièvre ; la contraction volontaire de mes muscles , ce n'est pas une convulsion ; je suis dans un état violent, sans doute, mais sain et réguher. De même, tout à l'heure, ie pensais à peine, je rêvais, c'est-à-dire je n'avais que des idées indifférentes, mais sensées, je laissais aller mon esprit sans le conduire, je me reposais enfin d'esprit comme de corps; maintenant je recueille mes idées, j'ar-

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rête volontairement ma pensée sur un objet, je réfléchis. Il se produit, dit-on, dans ma tête, pour amener ce résultat, une érection cérébrale, que je sois un grand génie ou un esprit médiocre , il n'importe ; qu'il doive sortir de mon travail un Discours de la méthode ou les lignes que voici, le travail peut être le même si la valeur des œuvres est fort différente. Je suis, si Ton veut, dans le feu de la composition qui enflamme les écoUers et les mauvais poètes aussi bien que les maîtres et les grands écrivains ; je suis dans un état d'inspiration impuissantç ou féconde , car tout est relatif ; c'est encore un état violent, ce n'est pas un état morbide. Mon cerveau fonctionne régulièrement encore, quoique plus activement que tout à l'heure; l'érection cérébrale correspond à la contraction musculaire, l'énergie de mon attention à l'énergie de l'effort physique. C'est agir encore, c'est encore vivre, que de faire travailler l'organe de l'intelligence et de faire penser l'esprit. Je cours plus de risques en sautant un fossé de gagner une courbature, ou une pleurésie en transpirant, qu'en restant sur mon fauteuil auprès de mon feu ; je m'expose davantage à devenir malade, mais je ne le suis pas encore et ne suis pas nécessairement plus près de l'être; le résultat le plus sûr de mon violent exercice, c'est que je me sentirai bientôt fatigué. Il en est de même du travail de ma pensée et de l'organe intellectuel : je puis, si j'abuse de mes forces, si je prolonge la veille et l'érection cérébrale, gagner une migraine, je

puis même sentir mes idées s'obscurcir et naître l'hallucination ; mais, pour le moment, je ne suis pas encore malade et il n'est pas nécessaire que je le de- \ienne. Le danger le plus probable que je coure est le besoin de repos, de distraction ou de sommeil. Si tout développement, si toute excitation des facultés intellectuelles, plus vive que le train habituel de la rêverie ou de la pensée banale, était un état morbide, tout effort musculaire le serait également ; chaque organe en fonction serait un organe malade ; la digestion active des aliments, une sorte de gastrite ; l'accélération du pouls dans le travail manuel, un mouvement de fièvre ; il faudrait ne pas vivre pour se bien porter, et ne pas penser pour n'être pas sur le chemin de la foUe.

Est-il plus vrai que le génie soit « la plus haute expression, le nec plus ultra de l'activité intellectuelle, » de telle sorte qu'il suffirait de concevoir que la surexcitation de l'organe dépassât certaines limites, en deçà desquelles est la santé, que l'énergie du travail intellectuel franchît les bornes correspondantes, qui séparent également la santé et la maladie de l'esprit, pour trouver au delà le génie ou la folie? 11 y a deux choses très-différentes qu'il importe de ne pas confondre : la force et l'effort, la puissance virtuelle et le développement actuel de la puissance. Autre chose est l'esprit médiocre ou le génie, autre chose le travail, l'exercice de cette inteUigence ordinaire ou supérieure. Un homme de génie est toujours tel,

même quand son intelligence sommeille : c'est Hercule au repos. Sa force ne consiste pas dans ses travaux, ses travaux la manifestent, elle réside dans ses muscles. Un pygmée fera des efforts herculéens, mais il aura toujours la faiblesse d'un pygmée. Un sot est toujours un sot, et, quelque effort d'esprit qu'il fasse, il ne dira que des sottises ; surexcitez tant que vous voudrez son esprit, faites-lui franchir les limites fatales, ce ne sera qu'un sot en déhre. Ce n'est pas non plus l'effort, ce n'est pas le travail exagéré, ce n'est pas la surexcitation même maladive de l'intelligence qui fait le génie, c'est la vertu naturelle d'une intelligence supérieure, un je ne sais quoi, le génie enfin, qui, faisant effort, fonctionnant, surexcité même, si vous le voulez absolument, au delà des bornes de la santé, produit les grandes œuvres.

Pour prouver que la surexcitation anomale de l'organe cérébral développe, élève les facultés intellectuelles et les (c fait briller d'un éclat inaccoutumé, » M. Moreau cite des paysans qui , à l'approche de la mort, raisonnent comme un livre sur la morale et le néant des choses humaines, des jeunes filles ou des jeunes gens qui récitent ou improvisent des vers, qui chantent en faisant des points d'orgue et des fioritures, qui parlent avec loquacité ou tiennent des discours pleins de fleurs de rhétorique dans des accès de délire. Les fleurs de rhétorique qu'aime si peu M. Moreau ne sont pas , que je sache , la vraie éloquence, ni les foritures , la belle musique ; quatre ou cinq

vers debout sur leurs pieds, ne fussent-ils pas une réminiscence, ne sont pas une ode de Pindare, et la prédication morale du paysan moribond n'était pas, sans doute, une oraison de Bossuet. Le génie, le talent même, n'ont rien à voir dans tous ces exemples; j'y reconnais des intelligences médiocres dont une crise cérébrale ou nerveuse stimule extraordinairement l'activité et qui demeurent médiocres dans leur travail comme dans leur repos, dans la maladie comme dans la santé. Elles s'exaltent sans s'élever, leurs pensées sont plus nombreuses ou plus tenaces sans avoir plus de prix, les visions de leur imagination plus colorées sans être plus belles, leurs souvenirs d'une précision parfois surprenante sans utilité ni à-propos. En un mot, leur état, c'est le délire, c'est l'inspiration si l'on veut ; mais le délire provoque l'effort, stimule l'activité de la pensée, il ne donne pas le talent. Oui donc ne s'est pas quelquefois senti inspiré, quitte, une fois refroidi , à ne trouver que boursouflées et communes les pensées de l'enthousiasme? L'inspiration surexcite les cerveaux de toute capacité , les esprits de toute valeur, ceux de M. Jourdain ou de M. Prudhomme; elle n'en fait pas des hommes de talent, mais des bourgeois d'autant plus ridicules que leur sottise s'épanouit plus librement et se donne plus de carrière sous cette influence expansive. La' fièvre, l'agonie, le délire ou toute autre cause ne peut faire sortir, en les surexcitant, des organes ou de l'esprit que ce qu'ils contiennent, que ce dont ils sont capa-

bles. Vous aurez beau presser un mur, dit un proverbe, vous n'en extrairez pas de l'huile. Si j'étais ivre ou fou et que j'eusse le vin ou la folie musicienne, je pourrais faire beaucoup de musique , mais quelle musique, là est toute la question. Si je rêvais que le diable me joue une sonate, il faudrait que je fusse Tartini pour que le souvenir de mon rêve fut un chefd'œuvre. Un accès de folie a pu inspirer le Tasse comme tout autre faiseur de vers ; c'est parce qu'il était fou peut-être qu'il chantait, mais c'est parce qu'il était le Tasse qu'il chantait si bien. Il faut que ce soit déjà le génie qui délire, pour que le délire soit encore

du génie.

Si M. Moreau prouve quelque chose à ce sujet, c est précisément le contraire de cette proposition maintes fois et bruyamment annoncée dès le début, à savoir, que le génie est « une exaltation des facultés intellectuelles et une névrose. » Je n'ai pas oublié cette inconnue, ce quid divimim qui a si bien trompé l'espérance que j'en avais pu concevoir. Il suffirait à lui seul, et c'est justice, pour réduire à néant la dernière conclusion de l'auteur. C'est une entrave que, dans un moment de plus grande clairvoyance, il s'est mise aux pieds et qui l'empêche d'atteindre son but. Ce que M. Moreau décrit longuement dans tout son ouvrage, ce dont il devine ou croit deviner la présence dans l'organisation des grands hommes à la lumière de la loi d'hérédité, c'est un certain état morbide qui, selon lui, favorise f accomplissement des

fonctions intellectuelles ; mais en quelques mots et sous forme de parenthèse il reconnaît une autre condition, « la première, la plus importante, sans doute, et qu'on peut dire la condition par excellence , à savoir, certaines qualités intrinsèques qui sont de l'essence même de lorganisation. » De ces deux conditions, la première ne fait pas le génie, elle favorise seulement en surexcitant l'organe malade, l'exercice des facultés intellectuelles, de l'esprit médiocre aussi bien que de l'esprit supérieur; c'est la seconde, selon ces paroles de l'auteur, qui seule constitue le génie.

Pour ne laisser aucun doute, M. Moreau cite ce passage de M. Réveillé-Parise : a La plus étroite organisation possible du cerveau n'exclut pas l'enthousiasme; mais les résultats sont sans valeur. L'esprit de secte de parti, de coterie, peut monter la tête ou l'échauffer,' ce ne sera toujours qu'une chaleur stérile ou sans lumière. Mais faites que cette action se passe dans une tête heureusement organisée, c'est alors que les sciences et les arts s'enrichissent, que le génie travaille à ses œuvres d'airain. Le livre de vie et d'immortahté n'est ouvert qu'à ceux qui ont ces hautes prérogatives. « Et il ajoute en son nom quelques lignes que nous avons déjà citées : « Autrement le génie serait aussi commun qu'il est rare , par la facihté que chacun aurait de s'en procurer à l'aide de quelques excitants cérébraux... Sous ces réserves, nous croyons que personne ne saurait se refuser à

regarder les troubles cérébraux comme une condition héréditaire propre à favoriser le développement des facultés intellectuelles. » Ce que M. Moreau appelle des réserves , c'est une belle et bonne contradiction , c'est un démenti formel donné à sa conclusion. De quel droit, en effet, après avoir écrit ces quelques lignes, peut-on me dire avec une singulière assurance et s'efforcer de me prouver par tout un volume que « le génie n'est qu'une névrose? » Cela est faux et j'en appelle de l'auteur du livre tout entier au jugement de celui qui a écrit la page 398. J'ai donc fait erreur, quand je disais au commencement que M. Moreau n'exagère aucune de ses pensées ; je le croyais d'abord, je me rétracte. Que fût devenu le livre de M. Moreau, quel intérêt de nouveauté sa doctrine eûtelle offert, s'il eût dit simplement : « Je ne sais ce qu'est le génie, sa nature est inconnue ; je remarque seulement que les maladies nerveuses qui surexcitent l'activité intellectuelle des fous et des esprits médiocres, surexcitent également celle des hommes de génie? » C'était réimprimer un chapitre de tous les traités d'ahénation mentale. On cède facilement au désir de présenter sa pensée sous une forme nouvelle, piquante, originale, et cela est permis dans une œuvre d'imagination; mais dans l'exposition d'une théorie scientifique il faut se tenir en garde contre ces petites tentations, ne jamais altérer sa pensée en visant à lui donner une forme originale, surtout ne jamais la transformer et la contredire.

Ce n'est pas la seule fois que M. Moreau ail sacrifié le vrai à l'agrément de la forme, la rigueur à l'esprit, la lumière à la sonorité, enfin, sa propre pensée, sa pensée sérieuse à la fantaisie de l'écrivain humoriste. Mens sana in corpore sano^ veut dire assurément pour le plus petit latiniste que l'esprit est sam quand le corps est sain. Mais quel chapitre banal que celui où l'on développerait cette vieille maxime? Il serait bien plus nouveau, bien plus joU de la contredire! On traduit alors mens sana par une grande intelligence^ sachant fort bien, assurément, qu'on prête à Juvénal et au pubhc qui a adopté l'adage une pensée qu'ils n'ont jamais eue, que le mot latin se refuse à exprimer, qui détruit le parallélisme des deux termes de la comparaison ; et, séduit par le plaisir d'inscrire en tête de son chapitre un titre ingénieux et attrayant, de donner un démenti à la sagesse des nations, on se dément encore soi-même.

Mens sana in corpore sano demeure une vérité; (( le génie n'est qu'une névrose, » reste une erreur et une contradiction à la vraie pensée de l'auteur. Le génie, c'est le quid divinum. Quelle est la nature de ce quid divinum? Oubliant un instant la pathologie et les 7iévroses de toutes sortes, M. Moreau répond, cette fois sérieusement , mais sans preuve, que c'est une condition particuhère inconnue de l'organisation. Yoilà pourquoi il est et je le déclare encore matérialiste, à moins qu'il ne veuille admettre expressément l'hypothèse de Ch. Bonnet sur la parité de toutes les

âmes humaines, sinon de toutes les âmes des bêtes et des hommes.

Ce n'est pas la critique d'un hvre nouveau que j'ai voulu faire en parlant de l'ouvrage de M. Moreau, mais l'examen d'un grave système et la réfutation de ce système, parce qu'il me paraît faux et fécond en applications dangereuses; c'est pourquoi, j'espère, on pardonnera la sévérité de quelques jugements; la désapprobation ne s'adresse qu'à la doctrine. Je ne méconnais pas le talent et la science de l'auteur, je ne conteste pas la vérité des nombreuses théories physiologiques incidentes que son hvre renferme, parce que je résume cette critique impartiale et nécessaire en insistant sur les défauts du système.

Une fâcheuse incertitude règne dans les principes ; si l'homme est composé d'organes et d'un principe immatériel, il faut étudier aussi ce principe immatériel, sous peine de ne point démontrer, malgré tous les efforts, et quand bien même ce serait le vrai, que l'unique cause de la diversité des intelligences est la variété des organisations. Si l'homme n'est qu'un corps organisé, si le cerveau pense, il n'y a rien à démontrer, et le hvre est inutile. Dans l'intérêt du système, il fallait avoir une croyance, la professer tout haut, au lieu de se retrancher dans une fausse indifierence et dans une neutrahté impossible. L'argumeutation manque de rigueur ; la loi d'hérédité et la loi d'innéité, la réduction de presque tous les désordres organiques et des faits intellectuels ou moraux

les plus ordinaires comme les plus singuliers à un vice identique du système nerveux, sont des moyens de tout expliquer en apparence; mais l'usage en est arbitraire et la valeur douteuse. Les pensées principales qui constituent le fond du système sont exagérées et contradictoires, elles se détruisent réciproquement. Le livre dément le titre, et une demi-page réfute le livre tout entier. On m'annonce un traité de psychologie morbide^ et c'est un traité de pathologie organique qu'on me donne; la psychologie en est rigoureusement exclue, le nom seul en a place sur la couverture. On promet dans un sommaire , dans un argument, dans l'épigraphe et dans la table des matières, au commencement et à la fin du livre, de me démontrer que le génie est une maladie, et c'est le contraire qu'on me prouve. Il ne reste rien du système que des épisodes, sans doute fort savants, et des membres épars qui ne forment plus un corps.

Stahl , qui était cependant plus physiologiste que philosophe, a écrit quelque part cette pensée qui va droit comme à son adresse au livre de M. Moreau : Philosophiam contemptui habitam per totam vitam hominis se ulcisci.

LE

En 1836, un jeune médecin, surveillant de la division des aliénés à l'hospice de Bicêtre, avançait deux opinions toutes nouvelles et également hardies sur l'aliénation mentale. La première, c'est qu'il peut exister un état de l'esprit tel, qu'à la raison la plus apparente et d'ailleurs la plus entière se joignent de fausses perceptions, des illusions, des hallucinations isolées ou continues, symptômes ordinaires ou même partie intégrante et capitale de l'ahénation mentale 5 que la folie et la raison peuvent ainsi, pendant une vie tout entière et une longue vie, marcher côte à côte,- se mêler sans que l'une empiète sensiblement sur l'autre, sans que la raison qui demeure amène à

1 Du démon de Socrate, par M. Lélut, membre de l'Inslilut.

résipiscence l'esprit égaré par Thallucination , sans que la contagion de la folie envahisse à son tour la raison saine et l'ordre des idées qu'elle a respectées tout d'abord. Les esprits où la raison et la folie se trouvent ainsi comme mariées l'une à l'autre auraient été de tous temps plus nombreux qu'on ne pense ; et, comme c'est être fou en définitive, plus ou moins fou,' que de ne pas posséder la plénitude de sa raison sur toutes choses, tous les fous ne seraient pas dans les asiles; il y en aurait partout, dans les salons comme dans les rues , mêlés aux affaires politiques comme aux relations commerciales, faisant illusion aux autres, les habiles exceptés, comme ils se font illusion à eux-mêmes.

Quel ne dut pas être l'étonnement général en présence d'une pareille thèse? Chacun, comme Sosie, dut se tâter avec inquiétude, repasser attentivement toutes ses pensées, toutes ses actions, observer avec anxiété parents, amis, étrangers, pour se bien assurer qu'il ne vivait pas au milieu d'insensés et qu'il jouissait lui-même de tout son bon sens.

La seconde opinion que proposait encore ce jeune homme, c'est que les meilleurs esprits, les plus grands génies même, n'ont jamais été à^'abri de ce danger ou de ce mal ; c'est que Socrate, le plus vénéré de tous les païens, n'est qu'un visionnaire, un halluciné, en un mot, un fou, qui puisait dans l'hallucination sa force et une partie de sa sagesse. Il aurait suffi de faire sur bien des hommes qui passent aussi pour des

génies de tous points admirables ce même travail de recherches historiques et d'observations physiologiques et p&ychologiques à travers les âges , pour en trouver un bon nombre aussi dignes de notre admiration que Socrate , et dignes également du nom d'hallucinés et de fous.

Quelles ne durent pas être, à cette seconde hardiesse, les récriminations des philosophes et de tous les admirateurs de Socrate et de quelques autres encore dont on pouvait deviner à certains traits la ressemblance avec ce sage insensé?

M. Laromiguière , étonné de tant de hardiesse , gourmanda le jeune homme ; ce fut inutilement. De tous côtés s'élevèrent les réclamations et les sarcasmes, dans les conversations, dans les journaux, dans les livres. Les uns, prenant le parti non-seulement de Socrate, mais de tous les grands génies et s'instituant leurs défenseurs , proclamèrent que la folie est une maladie des petits esprits, mais qu'elle respecte les grandes intelligences, et que, si quelques-unes pensent et agissent autrement que le vulgaire et à peu près comme les aliénés, c'est l'excès du génie que nous méconnaissons et prenons pour foUe, ce sont des manifestations extraordinaires par lesquelles ce génie se révèle; l'extase des grands hommes n a rien à voir avec les hallucinations bourgeoises des petites gens. D'autres réclamèrent pour les philosophes , pour les lettrés seuls le droit de juger les actes et les pensées des hommes, surtout des

hommes illustres ; ils abandonnaient volontiers à la médecine le cadavre de celui qui fut grand par l'esprit ; mais cet esprit, ses œuvres, son caractère et ses mœurs, ils voulaient les juger en premier, unique et dernier ressort. Médecins aliénistes, disaient-ils, puisque c'est ainsi qu'on vous nomme, restez dans vos asiles, tâchez d'y guérir les malheureux confiés à vos soins, et ne venez pas arracher à notre admiration séculaire les Socrate et les Pascal, et inscrire rétrospectivement leurs noms et leurs mémoires sur vos registres dlaliénés, ne les pouvant enfermer eux-mêmes, par le seul motif qu'ils ne sont plus. ^Raisonnez tant qu'il vous plaira sur les douleurs qu'éprouvait Pascal aux entrailles ou à la tête, approuvez ou désapprouvez à votre aise les ordonnances de ses médecins vos confrères, mais arrêtez-vous là ; le reste n'est pas de votre domaine. Socrate, Pascal hallucinés, fous! Holà, vous touchez à notre bien, c'est à nous qu'il appartient d'en connaître. D'autres enfin murmuraient en silence ; accoutumés à admirer Socrate et quelques autres, à voir en eux la sagesse même, ne supportant pas l'idée qu'on pût toucher à des idoles vénérées depuis des siècles, ils protestaient par leur silence, et, sans repousser l'accusation , ils admiraient de plus belle.

C'était bien mal plaider la cause de ces grands génies accusés de folie, la cause même de la raison humaine, que de ranger les hommes en deux catégories, de donner les uns en proie à la folie, et de tracer

devant les autres un abîme que le fléau ne put franchir ; comme si la maladie, aussi bien que la mort, ne s'abattait pas également sur tous, et la folie aussi bien que lesautresmaui. Autanteût valu faire du premier coup les grands génies immortels. Ne relève-t-on pas bien mieux la dignité de celui qu'envahit le mal terrible de la folie, en proclamant ce qui est vrai, à savoir, que la foUe'est une maladie comme une autre, corporelle, organique, comme une colique ou une migraine, et qu^e les grands esprits ne peuvent pas plus se défendre de celle-là que des autres? Était-ce encore bien raisonner et bien servir les intérêts de l'humanité et de la science que d'interdire aux médecins de chercher à connaître et à juger les actes et les pensées de leurs malades ou de ceux qu'ils supposent tels ? D'abord , c'est nier l'influence incontestable , quoique mystérieuse, des organes sur l'esprit, et c'est rompre en visière à l'opinion commune. Demandez donc au juré pourquoi si souvent il admet des circonstances atténuantes au crime de l'accusé qu'il condamne, lorsque d'autres en verraient plutôt d'aggravantes ; * c'est qu'il craint que la hache ne frappe un ahéné qu'on pourra transporter , si sa folie devient manifeste, des galères aux petites-maisons. Demandez à l'avocat aux abois quelle est sa dernière ressource, son argument désespéré, quand il y va de la vie pour son client et que le crime est avéré ; plaider l'aliénation, voilà le grand cheval de bataille avec lequel on effraye la conscience timorée des juges. S'abstenir

était plus sage ; mais se taire n'est pas répondre ; le silence et même l'admiration n'écartent pas l'accusation de folie portée sur l'objet qu'on admire; peutêtre même le silence serait-il pris pour de l'impuissance ou pour un consentement honteux qui n'ose se produire.

Où en sommes-nous aujourd'hui?

^ Aujourd'hui, après avoir ajouté en 1846 dans YAïmdette de Pascal un nouvel exemple à celui de Socrate et un nouveau membre à la famille des fous sublimes et méconnus, M. Lélut devenu membre de l'Institut et aliéniste d'expérience et de renom, n'a pas modifié une seule ligne au premier écrit du jeune médecin de Bicêtre , il fortifie au contraire ses anciennes opinions de considérations nouvelles et de nouveaux exemples.

Avant de dire quelle nous paraît être la valeur de cette singuhère interprétation du démon de Socrate, nous voulons savoir si à M. Lélut qui n'a rien concédé on a concédé quelque chose depuis vingt-cinq ans, s'il a fait quelques adeptes, si le paradoxe d'autrefois est devenu une vérité reconnue.

M. Lélut se flatte, dans la préface de la seconde édition, d'avoir amené à lui, sinon le gros public incapable d^opiner sérieusement en pareille matière, au moins le public des médecins, des lettrés, des philosophes; et pour quelques-uns d'entre eux il ne semble pas qu'il ait tort. Il se vante même d'avoir remporté la plus belle de toutes les victoires, en gagnant

ses plus ardents et ses plus habiles contradicteurs, qui auraient accepté, bien mieux, dépassé, sinon sa propre pensée, du moins ses paroles. M. Sainte-Beuve serait un des nouveaux convertis. Je ne sais ce que pensera de cette prétention le spirituel auteur des Causeries du lundi, mais il faut reconnaître, en lisant certaines pages de son second volume, que s'il maintient sa première opinion sur Pascal et se porte toujours garant de sa raison mise en doute, il accepte la thèse générale de M. Lélut, et semble abandonner Jeanne Darc, dont cependant on ne lui a jamais demandé positivement le sacrifice. Les médecins en grand nombre se seraient rangés à l'avis de M. Lélut, les médecins des asiles surtout. Deux fous comme Socrate et Pascal, quelle bonne fortune ! on ne la rencontre pas tous les jours. Quel malheur qu'ils ne vivent pas de notre temps ! Quelles belles observations psychologiques et médicales on ferait sur de tels sujets, et quels hôtes aimables au prix de ces maniaques et de ces idiots dans le palais desquels on est réduit à vivre ! Mais les philosophes tiennent bon, pour Socrate surtout, et ne veulent pas voir en Socrate autre chose qu'un sage.

M. Lélut nous semble pourtant avoir gagné quelque chose dans ce long débat. Il a conquis du terrain, beaucoup de terrain, mais il n'a pas encore tout gagné. Il a gagné le principal, j'espère qu'il a perdu ou perdra quelques-uns des coups qu'il a joués, les moins importants, et surtout je le souhaite.

Avant de s'accorder, en toutes choses il faut commencer par s'entendre. M. Lélut a voulu prouver deux choses très-distinctes et très-séparables. La première, que la folie, sous forme d'hallucinations isolées et partielles d'un seul sens, quelquefois même continues et collectives de plusieurs organes , peut coexister avec la raison, de telle sorte que le malade (car il y a véritablement maladie), trompé comme le plus vulgaire de tous les hallucinés par un sens ou par plusieurs, sur un seul ou sur plusieurs points, une fois ou à maintes reprises, jouisse cependant sur tous les autres objets et pendant toute sa vie de la raison la plus puissante et manifeste le plus grand génie. La seconde, c'est que Socrate et Pascal se sont trouvés, sans qu'il faille rien rabattre de notre admiration pour leurs œuvres, dans un tel état d'hallucination, de folie, ou de quelque nom qu'on le veuille appeler. Ou même M. Lélut n'a voulu prouver qu'une chose, la première, question générale et de doctrine, et il s'est servi de la seconde, question individuelle et purement historique, comme d'un double et éclatant exemple pour étabUr celle-là. L'une, la question générale, est à coup sur la plus importante ; c'est ce point que, selon nous, M. Lélut a gagné et complètement gagné. L'autre, le point historique, où Pascal et Socrate sont seuls en jeu et non Thumanité tout entière, n'est qu'accessoire ; c'est celui que M. Lélut ne nous paraît pas avoir conquis. En distinguant bien ces deux choses, il n'y a pas de malentendu possible,

et il n'est pas nécessaire, pour défendre le bon sens de Socrate, de nier ce que l'observation prouve chaque jour à qui veut la faire, ou de recourir à des fins de non-recevoir et à des prétentions insoutenables. On peut accepter la thèse générale de M. Lélut sans accepter tous les exemples qu'il apporte, comme on peut accepter une vérité sans admettre indistinctement toutes les preuves dont on l'appuie. La vérité en général, et particulièrement cette vérité que M. Lélut veut établir, ne peuvent rien perdre de leur force, elles n'ont au contraire qu'à gagner à ce qu'on sépare les arguments et les exemples au moins douteux.

M. Lélut a voulu frapper un grand coup qui emportât d'emblée une adhésion complète à son opinion; il a choisi dans l'histoire ancienne et moderne les deux hommes que nous admirons ou aimons le plus, Socrate et Pascal. C'est un coup de maître s'il réussit pleinement. C'est peut-être parce qu'il n'a pas eu ce succès complet et universel, c'est parce que M. Lélut n'a pas emporté d'assaut la condamnation de Socrate, sinon de Pascal, que sa thèse générale n'a pas été acceptée universellement et de prime abord ; la grandeur, l'étrangeté, l'incertitude des exemples ont nui à la thèse qu'ils devaient étabUr, et la vérité en a souffert.

Il est hors de doute aujourd'hui, pour qui observe et raisonne, que l'hallucination peut se produire isolément, qu'elle peut se répéter et affecter toutes les formes, raisonnable, vraisemblable dans son erreur, ou bizarre et absurde, sans que la cervelle tout entière

du malade se détraque et que sa raison s'évanouisse. Cela peut être et cela est : vous coudoyez dans les rues de ces fous raisonnables, vous causez avec eux et êtes émerveillé de leur esprit et de leur bon sens. Nous ne nous étonnerons donc pas de l'absurde manie de ce diplomate qui éprouve le besoin d'imiter de temps à autre le chant du coq et de battre des ailes avec ses bras : nous souhaiterons seulement qu'il ne fasse partie d'aucun congrès, parce qu'il pourrait bien un jour déUrer sur d'autres points; et cependant il se pourrait faire qu'il débattît mieux que personne les intérêts de son pays, quitte à s'esquiver de temps en temps de la séance pour satisfaire à sa manie. Nous reconnaîtrons même, puisque nous admettons le principe, que Socrate pouvait, s'il eiit été halluciné, s'il eût été fou, enseigner comme il a fait la jeunesse d'Athènes, vivre et mourir comme il a fait; nous irons plus loin, et nous dirons que ses hallucinations, au lieu d'étouffer sa raison, auraient pu la rendre, un point excepté, plus puissante encore que s'il n'eût été que sage, au lieu d'être fou, en lui inspirant une plus haute idée de sa mission et une plus grande confiance en lui-même; nous dirons enfin, pour aller jusqu'au bout de nos concessions, qu'il n'est pas démontré que Socrate n'ait pas été ce que M. Lélut l'estime ; mais cette fois nous nous arrêterons et ne franchirons pas avec lui le dernier pas.

Qu'est-ce que cela fait h la thèse générale de M. Lélut, que Socrate ait été ou non halluciné ? Elle n'en

est pas moins vraie, et ce qu'il y a de moins important dans le Uvre du Démon de Socrate^ dans celui de X Amulette de Pascal, c'est précisément le fait du démon et l'interprétation de l'amulette. M. Lélut ne se serait pas donné tant de peine, n'aurait pas compulsé tant de textes grecs, tant de manuscrits indéchiffrables, pour traiter seulement deux points historiques dans la biographie de deux hommes célèbres.

Ne considérons donc plus dans le Démon de Socrate qu'un fait curieux et obscur de biographie à éclaircir.

La méthode de M. Lélut est très-habile, et sa science des textes vaste et profonde. 11 commence par nous montrer Socrate tel, à peu de chose près, que nous le connaissons sur la foi de la tradition et de l'admiration des siècles, afin que, reconnaissant bien dans cette première peinture notre Socrate, le Socrate classique, le Socrate sage, nous soyons mieux convaincus plus tard de cette incroyable incurie des historiens et des philosophes modernes, qui ont lu et relu cent fois des textes innombrables et positifs, et ont passé, sans s'en douter, devant la question présente, ou se sont bouché les yeux pour ne pas la voir. Puis, dans un chapitre suivant, il nous fait à son tour, les textes grecs de Platon, de Xénophon, de Plutarque, de Diogène Lacrce à la main, une histoire psychologique de Socrate toute nouvelle et toute différente. Ce peu de chose qui manquait à la biographie accréditée pour être complète nous est ainsi découvert et prend d'énormes proportions. Nous y voyons un Socrate, en-

fant bizarre, homme plus singulier encore, vêtu du même manteau et marchant pieds nus dans toutes les saisons, dansant et sautant seul et sans raison, visionnaire, halluciné, dès son plus jeune âge, puisqu'un oracle disait qu'il avait en lui un guide meilleur que dix mille maîtres. Ce n'est rien encore que cela : c'est l'incubation de la folie qui éclatera bientôt au siège de Potidée. Là, en plein été, Socrate, debout, les yeux fixés sur le soleil, comme font certains aliénés frappés âUncurabilité^ sans remarquer ceux qui l'entourent, demeure plongé dans une extase qui dure environ vingt-quatre heures. Cette extase fut la plus longue et la plus profonde, mais non pas la seule. Tous les historiens et les disciples de Socrate ont parlé de son démon ou esprit familier. Socrate croyait à la protection d'un génie qui lui défendait d'agir dans certaines circonstances, qui lui révélait quelquefois l'avenir : ce génie se manifestait à lui sous la forme d'une voix qu'il croyait entendre. C'était une véritable hallucination de l'ouïe. Apulée fait même supposer que Socrate avait encore des hallucinations du tact. 11 n'est même pas besoin de recourir aux disciples et aux historiens; c'est Socrate qui parle dans l'apologie de Platon et dans celle de Xénophon, comme il a parlé devant ses juges. Or sa principale défense consiste à dire qu'il croit aux dieux puisqu'il croit aux génies, et particulièrement à celui qui l'inspire. On n'a aucune peine à comprendre que Socrate ait cru de semblables choses et qu'il n'ait point passé pour un fou aux yeux de ses

contemporains, si Ton songe à la superstition et à la théodicée anthropomorphique des Grecs et des Romains. Ce que l'on comprend moins, c'est que la raison de Socrate ne se soit pas égarée tout à fait au milieu de ces hallucinations et de ces extases presque cataleptiques. Cela est cependant : Socrate, malgré le reste de raison et de génie qu'il conserva toujours, Socrate n'est qu'un fou, et Vhumanité, qui s enorgueillissait naguère des prodiges d'une raison sublime et créatrice, na plus quà se voiler la tête pour pleurer la perte désormais irréparable d'un de ses plus glorieux enfants.

Tout cela est exposé, développé, j'allais dire prouvé, tant l'argumentation est bien conduite, à l'aide des textes les plus incontestables ; et cette exphcation , elle est aux yeux de M. Lélut, et la seule vraie, bien entendu, et même la seule possible, la seule qui ne soit pas absurde : il faudrait, après avoir lu et médité la suite de ses textes, ou se taire ou confesser que Socrate était fou. Qu'un génie se soit en effet révélé familièrement à Socrate en lui parlant, c'est une absurdité insoutenable. Supposer que Socrate fût un fourbe qui aurait trompé et ses contemporains et ses disciples les plus chers, c'est faire à Socrate une injure bien autrement grave que l'accusation de folie. M. Lélut aurait eu quelques prédécesseurs dans son opinion hardie, Diderot et Barthélémy, qui, les premiers dans les temps modernes, auraient prononcé le mot de folie.

Malgré cette logique et cette abondance de preuves, nous ne sommes pas encore convaincu. L'opinion de M. Lélut est claire comme le jour; il explique toutes choses le plus simplement et le plus facilement du monde ; le cadre de la folie une fois donné, les textes viennent s'y placer et le remplir comme d'eux-mêmes. Elle est donc bien séduisante sous ce rapport. Mais cette facilité même qu'on rencontre à tout expliquer avec une idée n'est-elle pas bien souvent un piège, et les choses humaines ne sont-elles pas bien plus compliquées que nous ne les faisons dans nos systèmes? Une panacée est un mauvais remède, je m'en défie; je me défie aussi des systèmes trop commodes et trop généraux. J'expliquerais trop de choses avec la folie : j'expUquerais Brutus, Archimède, qui, par parenthèse, ne sont que des sages pour M. Lélut et n'ont jamais eu d'hallucinations, ni d'extases ; j'exphquerais Numa et son Égérie, les devins, les prophètes, et même les miracles; tout ce qui embarrasserait ma raison à moi, je le mettrais sur le compte de la folie d'autrui. Yoilà pourquoi cette accusation de folie portée contre Socrate m'est suspecte dès avant le réquisitoire.

L'accusé, c'est Socrate ; juge impartial, je ne veux voir en lui ni le grand philosophe, ni l'objet de l'admiration des âges; mais seulement l'homme et le Grec de son temps. Or ce temps est bien loin de nous; deux mille ans et plus nous séparent de Socrate; il est bien difficile de faire de la psychologie à distance;

il est déjà si difficile de faire de la simple et grossière histoire des masses ; il est plus difficile encore de faire dans de telles conditions de la physiologie et de la médecine, surtout de la médecine mentale.

Y a-t-il au moins des témoignages et des témoins irrécusables, ou avons-nous entendu à travers les siècles le fou délirer ? Les témoignages sont nombreux, mais je demande à appliquer sur eux et sur les témoins dont ils émanent les règles de la critique historique, car l'insensé lui-même n'a pas parlé et n'a rien

écrit.

Les témoins les plus importants sont Platon, Xénophon , Plutarque , Diogène Laërce. Je me défie déjà des deux derniers. Diogène, le compilateur le plus indigeste et le moins inteUigent de l'antiquité, qui ne doit d'être lu qu'aux grands hommes dont il parle, me rapporte sur Socrate et sur les autres trop d'absurdités et de contes, pour que son témoignage en pareille matière ait une valeur sérieuse. Et cependant cet historien crédule ne dit qu'un seul mot du démon de Socrate : (c 11 prétendait qu'un génie famiUer lui faisait connaître l'avenir. » Rien autre chose. Plutarque lui-même n'est pas exempt du reproche de puérilité, de simphcité superstitieuse; d'ailleurs, c'est d'après Platon, Xénophon, et d'après des on dit qu'il parle. Et pourtant ce Plutarque si naif n'exprime pas une opinion formelle et personnelle sur le démon de Socrate. Le petit traité qui porte ce titre est un dialogue à la manière de Platon, où ne figure pas l'auteur.

Chacun des interlocuteurs dit en passant son mot sur le démon de Socrate , et ce mot n'est pas toujours favorable au démon. Il y a même un certain Galaxidore qui pourrait être aussi bien qu'un autre le pseudonyme de Plutarque et qui ne paraît croire ni au démon de Socrate, ni à la superstition ou à la folie du philosophe, (c Ayant trouvé, dit ce personnage, la philosophie pleine, et pour ainsi dire enivrée des visions, des fables et des idées superstitieuses dont Pythagore et Empédocle l'avaient surchargée, Socrate l'accoutuma à ne s'attacher qu'aux choses soUdes, et à chercher la vérité par les lumières d'une raison sage et modérée... Eh quoi ! dit-il encore, croyez-vous que le génie de Socrate fût une faculté particulière et distincte plutôt qu'une portion de cette sagacité naturelle à tous les hommes que le philosophe avait fortifiée par l'expérience, et qui, dirigée par une raison prépondérante, le déterminait à agir dans les conjonctures difficiles et embarrassantes ? »

Quoi qu'il en soit de Plutarque, Platon et Xénophon, voilà les vrais témoins de la fohe de Socrate ; ceux-là, je ne puis ni ne veux les récuser, et j'accepte tout ce qu'ils disent, mais je veux savoir comment et pourquoi ils l'ont dit.

Quelques mots seulement sur Xénophon. Son Apologie diffère peu quant au fond de celle de Platon ; ce que nous dirons de celle-ci pourra s'appliquer également à celle-là. Ses Mémorables ne sont qu'une autre apologie que Xénophon fait en son nom, où il déve-

loppe les arguments employés par Socrate dans sa défense, et ses manières habituelles de parler et d'agir nui peuvent leur donner plus de force et de vérité. Nous pouvons donc sans beaucoup d'inconvément nous restreindre à l'examen général des principaux textes de Platon, les plus nombreux d'ailleurs et les

phis graves.

On a beau distinguer dans Platon des dialogues biographiques ou historiques et des dialogues purement philosophiques, Platon n'est pas un historien, il ne s'est jamais dit le biographe de son maître; c'est un philosophe et aussi c'est un poëte. Il fait parler Socrate; mais c'est lui, Platon, qui parle le plus souvent par sa bouche. Si je n'avais à peu près récuse Dioo-ène Laërce, je citerais ce mot qu'il rapporte de Socrate sur Platon à propos du Lysis. ce Que de choses ce jeune homme me fait dire que je n'ai jamais dites » Nous pensons cependant que Platon ne fait pas parler Socrate contre son caractère et ne fausse pas son histoire • mais il faut reconnaître que, si Platon fait parler Socrite à peu près comme il a parlé ou aurait pu parler, il y a beaucoup de mise en scène dans tous ses dialogues; que le poëte, l'artiste y nuit souvent à la véracité de l'historien. Il ne faut pas prendre pour des paroles sorties en effet de la bouche de Socrate toutes celles que prononce dans les dialogues le personnage qui porte son nom, et peut-être moins que toutes es autres celles qui ont trait au démon, parce qu elles sont le plus souvent l'œuvre évidente du poëte. Je ne

sais, par exemple, si jamais Socrate a véritablement rencontré Phèdre, si jamais il s'est promené avec lui, les jambes nues, dans le lit du fleuve Ilissus; s'il a jamais répondu au discours très-peu authentique de Lysias par un éloge de l'amant indifférent; je ne suis donc rien moins que sûr que Socrate ait entendu, au moment où il allait quitter Phèdre et traverser le fleuve, le signal accoutumé du dieu qui lui défendait de partir; et je suis bien certain au contraire que jamais Socrate n'a inventé l'allégorie toute platonicienne des âmes et des chars. En admettant cependant que cela fût vrai, il serait impossible de prendre dans ce passage comme dans beaucoup d'autres les paroles de Socrate à la lettre, Socrate, le personnage de Socrate, en répondant au discours de Lysias par un discours du même genre, savait bien non-seulement ce qu'il faisait, mais ce qu'il ferait tout à l'heure; il savait bien qu'il ne s'en tiendrait pas à cet éloge de l'amant indifférent, injurieux pour l'amour, et qu'il consacrerait à ce dieu une palinodie, la meilleure réfutation de l'œuvre du sophiste ; il savait bien, en se voilant la tète pour cacher sa honte, lorsqu'il prononçait le premier discours, qu'il la relèverait et la découvrirait au ciel pour prononcer le second. Mais il use ici, comme tant de fois ailleurs, d'une ruse innocente, d'un artifice bien simple et d'une sorte de coquetterie qui donne plus de solennité à son second éloge et correspond à la ruse de Phèdre cachant dans les phs de sa robe le discours de Lysias. N'est-ce pas au poëte, à Platon, qu'il faut attribuer tout cela?

Ce texte, ainsi que beaucoup d'autres, ne prouve pas que Socrate ait réellement ainsi parlé, ni surtout qu'il ait ainsi parlé sérieusement; mais il n'est pas sans force, il prouve que Socrate avait au moins l'habitude de parler ainsi. Nous chercherons si l'on n'en peut donner quelque autre explication que la folie.

Il est vrai qu'à chaque instant Socrate parle, ou plutôt Platon fait parler Socrate du dieu; mais il est vrai aussi que dans la plupart de ces passages, on ne saurait, sans attacher aux mots trop d'importance, en conclure qu'il s'agisse d'une révélation actuelle du démon à Socrate. Ce sont le plus souvent de ces formules banales : « S'il plaît à Dieu, » : ou a Avec l'aide des dieux. »

C'est dans Y Apologie que doivent se trouver et que se trouvent les passages les plus graves ; car là c'est Socrate qui parle plutôt que Platon. Je ne pense pas cependant que Y Apologie de Platon ne soit qu'une sorte de procès-verbal du jugement de Socrate; Platon y intervient encore, et Ton y reconnaît sa main. Quoi qu'il en soit, Socrate y parle longuement de son génie famiUer, mais non pas sans me laisser au moins des doutes sur l'interprétation de M. Lélut.

La principale accusation portée contre Socrate, c'est qu'il ne croit pas aux dieux d'Athènes. Or cette accusation est très-fondée, et c'est cela qui fait la gloire de Socrate. Sa défense est très-faible, et elle ne pouvait être forte. Il fallait ou qu'il acceptât franchement l'accusation, ce qui l'aurait encore grandi à nos yeux, ou

qu'il la repoussât franchement. Socrate n'a pas pris le premier parti, pourquoi? Ce n'est pas qu'il craignît la mort; peut-être ne jugeait-il pas cette déclaration opportune : je m'abstiens de juger. Il n'aurait pu, sans mentir à toute sa vie, accepter décidément le second. Il se défend donc mollement et comme un sophiste, car il y a du sophiste dans Socrate. Il croit aux dieux, dit-il, puisqu'il croit à quelque chose de divin, puisqu'un démon l'a toujours averti de ce qu'il ne devait pas faire, et Socrate compare cette voix divine à celle du tonnerre ou aux chants prophétiques des oiseaux. Certes, la défense est faible, elle manque surtout de clarté ; elle n'en a que ce que M. Lélut lui en donne. Socrate parle-t-il sérieusement ou se moque-t-il de ses juges avec cette ironie qui lui fut si chère? Le genre de clarté porté par M. Lélut sur ce point en obscurcit bien d'autres et de plus importants.

Qu'était-ce donc que Socrate? Un homme bizarre? Oui, sans doute, il marchait pieds nus, ne portait jamais qu'un vêtement; dur, insensible au froid et à la chaleur, comme à la raillerie et aux injures. Un tel personnage, s'il vivait de notre temps, en France, s'il promenait ainsi son unique vêtement et ses pieds nus sur les boulevards de Paris, serait plus que bizarre, ce serait un fou, h moins qu'il ne fût cependant disciple de saint François ou frère de quelque ordre déchaussé. Mais il vivait à Athènes ; là, et alors, il y avait bien des hommes extraordinaires, parce que l'individualité était bien plus apparente qu'aujourd'hui où les

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esprits et les mœurs sont uniformes comme les habits. Zenon, Epictète, tant d'autres n'étaient pas des fous, et ils étaien t aussi bizarres que Socrate dont ils descendaient.

Socrate eut une extase au moins , celle du siège de Potidée : qui la rapporte? Platon, dans le Banquet. Mais le Banquet de Platon, s'il a pour fond un banquet réel, n'en est pas moins avant tout une œuvre d'art, et la preuve en est qu'il ne ressemble guère au Banquet de Xénophon. Et qui raconte cette extase de Socrate? C'est Alcibiade, pris de vin, qui fait devant les convives la caricature de Socrate, grossissant, enlaidissant et embellissant à la fois tous les traits de Socrate, de son corps, de son caractère et de sa vie, s'il ne lui en donne pas d'empruntés. Je veux bien que Socrate, au siège de Potidée, ait étonné l'armée par la longueur de ses méditations et son attitude fatigante ; mais Socrate, profond philosophe, était aussi un rude guerrier, et Alcibiade un rude buveur qui ne délirait qu'à moitié en peignant ainsi Socrate.

Si Socrate croyait réellement à son démon, croyaitil donc aux dieux, aux dieux de la mythologie ? M. Lélut dira : Oui. Mais c'est bouleverser toutes les idées que nous avons, non plus sur la santé de Socrate, mais sur sa philosophie; et Socrate n'est plus rien alors qu'un simple païen, je ne sais plus pourquoi on l'admire. Non, Socrate ne croyait pas aux dieux, mais à Dieu, et à un Dieu invisible, qui ne s'entend pas plus qu'il ne se voit. Or, l'hallucination raisonne, sur-

tout celle qui n'anéantit pas plus la raison qu'elle n'aurait fait chez Socrate. Socrate parle des dieux de l'Olympe, des nymphes et de tout le peuple mythologique, mais aussi Platon, mais aussi tous les philosophes anciens, à peu près comme nous parlons du lever et du coucher du soleil, par habitude ou pour respecter encore dans la forme la croyance populaire. M. Lélut pense -t- il aussi que Socrate ait eu foi dans les oracles, parce qu'il en parle souvent dans Platon, ou parce qu'il compare la voix de son génie aux augures des oiseaux? Cela est impossible. Socrate pouvait bien être halluciné, mais, en dehors de son hallucination supposée, il n'était point si absurde.

Il est bon d'invoquer les témoins qui parlent, mais il faut consulter aussi ceux qui se taisent. Aristophane passe généralement pour avoir contribué indirectement à la condamnation de Socrate en le peignant comme il a fait dans les Nuées, Quel beau thème pour le poëte comique que le démon de Socrate; comme un chœur de génies ou d'esprits familiers aurait récité de beaux vers et inspiré à Strépsiade de bonnes plaisanteries! Au Heu de cela, ce sont des Nuées, divinités aussi vagues que leur nom, qui protègent Socrate. Aristophane nous représente Socrate niant effrontément Jupiter et les dieux de l'Olympe, rhéteur et sophiste : à la bonne heure, je reconnais l'original sous ce masque ; mais du génie de Socrate, pas un mot, pas un seul. Ce silence m'étonne, si So-

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crate croyait aussi fermement à son génie qu'il croyait peu aux dieux païens.

Qu'était-ce donc que ce génie pour Socrate ? Chacun a pu faire cette remarque en Hsant les dialogues de Platon, que rarement Socrate y parle en son nom. « Je ne sais rien, disait-il, j'interroge pour apprendre. » Mais sous cette feinte ignorance, il y avait beaucoup de savoir et d'habileté. Il savait ou faire dire sa propre pensée à ceux qu'il interrogeait, ou la faire développer par un personnage fabuleux, allégorique, dont il se disait l'écho. Quel est, par exemple, ce personnage d'Er de Pamphyhe, cette Diotime de Mantinée , ces Lois du Criton, et tous ces êtres imaginaires qui ont raconté à Socrate tant de belles choses et tiennent dans Platon de si beaux discours? Sont-ce des voix qui parlaient à Socrate halluciné, ou ne sont-ce pas plutôt de simples allégories? Et le démon de Socrate; nous croyons pouvoir dire avec le personnage de Plutarque, avec Galaxidore, qu'il n'est autre chose que a cette sagacité naturelle à tous les hommes que ce philosophe avait fortifiée par l'expérience. » C'est la raison de Socrate personnifiée dans son langage toujours vivement figuré, c'est une forte métaphore, toute semblable à celles dont nous faisons usage à chaque instant dans notre langue triviale, et qui passent inaperçues grâce à leur banahté, la voix de la raison^ le cri de la conscience. Bien mieux, celte métaphore qui provoque tant de savantes mais inutiles recherches, elle est si naturelle, qu'elle est passée littéralement

dans notre langage de tous les jours : Socrate ne fut pas le jouet d'un fantôme, il n'eut pas à son service un ange gardien, ni un démon, ni un génie, il eut simplement du génie.

Prouvera-t-on, peut-on prouver que Socrate ne fut jamais halluciné ? Non ; on peut prouver seulement qu'il fut sage, et de cela les preuves surabondent. On n'a pas plus à prouver l'intégrité de la raison de Socrate que l'innocence d'un prévenu quelconque. C'est sa folie qu'il faudrait démontrer, et démontrer sans réplique et sans doute possibles ; or, malgré toute la science dépensée par M. Lélut, cette démonstration est encore à faire ; une interprétation littérale du plus allégorique, du plus mythique des écrivains, l'exégèse la plus habile à tirer des Dialogues de Platon ou des Mémoires deXénophon une consultation médicale n'y peuvent suffire.

Le personnage de Socrate restera toujours enveloppé de mystères, il restera même toujours bizarre et singulier, si Ton veut; halluciné, cela n'est pas absolument impossible, mais le contraire est bien probable. Fou et singulier, bizarre et halluciné, ce sont des choses bien diflérentes. Qui donc n'est pas bizarre, qui donc n'est pas singulier? Personne n'est fait comme tout le monde, chacun a son originalité, chacun est un individu, et les grands hommes plus que tous les autres. Qui donc même peut se vanter d'avoir toujours, sans ivresse, sans sonameil, conservé l'intégrité de sa raison? M. Lélut a si bien montré dans un de ses

curieux appendices les analogies de la raison et de la folie, et comment on passe insensiblement de l'une à l'autre, sans que la raison soit la folie ! Chaque homme a son grain de foUe, dit Aristote; mais un grain suffit-il pour être fou ; si un grain ne suffît pas, sera-ce un gramme? On trouve facilement les ressemblances de la raison avec la foHe ; mais la limite, la ligne précise qui les sépare, voilà ce qu'il est impossible de trouver, ce qu'il faudrait cependant connaître pour ne pas traiter les fous de sages, et les sages de fous. Il n'est pas de grands hommes, dit lui-même M. Lélut, qui, à un moment donné, n'aient senti leur raison leur échapper à force de la tendre. Je ne saurais donc si Descartes fut sage ou fou, car ses biographes prétendent qu'il eut une vision ; on en dit autant de Napoléon 1", autant de Socrate ; de qui ne l'a-t-on pas dit, de qui ne peut-on pas le dire ? Je veux donc bien croire que Socrate ait pu être halluciné, mais non pas qu'il l'ait été réellement, jusqu'à ce que le fait soit démontré par d'autres raisons que parce qu'il n'est pas absolument impossible.

Tout ce qui a servi à populariser à travers les siècles le nom de Socrate a concouru en même temps à en faire un héros légendaire autant qu'un personnage historique, à exciter vivement sur lui la curiosité du public et des savants, et à confondre les jugements au lieu de la satisfaire : sa manière de vivre autant que sa mort, l'absence de tout écrit de sa main aussi bien que les discours qu'on lui prête, sa haine pour les so-

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