‹ L'ame et le systáeme nerveuxChapitre 31 sur 82 · GENÈSE INDIVIDUELLE OU ONTOGÉNIE · texte numérisé non relu

GENÈSE INDIVIDUELLE OU ONTOGÉNIE

santé, fortifie tous les organes qui y participent. Pour bien comprendre cette loi de l’entrainement, il faut encore tenir compte de quelques points que la pédagogie a malheureusement scandaleusement négligés. Un entrainement sain du cerveau doit être équilibré en tout sens. La sphère du mouvement, l’exercice utile des muscles, ne doivent pas être limités aux muscles eux-mêmes, mais combinés à des buts raisonnables et utiles donnés aux impulsions volontaires, ainsi qu’à l’exercice des perceptions et de la pensée logique. 11 n’est nullement indifférent de soulever cent fois l’une après l’autre et mécaniquement un certain poids, ce qui n'exerce que les muscles et les centres cérébraux inférieurs, ou d’exécuter un travail utile qui exige de l’adresse et des combinaisons mentales, c’est-à-dire une activité harmonique considérable de tout le grand cerveau. Tous les travaux exclusifs accumulés à la hâte, dans lesquelson n’exerce qu’une activité mentale ou musculaire circonscrite, vont à l'encontre du but hygiénique de l’exercice. L’harmonie du travail cérébral est donc la condition d’un entrainement sain, et ce dernier est le meilleur moyen de développer sainement le cerveau, tout en le fortifiant.

Mais il ne suffit pas d’éviter d’un côté le surmenage, surtout dans un sens exclusif, et de l’autre la paresse et la négligence. 11 faut encore éliminer tout ce qui peut nuire à la substance si délicate et si finement organisée du cerveau, et surtout ce qui peut la léser directement. Les intoxications narcotiques constituent le pire danger dans ce domaine ; nous y reviendrons à propos de l'hygiène.

Examinons maintenant l’ontogénie du cerveau de l'enfant à la lumière de la loi de l'entrainement ou de l’exercice ; nous y observons une tendance toute naturelle, d’abord à s’assimiler des perceptions concrètes, puis à les coordonner, et ensuite à en provoquer de nouvelles à l’aide d’activités motrices. L’enfant pense d’une façon concrète , cl il a soif de connaissances concrètes Comment pourrait-il avoir la compréhension des

abstractions qui sont le produit compliqué de représentations travaillées et combinées pendant de nombreuses années par le cerveau de l'individu devenu adulte? Les neurones du jeune cerveau ne sont pas peuplés de vieux engrammes associés correspondants. 11 s’ensuit que dès qu’un enfanta appris à parler, à lire et à écrire, c’est-à-dire dès qu’il possède les instruments du langage, monnaie de la pensée, il commence à jouer avec l’instrument lqi-môme, avec les engrammes concrets des mots. Il ne comprend le sens, la pensée symbolisée par le mol, que lorsqu'il s’agit d’objets ou de sentiments simples, pas ou à peine abstraits (percevables par les sens) des choses qui l’entourent, et qu’il connaît, de chiens, de chats, de tables, d’habits, de personnes, de fleurs, de cailloux, «le sons, de sentiments simples, comme l’affection, le dégoût, etc. Les mots abstraits (corrélation, industrie, art, politique, etc.), l’enfant les apprend comme un perroquet. Ce sont pour lui des sons ou des lettres dessinées et vides de sens. Un pédagogue qui est (hélas 1) trop souvent un pédant et qui, selon les règles de l’école, force l’enfant à apprendre par cœur toute sorte de phrases dont il ne peut saisir le sens, ce pédagogue, dis-je, se permet avec le cerveau de l’enfant un jeu cruel et même criminel. Le fameux adage d’après lequel la mémoire doit être exercée mécaniquement est foncièrement faux, contraire à la psychologie, et pousse tout au plus à faire l’édu cation d’une des pires qualités humaines, celle de remplacer la pensée par les mots, par un verbiage dépourvu de sens. Ce produit pathologique de notre civilisation hante malheureusement toutes nos têtes. C’est là un méfait de l’école qui ne peut être assez blâmé ni combattu, et dont on peut observer les chinoiseries infectieuses et les résultats chez l’adulte, dans les bavardages de nos salons, de la rue, de notre presse quotidienne et d’une foule de livres copiés et compilés, chez lesquels les tours de phrases stéréotypés et répétés comme des échos remplacent la réflexion et la pensée indépendantes.

Encore une fois, l’enfant a soif de connaissances concrètes,

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et il faut assouvir celte soif. Il faut combattre soigneusement chez lui toutes les abstractions trop précoces ou prématurées qui sontmalsaines. L’abstraction arrive plus tard d'elle-méme. Elle se forme dans le cerveau par une loi toute naturelle et spontanée, à l'aide de la comparaison et de l'association des représentations concrètes, sans qu’il soit nécessaire d’accélérer son développement.

C'est une œuvre nuisible et non pas utile (pie de bourrer la tête des enfants de phrases et de préjugés tout faits ; ils se forment assez tout seuls sans quon vienne en gaver artificiellement te cerveau. Lés enfants diffèrent sans doute beaucoup entre eux. 11 en est qui ont une tendance précoce à la pensée abstraite, par exemple aux mathématiques, tandis que d’autres tendent bien plus à la pensée concrète et inductive. Mais qu’est-ce que cela fait? Tous doivent comprendre avant d’apprendre, une fois qu’ils se sont assimilé les éléments du langage. Ce qu’on a compris demeure dans le cerveau sans aucun artifice mnémotechnique et s’y fixe d’une façon bien plus solide et bien plus utile que les phrases apprises par cœur à la façon du perroquet. Il faudrait avant tout s’appliquer à éviter l’emploi de mots incompris. Mais hélas I Le maître lui-même est souvent loin de comprendre le sens des mots qu’il emploie et qu’il enseigne.

Un pédagogue a dit : « C’est un vrai bonheur que les enfants soient si inatlenlifs à l’école, car sans cela le surmenage ruinerait leur cerveau. » Par celle parole imprudente, il a condamné tout notre système scolaire, car à quoi sert-il d’enseigner ce à quoi l’on ne fait pas attention ? C’est en outre un aveu d’impuissance et de plus ce n’est pas vrai. Ce qui ruine le cerveau des enfants, ce n’est pas la tension de l’activité altentionnelle, mais le dégoût, l’ennui, l’effort stérile fait pour comprendre et apprendre des choses indigestes, joints à la crainte des punitions, des examens et des mauvaises notes. Ce poids écrase perpétuellement leurs sentiments, gâte leur existence et leur ôte le plaisir d’apprendre. Dès qu’on a

su, comme c’est le cas clans les Landerziehungshcime ou Écoles nouvelles (voir au chapitre XI, 2, l’École de l'avenir), enlever ce poids et maintenir l’équilibre harmonique des activités psychiques par une variété suffisante dans le travail quotidien, on n'a plus besoin de s’inquiéter de l'attention. Klle ne se fatigue pas si vile, et l’enfant demeure joyeux et dispos, pour peu qu’on lui laisse un temps suffisant pour dormir et qu’on le nourrisse bien.

Il va sans dire, semble- t-il, qu’on devrait de plus exercer pendant l’ontogénie toutes les facultés bonnes et élevées de l’homme, avant tout la pitié, les sentiments de devoir et de solidarité sociale, le travail pour les autres, la sobriété et la simplicité pour lui-même, l'endurcissement corporel, le dégoût du luxe et des frivolités, la formation de résolutions utiles et leur accomplissement persévérant, etc., etc. Ét pourtant c’est ce qu'on néglige le plus.

De la manière indiquée, et par des exercices bien choisis, le cerveau s’adapte plus ou moins à la vie sociale humaine. Nous pouvons donc désigner le groupe de facteurs dont nous venons de parler, et qui agissent sur le cerveau en voie de développement, du terme d'adaptation ou d'éducation, ce qui revient au même. Quand on parle d'éducation, il ne faut pas oublier que les discours de l’éducateur ne constituent nullement son influence principale. Ce qui fait principalement l’éducation de l’enfant, c'est son entourage, l’exemple, l’imitation et sa propre activité. Ajoutons immédiatement que l’influence de l'éducation ne cesse nullement avec la croissance. La loi de l'exercice continue à agir jusque dans la vieillesse, jusqu’à la mort. La vie entière est une lutte d’adaptation. Mais ici se place un phénomène particulier. En travaillant toute sa vie avec constance, énergie et persévérance, on ne renforce pas seulement son cerveau, mais encore sa faculté continue d’adaptation. Plus le cerveau travaille, plus il devient capable de s'assimiler de nouvelles impressions et de retravailler les anciennes. Par lui-même, l'Age tend à

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figer le cerveau et à le rendre automatique. Le vieillard se répète, tant dans ses activités motrices que dans ses pensées, ses abstractions et ses paroles, qui s’automatisent par l’habitude. Or l’homme paresseux, qui ne travaille pas ou très peu, vieillit en moyenne bien plus vile que celui qui travaille. Ce dernier demeure bien plus élastique et bien plus adaptable.

b) Hérédité. — Tout ce que nous venons de dire ne concerne qu’une partie des facteurs du développement ontogénique. Une seconde partie tout aussi importante se trouve déjà renfermée dans les cellules germinatives conjuguées. Ils ont une portée immense. Un musicien ne peut pas sortir de germes privés de dispositions musicales héréditaires, et un homme de génie ne peut guère plus sortir des germes d’ancêtres qui furent tous imbéciles, qu’un canard ne peut sortir d'un œuf de poule. L’exercice peut adapter et utiliser aussi complètement que possible les énergies héritées par la combinaison des deux germes conjugués; mais ce n'est pas un magicien, et il ne peut créer des dispositions qui n’existent pas dans le germe. Nous disions que les énergies héréditaires sont une combinaison de qualités très diverses des ancêtres. On nomme atavisme l’ecphoric chez un individu de certaines qualités que ses parents ne possédaient pas, mais qui existaient chez tel ou tel ancêtre, par exemple chez une bisaïeule paternelle. En cas pareil, la conjugaison doit avoir été opérée par un spermatozoïde paternel qui se trouvait avoir précisément hérité en grande partie des énergies de la dite aïeule du père. Il nous est impossible de reconnaître et de calculer toutes les possibilités et complications de l'atavisme. Mais ses effets ne sonique trop distincts. Tout s’hérite: l’imagination, la conscience morale, le sentiment de l’art, la méchanceté, la disposition à l’intrigue, les appétits forts et faibles, etc., aussi bien que des cheveux noirs ou rouges ou encore qu’un nez camus ou aquilin. Or il est clair que pour

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l’homme les énergies héréditaires les plus importantes sont celles du cerveau. Il en ressort l’enseignement suivant.

« Dans la procréation de ses descendants, l'homme devrait faire un choix soigneux ; les hommes de valeur et les bien portants devraient se multiplier; les incapables, les anormaux et les malades devraient s’en garder. » En effet, tous les efforts de l’éducation ou de l’adaptation échouent là où les dispositions héréditaires font défaut ou constituent de méchants antagonistes de toute éducation sociale.

Tout ce que nous venons de désigner constitue Yhérédilé dans le sens propre du terme (voir plus bas, Descendance). Nous verrons bientôt que les irritations du monde extérieur qui n’influencent que les cellules différenciées du corps et laissent intactes les cellules germinatives, ne peuvent s’héri ter que d’une façon infinitésimale, à l’aide de l’engraphie mnémique, et préparer ainsi sous forme latente la complication évolutive croissante des espèces. Ce 11'est que quand elle agit directement sur les cellules germinatives que l’engraphie peut les transformer rapidement. On devrait comprendre que seulement ce qui modifie la structure intime, c’est-à-dire les énergies héréditaires, des cellules germinatives s’hérite immédiatement, et c’est là ce que, malheureusement, on comprend souvent le moins. On peut couper pendant deux mille ans la queue d'une espèce animale, et pourtant au bout de deux mille ans les descendants naîtront toujours avec une queue. La variabilité rapide et considérable qu’on observe souvent chez une même espèce, est due au nombre infini des combinaisons possibles entre les germes qui se conjuguent et qui proviennent d’individus fort divers. Les jardiniers et les éleveurs d’animaux le prouvent tous les jours. Ils font une sélection de graines ou d’animaux reproducteurs dans le sens des particularités qu’ils veulent fortifier, en accouplant toujours les individus chez lesquels elles sont le plus prononcées. C'est ainsi qu’ils obtiennent de nouvelles races et de nouvelles variétés.

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Mais, entre l’hérédité telle que nous venons de l’expliquer et l’adaptation ou éducation individuelle, il existe une catégorie intermédiaire de facteurs qui déterminent le développement de l’individu, catégorie qu’on peut désigner du terme de blaslophlhorie ou détérioration du germe. Tout ce qui vient léser les germes avant leur conjugaison dans le corps des parents (blastophthorie proprement dite), ou l'embryon après la conjugaison, dérange l’ontogénie et peut déterminer le développement de descendants avortés ou mal faits, lors même que leurs procréateurs étaient eux-mémes sains et capables. Exemples:

Un couple d’indiens bien portants arrive dans une ville civilisée par les Européens avec deux enfants sains, ety apprend l'usage des boissons alcooliques. Les deux époux deviennent ivrognes et empoisonnentainsi leursglandes germinatriccs par l’alcool. Ils procréentensuite cinq nouveaux enfants dont l’un devient idiot, le second rachitique, le troisième épileptique et dont le quatrième meurt peu après sa naissance. Un seul demeure à peu près bien portant. C’est là ce qu'on appelle l’hérédité alcoolique. Il s’agit donc d’un empoisonnement des germes de nos descendants avantleur conjugaison, empoisonnement malheureusement endémique dans notre société européenne.

Des parents sains ont un enfant sain. Le père s’infecte de syphilis. Le second enfant vient au monde syphilitique, puis il dépérit et meurt misérablement ou devient invalide.

Deux parents sains procréent un embryon sain qui se développe d’abord normalement. La mère est atteinte pendant la grossesse de lièvre typhoïde, et avorte, ou bien l’embryon arrive à terme, mais devient parfois un enfant débile ou imbécile. Dans un autre cas, c’est pendant l’accouchement que le crâne de l’enfant est lésé et son cerveau contusionné, de sorte que plusieurs neurones sont ainsi détruits. L’enfant se développe avec des défectuosités mentales, des paralysies ou des attaques de convulsions.

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Dos parents bien portants procréent un enfant qui natt bien portant aussi. Mais, à la seconde année de sa vie, une maladie, disons une méningite, vient léser l’écorce de son cerveau, ou bien il tombe d'une fenêtre, ce qui produit une hémorragie cérébrale. Dans les deux cas, le cerveau endommagé ne peut se développer normalement. L’enfant devient faible d'esprit, neurasthénique, épileptique ou amoral. 11 développe parfois toute sorte de mauvais instincts qui font de lui un raté pour toute sa vie.

J’ai vu moi-mémo un jeune homme distingué et honnête, Agé de vingt ans, se transformer à la suite d’une fièvre typhoïde qui s’était fortement portée sur le cerveau, en un mauvais sujet incorrigible et prodigue. Il fit tant de sottises qu’on diït le mettre à l'asile des aliénés. Les microbes delà fièvre typhoïde avaient agi d'une façon si fatale sur son cerveau que toute sa personnalité mentale en avait été détériorée.

Ce dernier cas constitue déjà la transition complète aux maladies mentales ordinaires. La série que je viens d’énumérer montre comme quoi il existe tous les degrés possibles entre les affections des cellules germinatives des parents d’enfants qui ne sont pas encore conçus, et les maladies des individus adultes. La série des lésions des différentes périodes embryonnaires constitue le lien intermédiaire. Cela nous fournit, en même temps, un aperçu de l'échelle des anomalies ontogéniques du cerveau humain. On peut dire que tout ce qui endommage les germes avant leur conjugaison, l’embryon et même l’enfant, provoque un arrêt plus ou moins profond et durable de la personnalité mentale, dès que le cerveau ou ses énergies embryonnaires en sont atteints. Il existe donc une pathologie de l’hérédité, qui, par l’intermédiaire de la pathologie de l'embryon et de l'enfant, passe à la pathologie de l’homme adulte. Mais tandis que les affections circonscrites, qui se limitent au système nerveux déjà formé de l’embryon ou de l’enfant, ne se transmettent pas à ses descendants, celles qui détériorent le germe entier, non encore différencié en

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organes, intéressent aussi ce qui deviendra ses organes sexuels, et produisent, en raison de ce fait, des déviations (ano malies) héréditaires, blastophthoriques, de ses produits futurs.

A chaque instant de son existence, l’homme est le produit de ses dispositions héréditaires combinées avec l'adaptation ou éducation, c’est-à-dire avec les résultats de l'exercice de son cerveau durant sa vie. L’hérédité et l’exercice désignent donc les deux immenses groupes des facteurs de développement du cerveau, et ces deux groupes agissent perpétuellement et mutuellement combinés en nous. Il est souvent impossible de distinguer ce qui appartient à l'un de ce qui est le fait de l'autre. Lorsque, par exemple, un enfant ment où vole, il est souvent très difficile de dire combien, dansl'impulsion à ces actes, est dû aux facteurs hérités et combien aux résultats de l’exemple, de l’habitude et de l'autosuggestion. En allant au fond des choses, on découvre que beaucoup de particularités qui paraissent apprises ou acquises, reposent, en réalité, sur de puissantes dispositions héréditaires qui n’ont besoin que d’une chiquenaude, d’une occasion, pour se développer. Le génie musical de Mozart se montra peu après sa naissance et se développa sur le premier piano soumis à l’action de ses petits doigts. Pour juger juste, il faut donc toujours tenir compte des deux choses, de l’hérédité et de l’ac quis. La blastophlhorie, nous venons de le voir, constitue une catégorie intermédiaire entre les deux groupes de facteurs, mais, en pratique, elle en revient surtout à l’hérédité.

On ne peut donc commettre d’erreur plus grave que de construire artificiellement une antinomie entre les deux grands groupes des facteurs de notre moi. Quiconque attend tout de l’éducation se trompe. Mais quiconque considère les dispositions héréditaires comme prédestinant fatalement l’individu à tous égards, ne se trompe pas moins. Les gens qui, prenant des airs supérieurs et haussant les épaules, déclarent que l'hérédité n’est qu'une théorie dans la télé des savants, ne documentent par là que leur ignorance et leur

manque de jugement. Nul n’est besoin d’ôtre savant pour reconnaître les deux séries de faits que nous venons de décrire, car ils s’étalent aux yeux de tout homme qui sait observer et réfléchir.

Disons néanmoins encore que les facteurs éducatifs ont beaucoup plus de prise dans les domaines où les dispositions héréditaires sont moyennes et peu accentuées dans un sens. Là, au contraire, où elles sont extrêmes, soit en plus, soit en moins, soit dans le sens d’une déviation accen tuée, l'éducation, toujours artificielle, ne peut que très peu ou rien.

c) Descendance ou phylogénie. Darwinisme. Mnéme. — Le

terme de phylogénie signifie origine ou filiation des classes ou groupes. C’est Haeckel qui a introduit ce terme en se basant sur la doctrine darwiniste du transformisme ou de l'évolution. La parenté réelle des plantes et des animaux (y compris l'homme) entre eux, le fait qu’ils se sont peu à peu transformés durant d’immenses époques géologiques, ne fait plus aujourd’hui l’objet d’aucun doute. La phylogénie cherche à fixer les ancêtres communs des espèces et groupes d’espèces aujourd’hui vivants. O11 discute bien encore sur le degré d’importance des facteurs de la transformation des espèces, tels que la sélection naturelle et l’engraphie. Mais la géographie zoologique et botanique, l’anatomie comparée, l’ontogénie et l’étude des fossiles ne permettent plus de douter de la filiation, c’est-à-dire de la parenté réelle des êtres vivants. On a découvert entre autres dans les cavernes (au Néanderthal, à Spy, à Agram, etc.) des restes d'hommes préhistoriques ou fossiles dont la cavité crânienne, et par conséquent le cerveau, étaient beaucoup plus petits que ceux de l’homme actuel. A Java, Dubois a découvert le crâne du pilhecanthropus erectus, c’est-à-dire d’un être fossile qui tient à peu près exactement le milieu entre l’homme et les singes anthropomorphes (orang-outang, chimpanzé, gorilles, etc ). On peut donc dire

sans aucun doute que l’homme descend d’êtres analogues qui eux-mêmes sont descendus de singes moins développés qu’eux; de leur côté, les singes descendent de la famille des chauves-souris, et celle-ci des didelphes et des monotrêmes, c’est-à-dire des mammifères primordiaux, descendus à leur tour des oiseaux, et ainsi de suite. Limitons-nous à la phylogénie du cerveau humain.

La capacité de la cavité crânienne permet déjuger du volume du cerveau et montre que ce dernier se développe avec l’intelligence. La capacité crânienne du grand cerveau est de 570 centimètres cubes chez le pithecanlhropus, tandis que celle d'un grand orang-outang est de plus de la moitié de ce chiffre, celle d’un crâne du Néanderlhal ou de Spy d’environ 920 centimètres cubes, et celle d’un homme actuel (capacité de la boite du cervelet, etc., exclue) de 1.000 à 1.200 grammes selon les cas (elle est toujours un peu plus forte que le volume du cerveau).

Dans les chapitres précédents, nous avons touché à divers points qui tiennent de la phylogénie. Voici encore ce qui nous importe au point de vue de notre sujet :

Nous avons vu que notre cerveau possède des centres subordonnés qui, comme la moelle épinière, sont relativement bien plus développés chez les vertébrés inférieurs que chez nous, et peuvent même surpasser le grand cerveau ou cerveau olfactif chez certains vertébrés inférieurs. Il est de plus indubitable que ces centres sont les organes de nos instincts et appétits inférieurs. A l’égard de ces derniers, nous pouvons donc fort bien nous comparer aux autres mammifères. Ce qui distingue surtout l’homme, c’est l’énorme développement de son grand cerveau, qui domine bien plus les automatismes que chez tous les animaux. Chez les vertébrés supérieurs, le grand cerveau joue néanmoins déjà un rôle considérable (voir plus haut le chien de Goltz et le pigeon de Flourens).Pour l’hygiène de notre cerveau.il est fort important de constater comment vivaient nos ancêtres humains plus

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rapprochés de nous que les singes, et de la civilisation desquels l'ethnographie nous livre des vestiges. A l’aide de ces documents, ainsi qu’à celle de l’histoire primitive, nous apprenons que l'homme primordial vivait, comme aujourd’hui encore certains peuples sauvages, en petites peuplades qui se livraient entre elles des combats perpétuels. Ce sont d’horribles hécatombes sanglantes que nous trahissent les armes meurtrières et les os brisés de ces dignes ancêtres. Ils devaient bien ressembler à nos cousins éloignés actuellement vivants, leurs descendants aussi, les cannibales. On peut donc dire que pendant des milliers, sinon des millions d'années, la nature humaine s’est adaptée phylogéniquement aux combats les plus Apres, à l’exercice musculaire, à l'adresse, à la force et finalement au travail. La victoire et la survivance des plus capables devint de plus en plus le résultat de la supériorité de leur intelligence, ce qui explique l’énorme croissance du grand cerveau. C'est sans doute le langage oral qui se forma d'abord, mais lentement, à l'aide d’interjections et de sons imitatifs. Ne pouvant se transmettre que par tradition orale, ce langage ne permit pas.au début, de civilisations ni de progrès considérables venant se surajouter aux progrès évolutifs naturels du cerveau. Les instruments, les images taillées ou inscrites, les hiéroglyphes et enfin l’écriture, vinrent par contre plus tard jeter les bases de notre culture intellectuelle, en donnant aux descendants la possibilité de tirer un usage durable des expériences de leurs prédécesseurs et de s’en servir pour étendre et compliquer leur propre développement. L’écriture, et surtout l’imprimerie, devinrent enfin les plus grands agents ou créateurs de la civilisation, et déterminèrent une perfectibilité croissante de l’humanité sans augmentation correspondante de la grosseur du cerveau, en accumulant la science et l'expérience de nos prédécesseurs dans une encyclopédie progressive, devenue de plus en plus immense. Celle-ci permet aux descendants une élaboration de plus en plus complète et approfondie du savoir, sans épuiser les forces de leurs ecr-

veaux individuels. Déjà Schopenhauer nomme les livres « la mémoire en papier de l’humanité ». Noire cerveau actuel n’est certainement pas sensiblement supérieur à celui de nos ancêtres directs d’il y a deux ou quatre mille ans, mais les bibliothèques et les produits de l’art et de la science nous permettent de l'utiliser cent fois mieux qu’eux.

Réagissant de leur côté sur l’homme, les produits de la civilisation ont rapproché les cerveaux humains les uns des autres. Les petites communautés primitives sont devenues peu à peu des royaumes de plus en plus grands, puis des empires, et finalement des empires mondiaux, comme l’Empire britannique, la Russie et les Etats-Unis. Les moyens accélérés et facilités de transport ont mis les diverses races et les diverses nationalités en rapport les unes avec les autres et les mêlent de plus en plus. La guerre a totalement changé de nature. Les individus les plus forts et les plus intelligents n’y sont plus vainqueurs ; on les transforme simplement en chair à canon.

On comprendra maintenant comment il se fait que l’homme, qui aux temps primitifs était un animal véritablement féroce et doué de peu d’instincts sociaux, encore fort restreints, s’est vu obligé, dans un espace de temps relativement court, d’endiguer ses luttes mesquines et ses instincts étroits de tribu, de nationalité et de race, pour devenir plus social et surtout social d’une façon plus généralement humaine. On voit donc comment le progrès civilisateur, dû à l’encyclopédie de notre savoir, a provoqué une scission toujours croissante entre l’instinct phylogénique naturel de bête féroce du cerveau humain, et les nécessités sociales croissantes d’une humanité qui tend à l’homogénéité et à la paix. Ici gît la cause vraie et profonde des luttes sociales qui agitent notre époque.

La joie de combattre, la passion de la possession et du commandement, l’orgueil, la jalousie sont donc des particularités phylogéniques que notre proloplasma germinatif a héritées de nos ancêtres humains primitifs. Il est impossible

d’en faire abstraction ou de les supprimer à l'aide de phrases, de dogmes ou de déductions théoriques. Seuls des dérivatifs énergiques appliqués à ces appétits, dirigés vers le travail social et combinés à une sélection humaine bien faite, pourront petit à petit, dans la suite des décades et des siècles, corriger la brutalité bestiale et égoïste de notre nature. Ajoutons que ce correctif est indispensable, car, pour le moment du moins, notre culture ne peut ni ne veut faire machine en arrière, tandis que l'homme n’est pas absolument incapable de s’adapter a une paix sociale universelle, tout en évitant les causes de dégénérescence qui sont la suite fatale de toute inaction ou de toute stagnation.

La connaissance des faits phylogéniques que nous venons d’esquisser est extrêmement importante, si l’on veut répondre aux exigences d’une saine hygiène du cerveau.

Certaines sociétés animales très développées (fourmis, abeilles, etc.) nous offrent des analogies fort instructives. Si éloignée que l’organisation de ces insectes soit de la nôtre, leur biologie présente, sur la base d’automatismes cérébraux très complexes, des traits si étonnants d'analogie avec les rapports sociaux des hommes, qu’on est presque obligé d’employer pour eux les mômes termes que pour nous. Je signale ici les guerres, les alliances, l’esclavage, l’élevage d’animaux domestiques et le jardinage des champignons chez diverses espèces de fourmis. 11 s’agit là probablement de ce qu’on appelle des phénomènes de convergence, dus au fait de la vie sociale des êtres vivants, et des lois générales qu’elle recèle. Ce ne sont tout d’abord, semble-t-il, que îles analogies, mais on en viendra sans doute à les utiliser pour arriver à comprendre les lois communes plus profondes qui sont à la base des deux termes de la comparaison.

Nous avons vu que phylogéniquemenl le grand cerveau est sorti du centre olfactif des vertébrés inférieurs. L'anatomie comparée et la biologie démontrent une adaptation constante et progressive des organes sensoriels aux conditions de

l'existence, des centres nerveux aux organes sensoriels et aux mouvements, et ainsi de suite. Celte démonstration illumine l'histoire phylogénique du monde vivant d’une lumière admirable pour celui qui prend la peine d’approfondir l’élude de la zoologie et de la botanique modernes. Quiconque ne craint pas de faire dès sa première jeunesse d'une branche, si petite soit-elle, de ces sciences, l’objet d’études spéciales, ne filt-ce même que comme sport ou amusement, y gagnera une compréhension des lois naturelles de la vie, qui demeurera toujours fermée aux autres hommes. Mais pour cela il ne faut pas qu’il se limite à l’étude aride de la classification. Il faut qu’il approfondisse l’anatomie, la biologie et la géographie du groupe d'êtres vivants sur lequel il a jeté son dévolu.

Darwinisme. — Le nom de Darwin est aujourd’hui dans chaque bouche. En expliquant la transformation ou évolution des espèces par le combat pour la vie et la sélection naturelle des animaux et des plantes, le grand naturaliste anglais a fait de la doctrine de l’évolution une partie constitutive de la science, et a donné à l’étude de la nature une impulsion formidable, dépassant tout ce qui l’avait précédée. Il est absolument prouvé qu’en choisissant soigneusement les porteurs de caractères déterminés et en les accouplant entre eux, on provoque artificiellement un développement toujours plus considérable de ces caractères chez leurs descendants, à mesure qu’on continue la sélection ainsi commencée. Les variétés et races obtenues par ce procédé, chez les animaux et les plantes, sont la démonstration du fait. Il est tout aussi certain qu’à l’état de nature les plantes et les animaux se livrent naturellement un combat continu et acharné, qu'ils se mangent et s’exterminent les uns les autres, et que ce sont les plus forts, les plus rusés, les plus agiles, les plus résistants, ou enfin ceux qui ont la plus grande faculté de reproduction, qui prennent peu à peu le dessus. Il suffit d’étudier attentivement la forêt et la brousse, et même nos prairies, pour

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s’en assurer. Une seule petite particularité avantageuse suffit souvent pour assurer la prépondérance d'un groupe. (l’est là le combat pour l’existence, combat qui a pour effet une élection naturelle des individus les plus résistants. Le fait est si patent, si journalier, si général, qu'il m’est impossible de comprendre quelle suggestion baroque a pu amener certains auteurs modernes, tels que Piepers, Fleiscbmann et d’autres, à le nier, ou peut s’en faut. Mais, d’un autre côté, les études des dernières décades ont démontré avec tout autant de certitude que, dans la formation ou transformation des espèces, de tout autres facteurs agissent d'une façon concomitante avec la sélection, ainsi la chaleur, le froid, la nature chimique des aliments et du milieu, etc. Enfin on a pu prouver que l’évolution ne progresse pas d’une façon régulière, mais tantôt plus vite, tantôt plus lentement, qu’elle s’arrête souvent, rétrograde parfois, et que certains facteurs, encore obscurs et inconnus, doivent se trouver à la base de la formation de diverses variations et néo-formations d’espèces. Je ne fais qu’indiquer à ce propos la théorie des mutations du botaniste de Vries(i). De tous ces faits est malheureuse-

(i) D’après de Vrics, certaines variations à cause intérieure et cachée surviennent subitement, quoique peu souvent, et ce sont celles-ci qui, selon lui, sont seules capables de former des espèces nouvelles. Les croisements (l’hybridation) et la sélectionne font que déployer de diverses façons les énergies potentielles préexistantes des germes, sous forme de variétés et de races; mais elles ne sont pas capables, d’après de Vries.de développer quelque chose de fondamentalement nouveau, et elles finissent toujours par retomber plus ou moins dans le type de l’espèce. Qu’on lise ce que nous allons dire de l’engraphie, et l’on comprendra qu’ici encore, comme si souvent en pareille matière, il ne s'agit pas d’antinomie mais de combinaisons de facteurs.

Nous avons déjà défini la blastophthorie. La chaleur, le froid, la lumière, la composition chimique de l'eau ou de l’air, agissent d’une façon analogue et transforment souvent certaines énergies desgermes. Si la transformation ou néoformation d’espèces ainsi obtenues est avantageuse à l’existence de l’animal dans le combat pour la vie, il se multiplie d’autant plus ; si elle est indifférente, il peut au moins continuer à exister ; si elle lui est par contre nuisible ou fatale, il s’éteint et disparait. Aucune hypothèse ne peut inlirmer ce simple fait du

ment résulté une sorte «le dicton, ou plutôt de grossier sophisme, aujourd'hui fort en vogue, et contre lequel nous ne pouvons pas assez mettre en garde, car il ne tend à rien moins qu’à fausser la notion du « darwinisme », pour permettre la pèche en eau trouble. Intentionnellement ou non, on confond sous ce terme deux notions absolument distinctes : A) Le fait aujourd’hui irrévocablement démontré de la transformation ou de l’ évolution des espèces, c'est-à-dire de leur véritable parenté ou filiation, et B) l'hijpothèse spécialement proposée par Darwin, et qui attribue la transformation des espèces exclusivement ou presque exclusivement à la sélection naturelle au moyen du combat pour l’existence.

Tous les ennemis de la science et tous les prêtres du mysticisme se jettent sur ce malentendu et en profitent pour faire croire aux ignorants et aux faibles de jugement que A est inexacten disant : « Le darwinisme a passé de mode, la science elle-même n'y croit plus; on a prouvé que c’était une erreur, etc. •< La seule chose exacte dans ces affirmations est que l’hypothèse B ne suffit plus à elle seule à expliquer les faits A.

Mrième. — Tout dernièrement un trait de lumière s'est fait jour, et nous devons lui consacrer quelques mots. Partant d'une idée de génie exprimée et développée en quelques mots par Ew. Hering : « l.'instincl est pour ainsi dire une mémoire de l'espèce », Richard Semon (Die Mnemeals erhaltendes Princip im Wechsel des oryanischen Gescheliens, Leipzig, W. Engelmann, îgo^i a donné la preuve qu’il ne s’agit pas là d’une simple analogie, comme l’avait cru Hering lui-même,

combat pour la vie, quoique la dernière mode en science (car hélas! la science clle-mème ne peut se soustraire entièrement à la mode!) suit de dénigrer la sélection naturelle. Nous pouvons certes aujourd'hui assez observer la puissance de la lutte pour l'existence, en voyant par exemple In destruction de la plupart des espèces animales et végétales si intéressantes et si originales de. la faune et de la flore d’une île, par les espèces continentales plus fortes et plus aguerries par le combat de la vie que nos vaisseaux y importent.

fobel. 9

OENÈSE INDIVIDUELLE DU SYSTÈME NEttVEUk

mais d'une identité profonde dans les causes qui produisent la vie organique. Pour se soustraire à l’exclusivisme de la terminologie psychologique, et en se basant sur une définition soigneuse de la notion d’« irritation », Semon a créé quelques nouveaux termes appropriés aux notions générales qu'il a définies.

Semon entend par irritation une action « énergétique » sur l’organisme, action telle quelle détermine des séries de changements compliqués dans la substance irritable vivante de ce dernier. L’état ainsi modifié de l’organisme, état qui dure autant que l’irritation, est désigné par Semon sous le nom d'étal d'irritation. Avant l’action de l'irritation, l'organisme se trouve vis-à-vis d’elle dans ce que Semon appelle l 'état primaire d' indifférence et après son action dans l'état secondaire d'indifférence. Mais lorsqu’une irritation a cessé entièrement, et que la substance irritable de l’organisme vivant se trouve modifiée d' une façon durable pendant son état secondaire d'indifférence, Semon parle d'action engraphique. Il appelle « engramme » la modification elle-même. La somme des engrammes héréditaires et individuels ainsi produits chez un être vivant est désignée du terme de mnème. Semon nomme « eephorie » le rappel de l’engramme par la répétition d’une partie seule de l'irritation originale ou par la reproduction entière, mais affaiblie, de tout l’état d’irritation de l’organisme, qui s'était primitivement produit d’une façon synchrone (se produisant, en môme temps) avec l’irritation primitive.

L’ecphorie correspond, nous l'avons vu, aux phénomènes de l’association et de la mémoire consciente dans l’introspection psychologique, tandis que le terme d’engramme équivaut au terme psychologique d’image mémoriale ou de souvenir latent.

Donc, un engramme peut être eephoré (rappelé, c'est-à-dire reproduit ou revivifié) par le retour d'une partie de la complexion d’irritations primitives qui l'avait produit. Un jeune

DESCENDANCE OU IM1YI OOl'lNIK 1 3 1

chien, par exemple, est attaqué par des gamins qui lui jettent des pierres. Il perçoit deux sortes diverses d’irritations : i° Il voit des gamins qui se baissent et jettent des pierres (irritation optique); a" Il sent la douleur des pierres (irritation tactile). Dans son cerveau se produisent deux séries associées d’engrammes correspondants.

Auparavant ce chien ne réagissait pas lorsqu’il voyait les gens se baisser. Mais à présent il fuira et hurlera à ce seul aspect, sans même qu’on lui jette des pierres. Donc l’engramme tactile 2 sera ecphoré par la répétition de l’irritation originale associée 1 seule. De même l'image d’un arbre dans un paysage connu ecphorera le paysage entier, etc.

Lors de l’ecphorie d’un engramme, toute son ancienne irritation mnémique vibre simultanément avec l’état d’irritation synchrone produit par le nouvel agent irritateur. Cette vibration simultanée (synchrone) est appelée par Semon homophonie. Lorsqu’un désaccord partiel se produit entre la nouvelle irritation et l'irritation mnémique, l'organisme tend toujours à rétablir l’homophonie (l’harmonie), ce qui s’observe dans l’introspection psychologique sur l’activité de l’attention, dans l’embryologie sur le phénomène de la régénération, et dans la phylogénie sur celui de l’adaptation.

S'appuyant sur des faits convaincants, Semon montre que les actions irritatives ne sont localisées de prime abord et relativement que dans leur zone d’entrée ( zone primaire propre ), mais qu’ensuite elles irradient ou vibrent enVaffaiblissant graduellement dans tout l’organisme (et non pas seulement dans le système nerveux, car elles agissent aussi suv les plantes). Par cette voie, l’engraphie, quoique infiniment affaiblie, peut finalement atteindre môme les cellules germinatives. Semon démontre ensuite comment les engràphies les plus faibles peuvent arriver par accumulation peu à peu à l’ecphorie, à la suite de répétitions très nombreuses (en phylogénie à la suite d’une foule de générations). Et voilà en deux mots comment le principe mnémique permet de con-

cevoir la possibilité d’une hérédité infiniment lente de caractères acquis par les individus, hérédité résultant d’une longue répétition. Les faits invoqués par Weismann contre l’hérédité des caractères acquis ne perdent par lii rien de leur force, car l'influence des croisements (conjugaisons) et de la sélection transforme les organismes d’une façon infiniment plus intense et plus rapide que les engraphies mnémiques individuelles héritées. Ces dernières, par contre, donnent l’explication des mutations de de Vries, qui me paraissent n’ôtre que l’ecphorie subite de longues actions engraphiques accumulées dans des générations successives.

La mnème travaille à l’aide des irritations du monde extérieur sur les organismes, en les conservant et en les combinant par cngraphie, tandis que la sélection élimine tout ce qui est mal adapté, et que l’homophonie rétablit l'équilibre pour le reste.

Ce sont donc les irritations du monde extérieur qui fournissent le véritable matériel de construction des organismes. J’avoue avoir été converti par Semon à cette façon enfin compréhensible de concevoir l’hérédité des caractères acquis. Au lieu de plusieurs inconnues obscurément définies, nous n’en avons plus qu’une par devers nous : la nature de l’engraphie mnémique. A l’avenir de découvrir ses racines dans les lois physiques et chimiques.

Revenons-en à A et B (évolution et doctrine, de la sélection). On comprendra maintenant que ce qui n’était pas possible à la sélection seule s’explique sans peine lorsque son action se combine à celle de l'engraphie mnémique. 11 faut pour cela seulement un temps considérable. Quant aux lois mécaniques de la vie elle-même, nous ne pouvons que les supposer. Nous ne les connaîtrons pas avant d’avoir transformé nous-mèines une substance inerte en organisme vivant. Les « mécanistes» devraient donc mettre de côté leurs hypothèses sur la mécanique vitale, tant que la base indispensable pour les établir leur manque, et les « néo vitalistes », de leur

colé, devraient nous épargner leurs hypothèses absurdes sur les forces vitales (par exemple les « dominantes » de Reinke), hypothèses qui ne reposent que sur des mots vides de sens. Donc A, c'est-à-dire l’évolution ou la transformation des espèces, est un fait démontré. Les faits Cde la sélection artificielle et naturelle, D du combat pour l'existence, E de l’engraphie mnémique, avec les facteurs physiques et chimiques de l’évolution et les mutations qui s’y rapportent, sont aussi indiscutables. De tout cela résulte que B n’explique pas tout et ne peut plus être considéré aujourd'hui que comme l’un des facteurs principaux de l’évolution. Mais il n’en demeure pas moins vrai — et ceci a pour nous une immense importance — que c'est B qui est pour la formation des races et des variétés dans le domaine d'une même espèce le facteur fondamental, comme de Vries le reconnaît lui-mème. La sélection artificielle suffit pour le prouver, et les phénomènes de blastophthorie le confirment. Grâce à ce fait, nous sommes mis avec certitude en état, d’un côté de combattre victorieusement les facteurs qui détériorent et font dégénérer notre propre espèce humaine, et de l’autre de conserver et de développer les qualités qui la font prospérer. Vouloir négliger, taire ou nier à l’aide de sophismes (je dirais presque escamoter) des résultats aussi importants de la science, pour l’amour d’hypothèses fort discutables, s’appelle commettre une véritable mauvaise action sociale. Par la sélection que nous demandons tlans les procréations humaines, nous ne pouvons ni ne voulons penser à une transformation de l’espèce (à la création d’une sorte de surhomme), et nous ne prétendons nullement connaître ni dominer tous les facteurs de notre évolution cérébrale. Par contre, nous pouvons éliminer à son aide à coup sûr des germes certainement mauvais, et améliorer petit à petit, ceux qui sont de meilleure qualité. Cela nous suffit complètement. L’engraphie mnémique travaille avec nous pour les millénaires futurs et nous fournil l’espoir d’un développement ultérieur plus élevé de nos éner-

l'l/| OENÈSE INDIVIDUELLE nu SYSTÈME nerveux

gies cérébrales dans un avenir éloigné de notre race, en supposant néanmoins que nous ne détruisions pas auparavant son travail infinitésimal de fourmi par une sélection à rebours et par une blastophthorie allant à la vapeur.

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