CHAPITRE II
( l'est encore avec une installation électrique, grandiose dans sa petitesse, qu'on peut le mieux comparer le système nerveux. Comme accumulateur de force, avec tous les appareils accessoires, fonctionnent la substance grise et ses cellules ganglionnaires ou nerveuses dans le cerveau, la moelle épinière et les petits ganglions nerveux disséminés dans le corps. Comme fil conducteur, tant à l'intérieur des centres (entre leurs différentes portions) qu'entre eux et toutes les parties du corps, fonctionnent les fibres nerveuses, qui sont constituées elles-mêmes par des faisceaux de fibrilles microscopiques d'une finesse extrême. En tant que réunies en cordons ramifiés dans ce qu'on appelle les nerfs périphériques du corps, les fibres nerveuses ne méritent pas d'être considérées comme une division spéciale du système nerveux. Elles ne sont que la continuation directe de faisceaux centraux du cerveau, de la moelle épinière et des ganglions, et servent à mettre ces organes en rapport, d'un côté avec les organes des sens qui reçoivent les impressions du dehors, et de l'autre avec les humbles ouvriers manœuvres et absolument subordonnés du mouvement, c'est-à-dire avec les muscles, dont la masse est extrêmement élastique. Pour donner une idée de la finesse de l'appareil nerveux, disons que les fibrilles ner-
veuses les plus fines ont à peine un deux-millième (1/20001 de millimètre de diamètre, tandis que les plus grosses cellules ganglionnaires sont à peine visibles à l'œil nu comme un point. In nerf périphérique qui traverse le corps consiste en un faisceau de fibres nerveuses entourées chacune d'une gaine de myéline. Il part du cerveau, de la moelle épinière ou d'un ganglion et se ramifie de plus en plus jusqu'aux muscles ou aux organes sensoriaux. Les nerfs les plus épais sont plus gros qu'un manche de plume, tandis que leurs ramifications les plus fines sont les fibrilles dont nous venons de parler. ('.liez l'homme adulte, le cerveau pèse d'un kilogramme et quart à un kilogramme et demi, tandis que la moelle épinière et les ganglions ne constituent guère que «les appendices subordonnés qui s'y rattachent. Chez les vertébrés les plus inférieurs, par contre, le cerveau ne dépasse que peu les autres centres nerveux, et son importance relative diminue d'autant. Chez l'homme, il est l'organe de l'âme, et c'est avec bien plus de droit qu'on peut dire aujourd'hui : « Le cerveau c'est l'homme », que Buffon n'a dit dans le temps : « Le style c'est l'homme ».
Pour abréger, nous renvoyons aux ligures et à leurs explications. Étudions d'abord les éléments dits histologiques les plus fins du système ou tissu nerveux, les cellules, les fibres, et les neurofibrilles. Ces éléments sont partout à peu près les mêmes, et ils constituent le véritable tissu nerveux. Leurs interstices sont remplis de vaisseaux sanguins trè< petits qui servent à les nourrir, et le tout es! enserré dans un réseau très fin de tissu interstitiel de soutien qu'on appelle la névro g lie, tissu qui n'appartient pas à la substance nerveuse, ni à se- fonctions.
Comme tous les tissus du corps, le tissu nerveux se compose de cellules, qui s'appellent chez lui cellules ganglionnaires ou nerveuses. Mais ces cellules se ramifient en arborescences si considérables et possèdent des prolongements fibreux d'une longueur telle, qu'on a désigné le com-
plexus d'une cellule ou d'un élément nerveux avec toutes les arborescences de son protoplasma et de ses neuro-fibrilles
Prolongement
nerveux
ou cylindre-axile
de la cellule.
Gaine de myéline.
Cylindre-axe
Prolongements
proto-
plasmiques.
Cellule ganglionnaire du neurone.
Terminaison r en patte d'oie ou en panier d'une collatérale contre une petite cellule.
Ramifications collatérales du cylindre-axe.
Prolongement cylindre-axile devenu fibre.
Arborescences
terminales
du neurone.
Panier ou patte d'oie terminale contre une cellule ganglionnaire.
FiG. i. — Schéma d'un neurone (cellule de 1™ catégorie). a) portion centrale ; — b) terminaison périphérique.
du terme de « neurone ». La particularité la plus irréfutablement prouvée \ du neurone consiste en ceci : dès
4<> ANATOMJi; DU SYSTÈME NERVEUX
qu'on détruit le corps de la cellule, toutes les ramifications fibreuses qui lui appartiennent, meurent; et inversement, lorsqu'on détruit la fibre principale (prolongement cylindreaxe), la cellule ganglionnaire correspondante, et celle-là seule, meurt aussi (1).
Toute cellule ganglionnaire se compose de substance protoplasmique, d'un noyau et d'un nucléole, comme les autres cellules du corps. Par protoplasma, on entend la substance vivante de la cellule ; le noyau en est le centre vital reproducteur. En outre, la cellule nerveuse a deux sortes de prolongements. Les uns sont nombreux et s'appellent prolongements protoplasmiques (fig. 1). Ils ont le même aspect que le protoplasma de la cellule, se ramifient beaucoup, niais demeurent relativement épais, el se terminent à peu de distance de la cellule par des extrémités obtuses. La cellule nerveuse possède en outre un prolongement unique, appelé prolongement nerveux ou cylindre-axile, dont la structure est
Vue en longueur.
*■ —ç^- — Gaine deSchwann
l (il i /' (i'l i 1/ /^i ®"'ne ''' "'y''1"'-
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V \v \ * y \ \ \\\ \\ 'j If" Coupe transversale.
I [g. 2. — Schéma d'un tronçon de flbre nerveuse périphérique conçue comme transparente et coupée transversalement. A travers la gaine de Schwann <'t la gaine de myéline, on voit au centre le cylindre-axe
3 foncéavec ses neurofibrilles. Le grossissement est énorme.
tout autre. Ce prolongement se compose d'un faisceau serré de neurofibrilles extrêmement fine- fig. i et (), qui s'écarlenl dans la cellule pour former autour de son noyau uu réseau
ii \<>ir l'ui.'M. Çinige Hirnanatoroische Betracbtungen, Archiv fur Psychiatrie, 1887.
ANATOMIE du système nerveux \-
d'anastomoses comme on le voit à la figure 4i réseau qu'Apathy a clairement démontré chez la sangsue. Dans le cylindre-axe lui-même les fibrilles sont au contraire continues, distinctes, et nullement ramifiées, courant directement de la cellule à quelque localité éloignée (fig. 2 et 4). Peu après sa sortie de la cellule, le cylindre-axe se recouvre d'une gaine dite médullaire, d'un blanc laiteux et fortement réfringente, qui l'entoure comme d'un cylindre extérieur (fig. 2 et 3). Selon la nature du cylindre-axe, on distingue diverses sortes de cellules ganglionnaires.
Les unes sont simplement centrales; leur prolongement cylindre-axile se ramifie à peu de distance, et ses neurofibrilles se rendent à la surface d'autres cellules voisines pour s'\ terminer par contact. Apathy et Bethe croient (sans doute à tort) qu'elles entrent dans lesdites cellules et s'y anastomosent avec le réseau de fibrilles de ces dernières, à l'aide d'un réseau intermédiaire, dit réseau de Bethe. Le réseau de
Anneau de Ranvier. Gaine de Schwann. Gaine de myéline. Cylindre-axe.
Noyau de la cellule cylindriqu»
de la gaine de Schwann.
Fig. 3. — Structure de la libre nerveuse périphérique.
Bethe est une figure aréolaire de nature encore fort douteuse. Les cellules dont nous parlons constituent la seconde catégorie de cellules d'après Golgi.
Chez les autres cellules nerveuses (ire catégorie de Golgi), le cylindre-axe donne bien quelques petites ramifications fibrillaires vers son origine, mais il se recouvre bientôt après d'une forte gaine de myéline et se prolonge, sans plus se rainilier (sauf quelques rares partages dichotomiques) et sans perdre sa gaine, à une distance souvent très considérable, pour se rendre soit à un muscle, soit à un organe sensoriel,
soit à quelque autre centre nerveux éloigné. Sur son long parcours, il prend le caractère de ce qu'où appelle une fibre nerveuse (fig. 1, 2, 3). Les fibres nerveuses se partagent parfois en une ou deux branches principales, ainsi dans le nerf optique. Où qu'elles soient, leurs terminaisons consistent eu fines arborescences composées de petits faisceaux de fibrilles qui se dissocient et dont la gaine médullaire devient de plus en plus mince, pour finalement disparaître à peu près. Les unes se terminent enroulées autour des papilles de la peau ou des racines des cheveux (fig. 6); les autres, comme des griffes d'oiseaux, autour du corps d'autres cellules ganglionnaires (fig. î); les dernières enfin dans les fibres musculaires (fig. 5). Selon la nature de la station terminale de son prolongement cylindre-axe. qui conduit comme un fil électrique isolé de la cellule à la terminaison arborescente, la fonction du neurone se trouve être naturellement très différente.
Les nerfs périphériques et les cellules des ganglions qui se trouvent dispersés dans le corps et qui ont à éprouver des pressions et des tiraillements, sont protégés en outre par une gaine solidede tissu conjonctif, appelée gaine de Schwann (du nom de Schwann qui a découvert la cellule), ('.elle gaine se compose de cellules cylindriques placées bouta bout et pourvues d'un noyau allonge- (fig. 3). A l'extrémité de chaque cellule de la gaine de Schwann se trouve un anneau constricteur de Ranvier, qui interrompt la gaine de myéline, mais qui laisse passer le cylindre-axe ou prolongement nerveux de la cellule ganglionnaire. On jugera de la longueur d'un neurone, si je dis qu'il y a dans la moelle épinière lombaire de grandes
cellules ganglionnaires donl le prolonge ni nerveux passe
par le gros nerf sciatique de la jambe et va se terminer dans les fibres des muscles du pied.
Apathy, il es! vrai, a fait une nouvelle hypothèse, d'après laquelle les cylindres-axes des fibres nerveuses ne seraient pas à leur origine le prolongement des cellules nerveuses. D'après lui, ce seraient les cellules des gaines de Schwann el
Noyau de la cellule ganglionnaire.
Nucléole.
Réseau des neurofibrilles.
Protoplasma de la cellule ganglionnaire.
Prolongement cylimlre-axile avec ses neurofibrilles;
de la névroglie du cerveau qui seraient les véritables cellules nerveuses et qui sécréteraient les neurofibrilles. Ce ne serait que plus tard que ces dernières viendraient pénétrer dans les cellules ganglionnaires et les traverser. Cette hypothèse est contredite par trop de faits pour pouvoir être admise. La mort du neurone dans son ensemble, quand on blesse ses cellules ou sa fibre, serait inexplicable de celte façon. His a montré que le prolongement nerveux pousse directement chez l'embryon en partant de la cellule gan glionnaire. Harrison a démontré qu'on peut enlever la matrice embryonnaire des gaines de Schwann des nerfs moteurs, et que, malgré cela, le nerf périphérique se développe en partant des cellules nerveuses, sans qu'il se forme de gaine de Schwann. La confirmation de ce dernier résultat suffirait seule pour réfuter absolument la théorie d'Apathy. Du reste,
les Ira vaux histologiques récents de divers auteurs sont venus confirmer le neurone et infirmer Apathy. Le fait suivant est encore fort important. Lorsqu'on compte le nombre des fibres nerveuses du nerf oculo-moteur chez le chat nouveau-né, on trouve qu'il est à peu près le même que- celui du même nerf chez le chat adulte, bien que ce dernier nerf soit six ou huit fois plus épais. Cela provient de ce que les gaines de myéline sont extrêmement ténues chez le nouveauné et deviennent très épaisses chez l'adulte, ce qui suffit pour tripler l'épaisseur du nerf chez le chat de quatre semaines
Fig. ft. — Réseau des neurofibrilles dans le protoplasma de la cellule ganglionnaire d'une sangsue (d'après Apathy).
et pour le sextupler ou même le rendre huil luis plus épais chez le chat adulte. Il est probable que ce fait est général, et il explique en ce cas le grossissemenl du cerveau de la naissance à l'âge adulte sans multiplication du nombre de ses éléments nerveux ou neurones. On sait en outre que toute lésion qui détruit un groupe de neurones dans le cerveau et dans la moelle épinière, est irréparable, et que jamais ses neurones
Fibre nerveuse sensitive.
Fibres
musculaires.
Plaque motrice,
Fibres nerveuses
à in véline.
Faisceaux île fibres nerveuses.
lu.. r>. — Plaques terminales d'un faisceau de fibres nerveuses dans une portion de muscle.
Grossissement : 100 fois (d'après Stoiir).
ne se reproduisent. Ce qui est détruit demeure détruit. Les deux ordres de faits que nous venons de citer concordent entre eux et montrent, à ne guère pouvoir en douter, que les neurones d'un vieillard n'ont pas été changés contre d'autres depuis sa naissance. Je «rois que c'est là un point très important, qui permet de comprendre les phéi lènes de la
mémoire. Nous pourrions à peine nous représenter la durée effective de la conservation des engrammes qui s'impriment dans le cerveau ei y demeurent, si dans le courant de la vie
— PRéseau terminal des fibrilles nerveuses
h. Enveloppe conjonctive.
îRameau terminal de la fibre nerveuse tactile.
les neurones se détruisaient et étaient remplacés par de nouveaux éléments.
Comment les neurones se répartissent-ils dans le système nerveux ? Commençons par la périphérie du corps :
Tout muscle est pourvu d'arborescences nerveuses qui lui transmettent les impulsions coordonnées de ses mouvements. Les muscles principaux du corps, ou muscles striés, qui se contractent rapidement sous l'influence de la volonté, sont innervés excités par des nerfs) au moyen des arborescences de nerfs qui proviennent tous d'une
longue colonne de cellules ganglionnaires situées dans ce qu'on appelle la corne grise antérieure de la moelle épinière. Les cellules des dites cornes antérieures forment avec les nerfs moteurs qui en sortent un seul grand groupe de neurones. Cette corne antérieure se continue à la base du cerveau sous forme d'agglomérations (noyaux) espacées de grosses cellules, agglomérations
qui donnent naissance aux nerfs des muscles du visage, des yeux, etc.
Il existe en outre de nombreux muscles appelés muscles lisses et faisant mouvoir lentement les intestins, les vaisseaux sanguins, les glandes, etc. Ces muscles-là sont mus d'une façon automatique, indépendante de notre volonté et de notre conscience, par les cellules des ganglions disséminés dans le corps, en particulier par celles des ganglions dits sympathiques, cellules qui forment avec leurs nerfs un tout autre système de neurones. Néanmoins ces neurones ganglionnaires
Fig. 6. — Un corpuscule tactile terminal de Meissner.
On voit les fibrilles des ramifications terminales d'une fibre sensible (tactile) s'enrouler autour du corpuscule et se terminer ainsi en réseau dans les papilles des doigts et des orteils. — Grossissemenf:56ofois (d'après Stohr).
Lobe frontal.
Fissure de Sylvius.
Lobe temporal.
Pyramide. . >
-Bulbe olfaclir.
-Tracl. olfactif.
— --7 — V--- Croisement des nerfs optiques.
Nerf trijumeau (sensibil. du vis
i-Nerf facial (moteur).
j — *■ -Nerf acoustique.
Nerf gustatif.
-Cervelet.
Renflement cervical de la moelle épiuière.
Ganglions spinaux.
Nerf spinal.
fl 1/ Renflement lombaire de la moelle épinière.
Fig. 8. — Cerveau <•! moelle épinière <!<• l'homme vus de dessous (la moelle de devant, mais courbée en arrière) et d'un tiers de la grandeur naturelle.
inférieurs envoient quelques branches collatérales de leurs libres dans la moelle épinière ou dans le cerveau, et reçoivent à leur aide de temps en temps des ordres cérébraux, de même qu'ils envoient à leur tour certaines missives à l'organe de notre âme. On peut presque dire que les ganglions forment dans notre corps une sorte de colonie d'animaux inférieurs qui y végètent à la façon des polypes et dont la fonction
Lobe frontal droit.
Circonvolution frontale antérieure.
Lobe pariétal <.\ gauche .
Scissure de Rolando.
Circonvolution centrale postérieure.
' Lobe occipital droit.
Fig. 7. — Grand cerveau de l'homme, vu de dessus, moitié de la grandeur naturelle.
automatique est de régler les mouvements de notre coeur, de nos vaisseaux sanguins, de l'intestin, de la matrice, etc. Lorsque, par exemple, nous rougissons ou pâlissons, c'est qu'ils ont reçu par l'intermédiaire des communications collatérales précitées, et à la suite d'une perception ou d'un sentiment fortement suggestif, une bonne secousse de la part du cerveau, secousse qui fait contracter les vaisseaux quand nous pâlissons et qui les dilate quand nous rougissons.
De chaque côté de la moelle épinière et de la base du cerveau, il existe en outre une série de ganglions dits spinaux. Le prolongement cylindre-axe de leurs cellules se partage en
5r4 ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX
forme de T en deux moitiés, dont l'une va se ramifier dans la substance grise de la corne <lilr postérieure de la moelle épinière, tandis que l'autre forme le> nerfs dits tactiles, qui vont se terminer dans les papilles de la peau, autour de la racine des poils, etc. Ce sont différentes variétés de nerfs tac tiles qui transmettent au cerveau les attouchements de la peau, la chaleur et le froid, la douleur, ou au contraire les sensations agréables, selon la façon dont ils sont excités et l'intensité de celte excitation. Il est assez prouvé maintenant qu'il existe îles fibres à terminaisons distinctes pour le toucher, la douleur, le froid et le chaud ivon Frey et autres). Le nerf du goût a une structure analogue à celle des nerfs tactiles. Les nerfs des sens supérieurs, de l'œil, de l'oreille et de l'odorat ont par contre une structure spéciale. La rétine de l'œil, l'organe de Gorti dans le colimaçon de l'oreille et la muqueuse olfactive du nez, possèdent des cellules ganglionnaires particulières et des terminaisons nerveuses spécialement adaptées à la réception des rayons lumineux, des ondes sonores et des particules chimiques odorantes. Un singulier nerf, collé extérieurement au nerf auditif , le nerf du vestibule, sert d'après Mach, avec les canaux semi-circulaires du labyrinthe, à la sensation d'équilibre, ainsi qu'au ralentissement et à l'accélération des mouvements du corps. Sa structure est aussi fort particulière. On voit donc que tout notre corps est traversé et pourvu d'appareils nerveux. Mais tous sont sous le commandement direct (nerfs cérébro-spinaux) ou indirect nerfs ganglionnaires) de la grande masse du cerveau. Tous les neurones de la moelle épinière sont directement subordonnes au cerveau, quoiqu'ils se permettent parfois des secousses indépendantes, dites réflexes, transmises par la moelle seule.
Le cerveau et la moelle épinière constituent chez l'homme, connue chez tous le- mammifères, une masse continue, composée d'une substance molle, en partie grise et en partie blanche. En mangeant de la cervelle de veau, on peut facile-
menl observer la répartition de ces deux substances. La substance blanche est presque exclusivement composée des fibres ;'i myéline que nous avons décrites et qui, plus ou moins ordonnées en faisceaux croisés et formant un tissu inextricable, s'en vont dans toutes les directions. Un petit morceau de substance blanche représente une parcelle de ce tissu. 11 contient des portions des neurones les plus divers, portions qui provenaient des différentes parties du cerveau et de la moelle épinière, et qui se rendaient de l'une à l'autre. Ce ne sont pas des fils télégraphiques suspendus en l'air; c'est au contraire une masse compacte constituée à la façon d'un cable transatlantique. Ses fils ne sont pas parallèles, mais croisés en tous sens comme ceux d'un feutre. Eh bien! malgré cela, les admirables expériences de Waller, Tûrck et von Gudden', ainsi que les travaux de leurs élèves et de leurs successeurs, ont réussi à débrouiller une bonne partie de ce feutre. On détruit chez un animal une petite portion bien déterminée du système nerveux. Puis on laisse vivre l'animal un certain temps, en observant les paralysies ou autres troubles physiologiques qu'il trahit. Ensuite on le tue, on durcit son cerveau dans certains liquides chimiques appropriés, on le réduit en une série de coupes extrêmement fines à l'aide d'un microtome, on colore les éléments nerveux de ces coupes el enfin on suit coupe par coupe la trace des portions moites des neurones qui ont été lésés dans la partie détruite (cellules ou fibres). Dans le laboratoire de von Gudden nous avons même pu observer à l'ophtalmoscope l'atrophie d'une portion spéciale des fibres du nerf optique dans l'œil d'un lapin vivant, auquel on avait enlevé immédiatement à sa naissance une certaine portion du cerveau en rapport avec le sens de la vue.
La substance grise contient les cellules ganglionnaires el les arborescences terminales des neurones. Autour de toutes les circonvolutions et sillons du grand cerveau, elle constitue une écorce épaisse de plusieurs millimètres, écorce qui est
r><) \WTOMIE DU SYSTÈME NERVEUX
avant tout le siège de noire activité psychique. Les neurones do toutes les autres portions du cerveau et de tout le corps \ envoient, soit directement, soit par l'intermédiaire d'autres neurones, des fibres nerveuses, c'est-à-dire les faisceaux de fines neurofibrilles, qui constituent leurs cylindres-axes, tandis que l'écorce, à son tour, envoie de toute part vers la périphérie les cylindres-axes de ses neurones et leurs ramifications. En somme, on peut diviser avec Meynert les longs neurones de l'écorce cérébrale en deux groupes: i° les systèmes (anatomiques) d'association (ne pas confondre avec le terme psychologique d'association !), chez lesquels une cellule ganglionnaire de l'écorce cérébrale envoie son cylindreaxe à un ou plusieurs groupes de cellules ganglionnaires d'autres provinces de la môme écorce, soit du môme hémisphère cérébral, soit de l'autre (ces derniers passant par le grand feutre transversal de fibres entrecroisées dit « corps calleux » qui réunit les deux hémisphères l'un à l'autre); 2° les systèmes de projection qui sont de deux espèces : a) les systèmes centrifuges, chez lesquels une cellule nerveuse de l'écorce envoie son cylindre-axe à la moelle épinière ou à quelque autre centre subordonné ; b) les systèmes centripètes, chez lesquels une cellule ganglionnaire de la moelle épinière ou d'un centre subordonné envoie son cylindre-axe à l'écorce cérébrale.
Mais il existe encore une troisième sorte de neurones, les neurones locaux ou courts (cellules de seconde catégorie de de Golgi), chez lesquels la cellule ganglionnaire n'envoie le^ ramifications de son cylindre-axe qu'à des cellules voisines, ledit cylindre-axe ne sortant pas de la substance grise environnante.
Il ressort de tous ces faits qu'il n'existe pas de neurones directs allant d'un organe des sens n l'écorce ou de l'écorce aux muscles. A l'intérieur du système nerveux cent rnl, on
trouve nièi liverses chaînes de neurones qui se Buivent,
c'est-à-dire qui sont intercalés cuire l'écorce cérébrale et les neurone^ périphériques. Il existe «loue diverses stations télé-
Planche I.
Lobe pariétal
Lobe
frontal,
~"~-> Lobe ^''occipital
Lobe temporal
Fig. 9. — Côté gauche du grand cerveau humain (vue latérale; moitié de la grandeur naturelle, d'après Dejerine).
R, Sillon central de Rolando ; —S, Scissure de Sylvius; — V B J, Circonvolution centrale antérieure ; — V B' Ji, Circonvolution centrale postérieure; — P (vert), Centre de la parole (circonvolution de Broca ou frontale inférieure), dont la destruction à gauche rend l'expression des mots impossible ou la dérange; — A (bleu), Circonvolutions temporales, dont la destruction à gauche dérange ou détruit, la faculté de compréhension du langage oral. Des deux côtés A est en même temps le centre psychique ou cortical de l'audition; — L (violet), Circonvolution dont la destruction à gauche dérange ou empêche la faculté de lire (de comprendre le sens des mots écrits) ; — J J* (carmin), Centre des mouvements volontaires et de la sensibilité tactile corticale de la jambe de chaque côté; — B Bf (ocre brunâtre), Centre des mouvements volontaires et de la sensibilité tactile corticale du bras et de la main de chaque côté; — V V (jaune), Centres des mouvements volontaires et de la sensibilité tactile du visage de chaque côté. Toute la région PAL n'est qu'à gauche le centre de la diction et de la compréhension de toutes les formes du langage (oral, écrit, etc.).
STEINHE1L, Editeur.
Planche II.
Lobe pariétal
Lobe
i frontal
Lobe temporal
Fig. io. — Vue de la surface médiane de l'hémisphère gauche du grand cerveau humain, sectionné par le milieu dans le sens longitudinal. Le corps calleux et la portion rayée X constituent la surface sectionnée qui tranche en même temps obliquement le tronc cérébral (pédoncule) pour l'éliminer (d'après Dejerine).
R, Extrémité supérieure du sillon central de Rolando ; — S. Extrémité inférieure de la scissure de Sylvius; — Corps calleux, Corps calleux tranché parla ligne médiane ; - ■/' J (carmin). Centre des mouvements volontaires et de la sensibilité tactile de la jambe (extrémité supérieure des circonvolutions centrales antérieure et postérieure); — V1 Bl ,/', Extrémité supérieure de la circonvolution centrale postérieure ; — V B J. Extrémité supérieure de la circonvolution centrale antérieure ; — Vue (indigo), Cuneus, etc. Circonvolutions dont la destruction provoque la cécité psychique unilatérale de chaque œil. dite hémianopsie ; — Od (ocre brun). Centre cortical de l'odorat [correspond à ce que sont Vue pour la vue (fig. 10) et A pour l'ouïe (fig. 9)].
G. STEINHEIL, Éditeur.
ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX 5j
graphiques intermédiaires dans lesquelles les dépêches (engrammes) sont imprimées et combinées à d'autres, avant d'être envoyées plus loin. Les neurones les plus longs sont ceux qui passent par les faisceaux dits pyramidaux et qui vont directement des circonvolutions centrales de l'écorce du grand cerveau aux cornes antérieures de la moelle épinière, ainsi que ceux qui vont des dites cornes antérieures aux muscles (nerfs moteurs périphériques). Ces deux systèmes de neurones superposés suffisent à transmettre les irritations combinées des impulsions dites volontaires (mouvements volontaires) du grand cerveau aux muscles.
Depuis un demi-siècle on a prouvé, tant parles expériences faites sur des animaux que par les observations recueillies sur les malades du cerveau, que chaque organe sensoriel envoie les irritations qu'il reçoit à une province déterminée de l'écorce cérébrale à l'aide de neurones superposés, et qu'en sens inverse chaque groupe local de muscles reçoit ses ordres de mouvements coordonnés d'une autre province de l'écorce cérébrale, distincte aussi. De ces faits, on a déduit ce qu'on appelle les localisations des fonctions de l'écorce cérébrale. Gomme on peut le voir aux figures 9 et 10, chaque moitié ou hémisphère du grand cerveau peut être divisée en trois lobes : le lobe frontal devant, le lobe occipital derrière et le lobe temporal de côté en bas. Le milieu, en dessus, entre le lobe frontal et le lobe occipital, s'appelle aussi lobe pariétal. La scissure de Sylvius, qui s'ouvre en bas, sépare profondément le lobe frontal du lobe temporal. Le nerf optique envoie les irritations de la rétine à une partie du lobe occipital, le nerf auditif, celles de l'oreille à une partie du lobe temporal, etc. Entre le lobe frontal et le lobe occipital (au milieu du lobe pariétal), se trouvent les deux circonvolutions, dites centrales (l'antérieure et la postérieure), séparéesl'une de l'autre parla scissure de Rolando. Dans ces deux circonvolutions et dans quelques portions voisines de l'écorce, se trouvent les centres corticaux qui envoient aux divers groupes de muscles les ordres d'exé-
cution des mouvements coordonnés. La jambe, le bras, la langue, elc, onl chacun leur centre cortical bien déterminé (voir fig. 9 et 10, J J1, B B4, etc. .
D'autres provinces de l'écorce sont préposées au langage, en ce sens que les appareils -rivant à la compréhension ou à l'expression des mots parlés ou écrits se trouvent en elles ou passent par elles. La région sylvienne gauche, dite région du langage (P, A, L, fig. 9), y préside d'une façon extrêmement complexe et encore mal expliquée. La destruction des faisceaux de fibres situés sous elle, à l'intérieur du cerveau, provoque également des troubles du langage parlé ou écrit. Les trois cercles colorés de notre figure, le cercle vert (P) pour l'expression des mots parlés, le cercle bleu (A) pour la compréhension des mots parlés, et le cercle violet (L) pour la compréhension des mots écrits, ont été déterminés d'après des cas de lésions circonscrites du cerveau, lésions qui n'avaient détruit que précisément cette portion de l'écorce, et ils désignent la région dont la lésion circonscrite produit toujours régulièrement et nettement les troubles cor* respondanls du langage. Mais les destructions de V à L et celles qui sont dans la substance blanche en dessous, 'In côté gauche, déterminent d'une façon générale des troubles variés du langage. Ajoutons que les lésions correspondantede l'hémisphère droit ne produisent pas de troubles du langage ; c'esl donc l'hémisphère gauche que l'homme exerce seul dans ce domaine. Nous ne connaissons tout cela que d'une façon relativement grossière, et il faut se garder de construire des hypothèses détaillées sur celte base et d'en déduire des dogmes. C'est ainsi, par exemple^ qu'il ne peut pas exister de centre spécial pour récriture, pour la simple raison que chacun peut écrire avec toutes les parties un peu mobiles du corps (même avec les pieds .
Mais plus: Nous possédons deux hémisphères cérébraux, associés entre eux par le feutre fibreux du corps calleux. Dans la région des centres inférieurs, entre la moelle el le
ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX 5c>
grand cerveau, surtout au bas de la moelle allongée, les systèmes de projection de l'hémisphère droit se croisent en majeure partie sur la ligne médiane avec ceux de l'hémisphère gauche, pour entrer en relation avec le côté gauHic de la moelle épinière et avec les organes gauches du corps. Donc, quand je travaille avec ma main droite, cela répond à un travail de l'hémisphère gauche de mon cerveau. Là où les deux hémisphères n'ont pas besoin de travailler ensemble, il arrive très souvent que, dans le cours de la vie, l'un d'eux s'exerce seul, de même qu'à l'ordinaire nous n'écrivons et ne faisons divers travaux qu'avec la main droite (avec l'hémisphère gauche). Voilà évidemment pourquoi nous ne parlons qu'avec l'hémisphère gauche du cerveau, dans lequel seul se trouvent les centres de l'expression et de la compréhension du langage. Lorsque la région bleue (A, fig. 91 à gauche est détruite, l'individu entend encore du bruit, mais il ne comprend plus rien à ce qu'on dit; c'est comme si l'on parlait une langue étrangère. Ce n'est pas le cas lorsque la môme région est détruite à droite.
Dans le lobe frontal, on n'a pas trouvé, jusqu'ici, de localisation. Ce lobe paraît tout spécialement adapté au travail de la pensée, c'est-à-dire aux combinaisons abstraites des engrammes. Il est malheureux que le terme d'association ail été employé à la fois pour une notion psychologique et pour une notion d'anatomie cérébrale, alors que ces deux notions ne sont nullement équivalentes et n'offrent même aucune correspondance. Il ne faut pas s'imaginer que les associations d'idées se promènent chacune sur une fibre d'association du cerveau. Ce serait une grave erreur. Nous ne connaissons pas d'autres localisations cérébrales que celles qui correspondent aux organes des sens et aux groupes de muscles. La localisation analomique des associations d'idées est nécessairement si complexe, qu'il est absolument impossible, dans l'état actuel de la science, de lui attribuer une hypothèse ayant quelque valeur.
6o ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX
Entre les hémisphères «lu grand cerveau et la moelle épi-
nière se trouve, outre les systèmes de projection des divers groupes de neurones, une série de centres gris subordonnes qui sont dans un rapport plus direct que Pécorce avec les organes des sens et avec les appareils moteurs compliqués, c'est-à-dire avec les automatismes. Ces centres n'ont rien de commun, chez l'homme, avec les fondions supérieures de l'âme. Selon le développement plus ou moins considérable de la fonction à laquelle ils président, ils sont plus ou moins développés dans les divers groupes d'animaux, souvent plus grands que chez l'homme. Nommons le cervelet, la protubérance annulaire, les corps quadrijumeaux avec l'isthme, les couches optiques, le corps strié, le lobe olfactif, etc. Le lobe olfactif est en rapport avec l'organe de l'odorat; une partie des couches optiques, le tubercule quadrijumeau antérieur, et le corps genouillé externe avec celui de la vue. Le cervelet et le corps strié paraissent être en rapport avec la coordination des mouvements et l'équilibre, mais leur fonction est encore extrêmement obscure. Si l'on enlève soigneusement le cervelet, sans léser les centres qui sont sous lui, on n'observe guère qu'un certain ralentissement des mouvements.
Pour montrer à quel point le grand cerveau de l'homme dépasse tout le reste, je donne les chiffres suivants, pris sur 10 cerveaux d'hommes et 10 cerveaux de femmes:
Grand cerveau Antres centn - Total
Hommes. 1.06U grammes 290 grammes 1 .350 grammes
Femmes. 955 — 270 — t. 225 —
Dans ces cerveaux dliumnies assez normaux, pesés par moi-môme, le poids (très faible) de la moelle épinière fail dé faut. D'un autre côté, les fibres de projection du grand cerveau, qui traversent les centres subordonnés, sont pesées avec eux. Les corps striés ont certainement la fonction la plus voisine de celle de Técorce cérébrale. On voit que le
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grand cerveau de la femme est de plus de 100 grammes plus léger que celui de l'homme, et même un peu plus léger que lui proportionnellement au poids relatif des autres centres. D'après les statistiques plus considérables citées par Mercier, le poids moyen normal du cerveau entier de l'homme est de 1.353 grammes, celui du cerveau de la femme de 1.200. La différence est donc, d'après lui, encore plus grande.
Nous sommes obligés de nous contenter de cette courte esquisse du système nerveux humain. On peut voir néanmoins que l'organe de notre âme est formé du même tissu que celui des organes de toutes les fonctions nerveuses, y compris celles du mouvement, à l'exception des muscles eux-mêmes, (iràce à son élasticité, analogue à celle du caoutchouc, le muscle représente l'instrument avec lequel travaillent les nerfs moteurs. Bien plus ! Le langage, les mouvements et les sensations nous montrent que la même activité de quelques groupes de neurones suffît pour transmettre l'irritation la plus infime d'une portion quelconque du corps à la conscience supérieure (activité attentionnelle) qui siège dans le grand cerveau, et en sens inverse que celle de deux autres groupes de neurones peut transmettre toute activité, consciente ou non, à un groupe quelconque de muscles.
On comprend que tous ces renforcements, ces inhibitions ou arrêts, et ces transmissions d'irritations, qui correspondent à une activité moléculaire intense du système nerveux, doivent produire un épuisement de ce dernier par perte d'énergie. Il faut donc une source de remplacement d'énergie, c'est-àdire de substance et de force. L'énergie indispensable à toute activité du cerveau lui est fournie par un réseau très riche de vaisseaux sanguins et lymphatiques, qui est surtout abondant dans la substance grise.
Le cerveau et la moelle épinière se trouvent bien protégés et cachés daus la capsule du crâne et dans celle de la colonne vertébrale. Les fractures de ces capsules sont donc très dangereuses, car elles provoquent ordinairement des lésions du
cerveau ou de la moelle, lésions qui ont les suites les plus graves pour la vie de l'âme et du système nerveux en général. C'est facile à comprendre, si Ton réfléchit à la fois à l'importance et à la délicatesse de cet organe suprême de l'homme.