EFFETS DE L EXTIRPATION DU GRAND CERVEAU
veau) vivre pendant quelques heures, crier, se mouvoir, et même réagir à des irritations cutanées.
Les faits ci-dessus nous prouvent ce qui suit :
a) Des instincts, ou tout au moins des automatismes fort compliqués et bien associés, peuvent exister sans grand cerveau. Les centres cérébraux subordonnés, y compris la moelle épinière, peuvent utiliser des impressions sensorielles et les transformer en mouvements coordonnés utiles. Ils peuvent donc sentir, entendre, etc., et agir d'une façon dite instinctive.
b) Chez les animaux qui possèdent un grand cerveau fortement prédominant, les automatismes en question perdent leur connexion commune, c'est-à-dire la faculté de coopérer ensemble pour entretenir la vie de l'individu entier, dès qu'on enlève le grand cerveau. Un animal pareil devient comme idiot et cesse d'accomplir par lui-même les actes nécessaires ou utiles à son existence, tels que manger, boire, fuir, s'accoupler, etc. Les pigeons de Flourens, le chien de Goltz, les grillons de Yersin, mes fourmis à grand cerveau détruit, le nouveau-né acéphale, montrent qu'il s'agit là d'un fait général. Nous pouvons même y ajouter certains êtres humains atteints d'un haut degré d'idiotisme (microcéphalie, etc)., et chez lesquels le grand cerveau est atrophié.
c) Lorsque le cerveau antérieur est plus petit qu'un des autres centres cérébraux, c'est ce dernier qui devient grand cerveau et qui prend le commandement des automatismes et la direction spontanée de la vie individuelle de l'animal (poisson à cerveau antérieur extirpé de Steiner). Un physiologiste du système nerveux ne peut pas commettre une erreur de jugement plus grave que celle de confondre la notion de conscience ou d'introspection psychologique avec celle des fonctions physiologiques. // ne peut pas y avoir d 'organe de la conscience, tout simplement parce que la conscience n'est pas une notion organique ou physiologique et n'a rien à voir avec la notion physique et physiologique de l'énergie neurocymique, dont elle ne représente que le côté intérieur vu par
02 PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME fŒRVEUX
introspection directe. Les physiologistes Munk et Goltz ne se sont «Jonc disputés que sur des mots eu agitant la «iik-— l î<>n de savoir si le fameux chien sans grand cerveau de Goltzavait une conscience on n'en avait pas. Nous sommes obligés d'admettre an contraire, avec Volkmann et Pfluger, <|ue la moelle épinière elles centres nerveux cérébraux subordonnés de ce chien possédaient leur subconscience ou àme inférieure, ce qui se confirme du reste indirectement, si nous tenons compte des signes de plaisir et de douleur fournis par l'animal ainsi opéré. Goltz prétend, il est vrai, que son chien témoignait de la colère, mais jamais de la joie. Nous somme--, à mon avis, en droit de dire que l'appétit féroce avec lequel il dévorait était un témoignage de joie de la part de l'âme subordonnée de sescentres inférieurs. Somme toute, nous devons considérer les automatismes, dont la coopération constitue sous le titre d'instinct la vie mentale on nerveuse principale de la plupart i\c< animaux inférieurs et moyeu-, comme une forme plus inférieure de la vie mentale. Chez l'homme, cette vie mentale intérieure a son siège principal dan- les centres cérébraux inférieurs, mais elle a perdu chez lui presque toute indépendance, par suite de l'ingérence toujours plus puissante du grand cerveau dans l'activité de ces centres. Forl indépendante chez les poissons inférieurs, moins déjà chez les grenouilles, encore .moins chez les oiseaux, extrêmement inepte chez les chiens, cette complexion d'âmes inférieures subordonnées n'est plus chez l'homme que l'humble instrument du grand cerveau. Lorsque uous sommes dominés par une passion instinctive, comme l'appel il sexuel par exemple. ce qui finit par dominer noire âme n'est pas le mécanisme direct primitif des centres inférieurs, mais ce sont les engrammes que ces centres ont projetés par irradiation dans le grand cerveau, où il- se sont accumulés et associés avec les éléments de ce dernier. Il n'existe, en outre, aucune antinomie de fond ou de principe entre l'instinct et la raison. Ceux des insectes par exemple qui sont les plus riches en instincts sont
TRAVAIL PLASTIQUE DU (iRAND CERVEAU g3
en même temps en général ceux dont la plasticité individuelle, est la plus grande.
Les appétits de l'homme et les sentiments bas qui leur sont associés sont les restes des instincts et reposent sur des automatismes dont le mécanisme se passe principalement dans les centres subordonnés dont nous parlions, quoiqu'il soit plus ou moins fortement influencé et dominé par les inhibitions et les fraiements du grand cerveau.
6. Travail plastique du grand cerveau. — En antinomie relative avec les réflexes et les automatismes, nous observons chez l'homme et chez les animaux une sorte d'activité nerveuse qui ne dépend pas servilement et fatalement d'une irritation sensorielle correspondante, mais qui s'adapte individuellement aux circonstances et aux excitations venant du dehors. Sous l'effet des actions et réactions mutuelles des forces latentes accumulées dans le cerveau (engrammes, etc.) et de leurs dynamismes, elle provoque en outre des mouvements dits volontaires, innervés par le cerveau et paraissant spontanés. 11 s'agit là, on le voit, de ce qu'on entend par action raisonnable et par volonté prétendue libre. L'expérience antérieure, c'est-à-dire les anciens engrammes dus aux impressions sensorielles qui se sont inscrites précédemment dans le cerveau et le résultat de leurs combinaisons multiples, joue ici le rôle principal et se confond avec les lois de la mémoire et de la logique telles que nous les avons exposées au chapitre 1. Tandis que l'automatisme, sans tenir compte de l'expérience individuelle, réagit à la même irritation pour la centième fois comme pour la première, l'activité nerveuse plastique agit autrement et corrige perpétuellement les fautes qu'elle l'ail. Chat échaudé craint l'eau froide (même froide !) et chien fouetté, la cravache. Toute réaction plastique, c'est-àdire adaptable, est le résultat de combinaisons d'activités nerveuses, correspondant à une échelle de facultés supérieures que nous avons signalées dans la psychologie sous les termes
i)\ PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME NERVEUX
de jugement, de raison et d'imagination. Certains auteurs modernes leur ont donné le nom de facultés de modification. C'est une grande erreur de croire que la faculté plastique d'adaptation et de combinaison soit le propre de l'homme seul. Elle est assez fortement développée chez les mammifères supérieurs. En 1810 déjà, Pierre Huber a prouvé l'existence de la mémoire et de son utilisation individuelle chez les fourmis. J'ai moi-même prouvé il y a plus detrenteans, d'une façon irréfutable, que les fourmis utilisent leurs expériences, c'est-à-dire s'adaptent individuellement à certaines circonstances d'une façon plastique. Récemment von Buttel-Heepen chez les abeilles, ainsi que Wasmann et moi-même chez les fourmis, nous avons complété ces preuves. Lubbock a apprivoisé une guêpe, et de mon côté j'ai apprivoisé un dytique nageur et j'ai montré l'effet de l'habitude individuelle chez les abeilles (1). Un léger degré de plasticité est indispensable à tout être vivant qui vit d'une façon indépendante. Nous devons donc admettre que si, chez l'homme et les animaux supérieurs, les centres nerveux subordonnés, devenus dépendants, ont perdu leur plasticité et ne sont plus préposés qu'à des activités purement réflexes et automatiques, ce fail esl le résultat de leur subordination à un centre directeur principal, le grand cerveau. Nous trouvons un léger degré de plasticité même chez l'amibe et chez toute cellule: qui se meut librement . Ce sont là des faits biologiques. La physiologie, qui ne peu! pas même comprendre le mécanisme du réflexe le plus simple, pane qu'elle ne connaît pas la chimie de la \ ie, peul encore moins comprendre celui des fonctions nerveuses plastiques. Elle est obligée de se contenter ici d'observation- el de conclusions inductives. ainsi <|u<' des lois générales qui eu découlent.
(1) Il m'est impossible d'entrer ici dans tes détails de la physiologie comparée, c'est-à-dire de t'âme des animaux, el j<' renvoie à mes travaux : Die psychischen Fâhigkeiten der Ameisen, Munich 1 «. h • 1 - chez Krn-i Reinhardt, et « les Sensations <le-< Insectes -, chez le même,