‹ L'âme et le système nerveuxChapitre 43 sur 78 · DESCENDANCE OU PHYLOGENIE · texte numérisé non relu

DESCENDANCE OU PHYLOGENIE

ment résulté une sorte de dicton, ou plutôt de grossier sophisme, aujourd'hui fort en vogue, et contre lequel nous ne pouvons pas assez mettre en garde, car il ne tend à rien moins qu'à fausser la notion du « darwinisme », pour permettre la pêche en eau trouble. Intentionnellement ou non, on confond sous ce terme deux notions absolument distinctes : A) Le fait aujourd'hui irrévocablement démontré de la transformation ou de l'évolution des espèces, c'est-à-dire de leur véritable parenté ou filiation, et B; V hypothèse spécialement proposée par Darwin, et qui attribue la transformation des espèces exclusivement ou presque exclusivement à la sélection naturelle au moyen du combat pour l'existence.

Tous les ennemis de la science et tous les prêtres du mysticisme se jettent sur ce malentendu et en profitent pour faire croire aux ignorants et aux faibles de jugement que A est inexact en disant: « Le darwinisme a passé de mode, la science elle-même n'y croit plus ; on a prouvé que c'était une erreur, etc. » La seule chose exacte dans ces affirmations est que l'hypothèse B ne suffit plus à elle seule à expliquer les faits A.

Mnème. — Tout dernièrement un trait de lumière s'est fait jour, et nous devons lui consacrer quelques mots. Partant d'une idée de génie exprimée et développée en quelques mots par E\v. Hering : « L'instinct est pour ainsi dire une mémoire de l'espèce », Richard Semon (Die Mneme als erhallendes Princip im M echsel des oryanischen Geschehens, Leipzig, W. Lngelmann, 1904) a donné la preuve qu'il ne s'agit pas là d'une simple analogie, comme l'avait cru Hering lui-même,

combat pour la vie. quoique la dernière mode en science (car hélas ! la science elle-même ne peut se soustraire entièrement à la mode !) soit de dénigrer la sélection naturelle. Nous pouvons certes aujourd'hui assez observer la puissance de la lutte pour l'existence, en voyant par exemple la destruction de la plupart des espèces animales et végétales si intéressantes et si originales de la faune et de la flore d'une île, par les espèces continentales plus fortes et plus aguerries par le combat de la vie que nos vaisseaux y importent.

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mais d'une identité profonde dans les causes qui produisent la vie organique. Pour se soustraire à l'exclusivisme de la terminologie psychologique, et en se basant sur une définition soigneuse de la notion d'« irritation », Semon a créé quelques nouveaux termes appropriés aux notions générales qu'il a définies.

Semon entend par irritation une action « énergétique » sur l'organisme, action telle qu'elle détermine des séries de changements compliqués dans la substance irritable vivante de ce dernier. L'état ainsi modifié de l'organisme, état qui dure autant que l'irritation, est désigné par Semon sous le nom d'état d'irritation. Avant l'action de l'irritation, l'organisme se trouve vis-à-vis d'elle dans ce que Semon appelle Vétat primaire d'indifférence et après son action dans Y état secondaire <f indifférence. Mais lorsqu'une irritation a cessé entièrement, et que la substance irritable de l'organisme vivant se trouve modifiée d'une façon durable pendant son état secondaire d'indifférence, Semon parle d'action engraphique. 11 appelle « engramme » la modification elle-même. La somme des engrammes héréditaires et individuels ainsi produits chez un être vivant est désignée du terme de mnème. Semon nomme « ecphorie » le rappel de l'engramme par la répétition d'une partie seule de l'irritation originale ou par la reproduction entière, mais affaiblie, de tout l'état d'irritation de l'organisme, qui s'était primitivement produit d'une façon synchrone se produisant en même temps) avec l'irritation primitive.

L'ecphorie correspond, nous l'avons vu, aux phénomènes de l'association et de la mémoire consciente dans l'introspection psychologique, tandis que le terme d'engramme équivaut au terme psychologique d'image mémoriale ou de souvenir latent.

Donc, un engramme peut être ecphoré (rappelé, c'est-à-dire reproduit ou revivifié) par le retour d'une partie de la complexion d'irritations primitives qui l'avail produit. ( □ jeune

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chien, par exemple, est attaqué par des gamins qui lui jettent des pierres. Il perçoit deux sortes diverses d'irritations : i° Il voit des gamins qui se baissent et jettent des pierres (irritation optique); 2° Il sent la douleur des pierres (irritation tactile). Dans son cerveau se produisent deux séries associées d'engrammes correspondants.

Auparavant ce chien ne réagissait pas lorsqu'il voyait les gens se baisser. Mais à présent il fuira et hurlera à ce seul aspect, sans même qu'on lui jette des pierres. Donc l'engramme tactile 2 sera ecphoré par la répétition de l'irritation originale associée 1 seule. De même l'image d'un arbre dans un paysage connu ecphorera le paysage entier, etc.

Lors de l'ecphorie d'un engramme, toute son ancienne irritation mnémique vibre simultanément avec l'état d'irritation synchrone produit par le nouvel agent irritateur. Cette vibration simultanée (synchrone) est appelée par Semon homophohie. Lorsqu'un désaccord partiel se produit entre la nouvelle irritation et l'irritation mnémique, l'organisme tend toujours à rétablir l'homophonie (l'harmonie), ce qui s'observe dans l'introspection psychologique sur l'activité de l'attention, dans l'embryologie sur le phénomène de la régénération, et dans la phylogénie sur celui de l'adaptation.

S'appuyant sur des faits convaincants, Semon montre que les actions irritatives ne sont localisées de prime abord et relativement que dans leur zone d'entrée (zone primaire propre), mais qu'ensuite elles irradient ou vibrent en s'affaiblissant graduellement dans tout l'organisme (et non pas seulement dans le système nerveux, car elles agissent aussi Mir les plantes). Par cette voie, l'engraphie, quoique infiniment affaiblie, peut finalement atteindre même les cellules germinatives. Semon démontre ensuite comment les engraphies les plus faibles peuvent arriver par accumulation peu à peu à l'ecphorie, à la suite de répétitions très nombreuses (en phylogénie à la suite d'une foule de générations). Et voilà en deux mots comment le principe mnémique permet de con-

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cevoir la possibilité d'une hérédité infiniment lente de caractères acquis par les individus, hérédité résultant dune longue répétition. Les faits invoqués par Weismann contre l'hérédité des caractères acquis ne perdent par là rien de leur force, car l'influence des croisements (conjugaisons) et de la sélection transforme les organismes d'une façon infiniment plus intense et plus rapide que les engraphies mnémiques individuelles héritées. Ces dernières, par contre, donnent l'explication des mutations de de Vries, qui me paraissent n'être que l'ecphorie subite de longues actions engraphiques accumulées dans des générations successives.

La mnème travaille à l'aide des irritations du monde extérieur sur les organismes, en les conservant et en les combinant par engraphie, tandis que la sélection élimine tout ce qui est mal adapté, et que l'homophonie rétablit l'équilibre pour le reste.

Ce sont donc les irritations du monde extérieur qui fournissent le véritable matériel de construction des organismes. J'avoue avoir été converti par Semon à cette façon enfin compréhensible de concevoir l'hérédité des caractères acquis. Au lieu de plusieurs inconnues obscurément définies, nous n'en avons plus qu'une par devers nous : la nature de l'engraphie mnémique. A l'avenir de découvrir ses racines dans les lois physiques et chimiques.

Revenons-en à A et B (évolution et doctrine de la sélectionj. On comprendra maintenant que ce qui n'était pas possible à la sélection seule s'explique sans peine lorsque son action se combine à celle de l'engraphie mnémique. Il faut pour cela seulement un temps considérable. (Juant aux lois mécaniques de la vie elle-même, nous ne pouvons que les supposer. Nous ne les connailrons pas avant d'avoir transformé nous-mêmes une substance inerte en organisme vivant . Les « mécanistes » devraient donc mettre de côté leurs hypothèses sur la mécanique vitale, tant que la base indispensable pour les établir leur manque, et les «< néo vitalistes •>, de leur

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côté, devraient nous épargner leurs hypothèses absurdes sur les forces vitales (par exemple les « dominantes » de Reinke), hypothèses qui ne reposent que sur des mots vides de sens. Donc A, c'est-à-dire l'évolution ou la transformation des espèces, est un fait démontré. Les faits C de la sélection artificielle et naturelle, D du combat pour l'existence, E de l'engraphie mnémique, avec les facteurs physiques et chimiques de l'évolution et les mutations qui s'y rapportent, sont aussi indiscutables. De tout cela résulte que B n'explique pas tout et ne peut plus être considéré aujourd'hui que comme l'un des facteurs principaux de l'évolution. Mais il n'en demeure pas moins vrai — et ceci a pour nous une immense importance — que c'est B qui est pour la formation des races et des variétés dans le domaine d'une même espèce le facteur fondamental, comme de Vries le reconnaît lui-même. La sélection artificielle suffit pour le prouver, et les phénomènes de blastophthorie le confirment. Grâce à ce fait, nous sommes mis avec certitude en état, d'un côté de combattre victorieusement les facteurs qui détériorent et font dégénérer notre propre espèce humaine, et de l'autre de conserver et de développer les qualités qui la font prospérer. Vouloir négliger, taire ou nier à l'aide de sophismes (je dirais presque escamoter) des résultats aussi importants de la science, pour l'amour d'hypothèses fort discutables, s'appelle commettre une véritable mauvaise action sociale. Par la sélection que nous demandons dans les procréations humaines, nous ne pouvons ni ne voulons penser à une transformation de l'espèce (à la- création d'une sorte de surhomme), et nous ne prétendons nullement connaître ni dominer tous les facteurs de notre évolution cérébrale. Par contre, nous pouvons éliminer à son aide à coup sûr des germes certainement mauvais, et améliorer petit à petit, ceux qui sont de meilleure qualité. Cela nous suffit complètement. L'engraphie mnémique travaille avec nous pour les millénaires futurs et nous fournit l'espoir d'un développement ultérieur plus élevé de nos éner-

i-">'i genèse ixnivmri'i.u: nu système nerveux

gies cérébrales dans un avenir éloigné de notre race, en supposant néanmoins que nous ne détruisions pas auparavant son travail infinitésimal de fourmi par une sélection à rebours el par une blastophthorie allant à la vapeur.

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