‹ L'âme et le système nerveuxChapitre 61 sur 78 · RÈGLES NÉGATIVES >.'! I · texte numérisé non relu

RÈGLES NÉGATIVES >.'! I

dérons comme condition première et fondamentale de la conservation de la santé du système nerveux, V abstinence à vie et consciencieusement tenue de fous tes poisons employés par abus comme moyens de jouissance, en premier lieu de tous les poisons narcotiques, et en tète de ligne de toutes les boissons alcooliques distillées et fermentées.

Cette exigence de l'hygiène nerveuse ne souffre aucune faiblesse, aucune demi-mesure. Elle fait partie de l'hygiène sociale de la race et du devoir hygiénique de tout membre de la société humaine envers lui-même, envers sa famille, envers l'Etat et envers l'humanité. Que l'égoïste ou l'insouciant qui se sent très fort et aime à chatouiller son palais de bière ou de vin fin. déclare cent fois qu'un usage très modéré et individuel des boissons alcooliques no lui fait point de mal, peu nous importe. En face du désastre social attisé par son exemple, cette exruse est sans valeur. Tous les hommos qui usent modérément de l'alcool, de l'opium, etc., ne sont pas seulement, comme l'a si bien dit von Bunge, les séducteurs inconscients de ceux qui succombent ; ils sont même la source unique, pour ne pas dire « l'ovaire » de l'alcoolisme et de toutes les intoxications narcotiques qui font dégénérer le cerveau et le système nerveux de l'humanité. La question se résume en deux mots comme suit :

« Supprimez aujourd'hui d'un coup de baguette magique tous les alcooliques, morphinomanes et autres victimes de la narcose, au bout de quelques années ils seront remplacés par d'autres. En effet, leur nombre croit toujours, quoique des milliers d'entre eux meurent journellement. Transformez au contraire tous les buveurs modérés et tous ceux qui se narcotisent modérément de quelque autre façon, en abstinents totaux à vie, il n'y aura bientôt plus d'alcooliques ni de narcotisés dans la société humaine. Chaque intoxiqué a commencé par l'usage modéré de son narcotique ; tous donc se recrutent dans les rangs des modérés. »

Toutes les raisons qu'on avance pour défendre l'usage des

'•'!■' GÉNÉRALITÉS SUR L'HYGIENE l>U SYSTÈME NERVEUX

narcotiques, et spécialement de l'alcool, ne sont nue des prétextes el ne reposent que sur des sophismes. Qu'on laisse courageusement 1rs liqueurs, le vin H la bière de côté, et qu'on boive de l'eau, «lu lait ou des sirops de fruits, même un peu de thé on de café si le sommeil n'en souffre pas, et Ton protégera sa personne, sa famille el ses descendants île l'alcoolisme et «les narcoses en général à lous les degrés, ainsi que de toutes leurs néfastes consé quences. Cotte ordonnance médicale es| d'une simplicité admirable, et elle réussit partout el toujours. Au Canada, en Norvège, en Nouvelle-Zélande, en Finlande, en Suéde, aux États-Unis, en Angleterre, etc., des millions d'abstinents totaux vivent heureux el se portent à merveille. En Allemagne et en Suisse, le mouvement se développe aussi, quoique lentement encore. Heureux sont les gens qui l'ont compris et qui, toujours plus nombreux, se rattachent à lui; le plus tôt est le mieux! L'attente lâche et veule ne fait que laisser le mal s'envenimer, et des milliers de famille- se perdre Qu'on évite autant que possible, surtout dans les maux nerveux fonctionnels, tout remède narcotique, tel que l'opium, la morphine, la cocaïne, le hachisch, le chloral, le trional, le sulfonal, le véronal, l'alcool et tutti quanti. Nous mettons surtout en garde contre deux nouvelles modes modernes de dégénérescence : les fumeries d'opium et l'aspiration de l'éther.

Ce n'est qu'avec la tête claire et exempte de narcose qu'une nouvelle génération deviendra capable de progresser malgré noire civilisation, ou mieux encore, grâce à (die. el surtout de mettre en œuvre les autres mesures hygiéniques dont nous aurons encore à parler. Voilà pourquoi nous plaçons h' principe de l'abstinence de tout poison employé comme moyen de jouissance en tête de ligne. Malheureusement, les habitudes «le hoisson sont encore h profondément enracinées fin'/ nos nations européennes, et soûl entretenues par des préjugés et île- intérêts pécuniaires si puissants, que. seule, une lutte de

géants, organisée sur toute la surface du globe, pourra en finir avec celte hydre sociale. La lutle doit être engagée et continuée en même temps contre Ions les narcotiques employés comme moyens de jouissance, parce quetouss'appellentlesuns les autres et conduisent très facilement, par leur l'acuité toute spéciale d'attraction, à des habitudes sociales qui dégénèrent souvent et vite en passion. Nous conseillons donc instamment à tout homme, à toute femme et «à tout enfant bien portants qui veulent demeurer en santé et qui désirent procréer des descendants sains et heureux, de s'affilier à l'une des organisations existantes d'abstinence totale, aussi longtemps du moins que régnent les habitudes tyranniques de boire et de faire boire. Celte recommandation est doublement nécessaire pour toute personne atteinte de troubles nerveux quelconques. Les organisations abstinentes dont je parle offrent à l'homme une sociabilité exempte d'alcool et de toute narcose avec des relations correspondantes. Elles possèdent des locaux où l'on ne boit pas, des restaurants où l'on ne vend pas de boissons alcooliques, et elles offrent au faible l'appui et la protection dont il a besoin contre les séductions entraînantes qui l'entourent de toute part, et souvent le forcent presque à boire. C'est à des armées d'abstinents, ainsi organisées, que sont dues les victoires du mouvement social dont nous parlions dans les pays du Nord, ainsi que dans les pays anglo saxons (1 '). L'hygiène du cerveau et de tout le sys

(1) Parmi ces organisations, nous citerons avant tout la plus radicale et la plus logique de toutes, l'Ordre des Bons Templiers, qui conduit la lutte sociale contre l'usage de l'alcool avec la dernière des énergies. Ses organes de langue française sontles Annales anti-alcooliques du docteur Legrain, à Paris-VIe, i^, rue de Tournon, puis l'Abstinence (Lausanne, Madeleine 1.). L'Ordre des Bons Templiers compte, en Suède seulement, i3o.ooo membres adultes, et en Allemagne déjà plus de 3o.ooo. En France, ses deux premières loges datent de iç,oG. Dès 1906, les loges de Suisse.de Hongrie, de Belgique et diverses loges de l'Allemagne se sont séparées, du reste, de l'Ordre sur la base de la neutralité religieuse complète qu'on leur avait refusée. Elles ont fondé l'Ordre neutre indépendant des Bons Templiers. Puis vient la

tème nerveux est extrêmemeal redevable au mouvemenl social de l'abstinence, qui lui ;i fait faire bien plus de progrès positifs que lous les bons conseils, toutes les doctrines, Loutes \f< phrases et toutes les déclamations en usage precedemmeDt.il combat, en effet, le mal dans «a racine la plus profonde. Ce n'est pas ici l'endroit de nous étendre sur le détail de la lutte

Ligue anti-alcoolique internationale, qui engage moins ses membres, et

(tout l'organe international est la llevue internationale contre la boisson (Bàle, Reinhardt, Sanct-Alban Vbrstadt, \~> .Sou organe de langue française esl aussi l'Abstinence. Une petite, mais vaillante société d'abstinence parisienne, qui porte le même nom et dont l'organe esl la Prospérité (bout. Magenta, 107), ne -"est pas encore rattachée à la ligue internationale. La Croix bleue, société religieuse protestante, s'occupe exclusivement du relèvement <lr> buveurs. Elle a îles sections en Suisse, <-n France, en Allemagne, en Belgique, etc. En Suisse, en Allemagne, en .Suède et en Hollande, des sociétés d'abstinence totale se sont, en outre, formées dans les écoles secondaires, les gymnastes universités, et préparent peu à peu la classe aisée à comprendre la question. Des ligues abstinentes de femme- se sont fondée.- aussi, en Allemagne, aux États-Unis, en Angleterre, en Suisse, etc. L'Ordre des lions Templiers a ses Temples de la jeunesse pour les enfants, et la Croix bleue ses sociétés de VEspoir. Des ligues catholiques, \\eleyennes et autres d'abstinence se sont fondées dans différents pays. Des sociétés socialistes d'abstinence existent en Suisse, en Allemagne, en Autriche et ailleurs. Il existe, en outre, dans différents pays, en particulier en Allemagne et en Suisse, de nombreuses sociétés d'abstinence professionnelles, des sociétés de maîtres abstinents, de médecins abstinents, de juristes abstinents, de négociants abstinent-, de cheminaux abstinents, etc. Une société de journalistes abstinents des pays Scandinaves s'est fondée il n'y a pas longtemps, .le 11 en finirais pas, -i je voulais énumérer ici toute- les sociétés d'abstinence îles paj étrangers, aussi me suis- je limité aux pays de langue française et à quelques exemples généraux. Je laisse à dessein de côté les organisations dites de modération ou de tempérance, qui n'ont jamais été qu'un coup de bâton donné dans l'eau et qui, dans tous les pays, onl toujours fini par mourir d'inconséquence et d'indifférence, tout en -e noyant dans la gatté volontaire ou involontaire des verres de Champagne ou de bière. Il en a été de même de toute- les sociétés qui se Boni contentées de s'abstenir de l'eau-de-vie. toutes ces ligues h onl eu qu'un bon côté, celui d'attirer l'attention du public sur la lutte .iiiii alcoolique dans les pays où personne ne s'en était inquiété auparavant. Mai-, la où l'on a commencé d'emblée par l'abstinence totale, l'effet a été bien plus rapide et bien plus décisif.

contre l'alcoolisme. Quiconque s'y intéresse sérieusement n"a qu'à s'abonner aux journaux qui la concernent l. c. et à se procurer les écrits anti alcooliques au bureau central des abstinents (Bureau delà ligue anti-alcoolique, casier postal r|io8 à Baie et Madeleine, i,à Lausanne) : enfin à prendre pari aux congrès internationaux contre l'alcoolisme qui ont lieu Ions les deux ans (1899 à Paris, 1901 à Vienne, 1908 à Brème, 190.") à Budapest, 1907 à Stockholm). Parmi les jour naux déjà indiqués, je recommande tout particulièrement an public français les Annales anti-alcooliques du docteur Legrain voir note ci-devanl).

Les deux livres suivants sont bourrés de faits et de documents : Docteur Matti Helenius : Die Alkoholfrage (Iéna, 190.'!, chez ( îustave Fischer) et lloppe : Die Talsachen ùber den A lkohol{ Berlin, X. W. 7, S. Calvary). Becommandons encore l'excellent fluide de l'anti-alcoolique en Suisse, du professeur Hercod (Lausanne, 1905, Madeleine, 1).

Enfin : l'Ordre indépendant des Bons Templiers, par le docteur Legrain (1906, édité par la Loge Galba n° 1, 99, avenue Ledru Bollin. Paris XIe), et L'Ordre neutre des Bons Templiers, un Réformateur social, par A. Forel Dépôt chez Joos Baschlin, Buchdruckérei, Schaffouse (Suisse), 1900).

11 va sans dire qu'on devra se garder de tous les autres intoxicants du système nerveux, comme le plomb, le gaz à éclairage, l'oxyde de carbone des fourneaux, etc., qu'on fera bien aussi d'éviter le tabac, dont la nicotine nuit au système nerveux, quoique ses mauvais effets ne soient pas comparables à ceux des narcotiques dont nous avons parlé. Le thé et le café ne narcotisent nullement ; ce sont des excitants du système nerveux qui troublent parfois le sommeil et énervent un peu quand on en abuse ; mais comme on s'en aperçoit immé diatement, on cesse alors d'en faire usage. Inutile de dire que les excès gastronomiques peuvent aussi nuire indirectement au système nerveux en dérangeant la digestion et en poussant à l'obésité et à la goutte ; chacun le sait.

Quant aux autres causes de maladies nerveuses qu'il s'agit d'éviter et contre lesquelles il faut lutter, je renvoie simplement mu chapitre VIII, pour ne pas me répéter. Passons maintenant aux lâches positives de L'hygiène.

2° Règles positives. — 1 . Loi de Vexercice ou loi île l'entraînement. — Nous avons déjà vu que tanl la substance des nerfs et des muscles que leur puissance de production se renforcent par l'exercice H s'affaiblissent par l'inaction, el qu'en outre l'habileté el l'adresse dans l'exécution d'actes compliqués se perfectionnent aussi par une répétition fréquente. Ce l'ait est absolument général et peut être érigé en loi constante de l'activité musculaire et nerveuse : renforcement, augmentation et complication par l'exercice ; affaiblissement, diminution et incapacité croissantes par l'inaction.

Il saule aux yeux que la loi de l'exercice se trouve dans une sorte d'antinomie relative avec celle de l'hérédité. Les énergies héritées se font jour chez l'individu, transmises comme puis sances par la mnème du protoplasma ou nucléoplasma germinatif des ancêtres, tandis que la loi de l'exercice est relie de ce que l'individu acquiert dans le courant de sa vie. Mais c'est commettre une erreur fondamentale que de présenter ces deux lois sous l'orme d'opposition- absolues, en considérant chacune de nos activités mentales ou nerveuses comme étant ou bien héritée, ou bien acquise. Au contraire, chacune d'entre elles est à la fois héritée <■! acquise, en ce sens qu'aucune faculté ne peut être acquise, sans qu'une certaine prédisposition héréditaire ne la prépare, el que la meilleure disposition héréditaire s'atrophie, si l'exercice ne vient absolument pas la développer. On peut donc prétendre que notre éducation individuelle consiste principalement à déve lopper nos bonnes dispositions par l'exercice el à endiguer les mauvaises par l'inactivité, dans le but final de modeler de plus en plus l'harmonie de la personnalité en l'adaptant aux besoins sociaux. Eh bien! c'est là en même temp9

la tâche d'une hygiène bien comprise du système nerveux.

Il ne faut pas oublier que l'expression d' « exercice » ne se limite nullement à l'exercice musculaire et à celui des habiletés techniques, mais qu'elle s'étend à celui de toutes les activités mentales et nerveuses. On s'exerce à voir, à entendre, à percevoir, en général à penser, à former des abstractions, à développer les sentiments éthiques et esthétiques, à supporter le froid et la chaleur, à persévérer dans ses résolutions — malheureusement aussi à jurer, à mentir, à jouer pour de l'argent, à s'adonner aux excès sexuels, à se vanter et à ne rien faire, tout aussi bien qu'à pédaler à bicyclette, à faire des armes, à faire la cuisine ou à nager. A la lumière des phénomènes mnémiques voir chapitre V, b), la loi de l'exercice acquiert une valeur encore plus considérable. Elle représente une engraphie renforcée et multiple qui, en tant que telle, non seulement élève la valeur de l'individu et sa productivité, mais travaille encore, quoique d'une façon infinitésimale et latente, à construire le fondement des ecphories futures de descendants éloigné--.

L'exercice de bon aloi consiste en un entraînement constant et régulier, dans lequel on évite tout effort exagéré de l'instant et toute activité fiévreuse destinée à des succès de façade. En répétant ses efforts journellement ou fout au moins fréquemment, et en produisant chaque fois un peu plus que précédemment, avec une grande persévérance, on augmente lentement, mais sûrement, sa force et ses facultés ainsi exercées.

Il existe ici une différence fondamentale entre le (issu nerveux et le lissu musculaire . Par un exercice continu et progressif, le muscle grossit et se renforce, on le sait, assez rapidement. Mais il perd rapidement aussi cequ'il a gagné, par un repos ou une inactivité un peu prolongés; en un mot l'effet de l'exercice du muscle lui-même se perd assez rapidement. Ce que le cerveau et les centres nerveux ont solidement acquis par un exercice consciencieux se conserve, par contre, dans ses

•;v GÉNÉRALITÉS SUR L'HYGIENE D\ SYSTÈME NERVEUX

grands traits, tant que leui tissu demeure sain. Des connaissances acquises (surtout lorsqu'on les a comprises !j. des sentiments affinés et délicats, des habiletés techniques, etc., se conservent, en somme, même lorsqu'ona cessé de les exercer pendant des années. On croit souvent les avoir oubliés, mais il suffit alors d'un exercice extrêmement court pour remettre les choses au point et pour cire de nouveau maître de ce qu'on a senti, connu ou pu faire autrefois. Mieux même, on se trouve alors souvent capable, grâce aux engrammes acquis dès lors dans d'autres domaines, de progresser plus rapidement à partir du point où l'on en était resté jadis, qu'on ne l'eût t'ait alors. < !ela vient de ce que les connaissances acquises d'autre part viennent fournir aux anciens engrammes vie nouvelles associations qui favorisent leurs voies de développement. Le neurone possède donc une faculté cumulative de conserver, d'acquérir et de combiner, que le muscle à lui tout seul ne possède pas. Ce dernier ne peut que renforcer pour un certain temps l'intensité de -a puissance. Même les cen lie- nerveux ganglionnaires de l'intestin et de- vaisseaux obéissent, quoique d'une façon bien moins marquée, à la loi de l'exercice.

Pour conserver sa santé et pour épanouir fortement sa vie nerveuse, il faut done la développer constamment par l'exercice pendant toute sa vie. de la naissance à la mort. Il ne faut pas s'imaginer, par suite d'un préjugé, qu'on n'apprenne que dan- la jeunesse ; on n'a jamais fini d'apprendre. Apprendre, toujours apprendre, c'est-à-dire exercer sans relâche de nouvelles activités nerveuses, c'est là la base même de la vie et d'une -aine hygiène du cerveau, hygiène qui non seulement élève l'homme,' mais qui entretient sa force nerveuse èl -on élasticité. Quiconque n apprend pas et ne s'exerce pas perpétuellement, m- perd pas seulement le meilleur de son énergie, mai- ri -( pie de devenir mentalement mécanique, automatique, enraidi et de pin- en plu- inadaptable, de tomber dan- l'ornière rebattue cl toujours plu- profonde de la routine et

des marottes, ornière dont il pourra de moins en moins se sortir. Les plus belles dispositions héréditaires, les meilleures énergies cérébrales s'atrophient et s'épuisent lamentablement dans l'inaction et même dans les activités qui ne s'exercent que dans un sens exclusif, sans jamais se frayer de nouvelles voies. Voici les points les plus importants à observer dans la loi de l'exercice :

S'il est vrai que l'exercice fasse le maître, ce n'est pas vrai pour le surmenage cérébral qui conduit à l'épuisement. Le système nerveux a un besoin absolu de reconstruire sa substance chaque fois qu'il a bien travaillé. Pour cette reconstruction perpétuelle, il lui faut «l'abord une nourriture suffisante, que fournissent les aliments à l'aide du sang et de la lymphe, et secondement des intermittences suffisantes de repos pour les neurones. Nous n'avons pas à nous occuper ici de l'hygiène de la digestion et de la circulation, ni de celle de l'assimilation en général. Je renvoie aux ouvrages qui ont paru sur ces sujets, et je fais seulement remarquer que le cerveau, qui est très riche en vaisseaux sanguins et en espaces lymphatiques, a un besoin impérieux de nutrition pour le travail de la pensée, du sentiment et de la volonté. C'est là un l'ait qu'on oublie beaucoup trop. Les partisans de l'idée dualiste, qui admettent une âme indépendante du corps, veulent souvent contraindre et flageller la « chair » et puiser leurs forces mentales dans le néant à l'aide de Dieu sait quels exercices, ascétiques. Dans leur mysticisme, les croyances religieuses dualistes ont souvent déjà péché gravement contre l'hygiène, en considérant le travail mental comme quelque chose qui est en dehors des fonctions corporelles, et en s'imaginant qu'on peut fortifier l'esprit et contraindre le corps par le jeûne et la mortification. H y a sans doute un fond de vrai dans ces superstitions, en ce sens que l'homme, surtout de nos jours, mange et surtout boit généralement beaucoup trop et abuse de son appétit sexuel, de sorte qu'un peu de jeune et de régime au pain et à l'eau lui l'ont souvent beaucoup de bien.

■'|i> GENERALITES SUR L HYGIENE DU SYSTEME NERVEUX

C'est principalement le cas des goutteux el «1rs gens trop bien nourris. L'abstinence sexuelle est en somme aussi plus saine que, l'excès. Cela n'empêche pas que l'ascétisme esl un grand mal quand il conduit à l'insomnie, à une nutrition chroniquement défectueuse et à une vie contre nature. 11 se termine alors par l'épuisement, avec des troubles nerveux de toute sorte, et assez fréquemment par quelque affection mentale. Une saine nutrition doit être modérée el suffisante, évitant tout extrême et tout excès.

Prévenons ici une objection fréquente. Lorsque nous recommandons chaudement les efforts musculaires, les habiletés techniques, la bicyclette et même le sport, on vient nous effrayer en nous menaçant île dilatation du cœur et d'autres infirmités qu'acquièrent de nombreux sportsmen cyclistes, coureurs, etc. |, à la suite de leurs tours de force. Pareils effets néfastes d'efforts musculaires exagérés, poussés souvent jusqu'à la folie, viennent en première ligne de ce qu'ils sonl souvent exécutés au mépris complet delà loi de l'exercice. Au lieu de s'entraîner lentement et prudemment, en accordanl aux tissus du corps le répit et le repos nécessaires à leur reconstruction, on l'ail pendanl un temps fort court, et à l'aide d'un entraînement rapide, des elï'orls insensés, et l'on exige du corps «les prestations surhumaines, sans préparation suffisante. Qu'on s'entraîne comme l'a fait par exemple Fritjof Nansen avec une méthode et une persévérance admirables, jointes à une énergie indomptable, et l'on arrivera à effectuer comme lui des prouesses presque surhumaines, sans se surmener et sans dilater son cœur. Comme ce célèbre explorateur et son compagnon Johansen, on ne doit jamais s'essouffler, ni forcer l'action du cœur par des mouvements tumultueux. Ajoutons que beaucoup de sportsmen, soit après leurs prouesses, soil avant l'entraînement qui les précède, se laissenl aller à prendre des doses plus ou moins fortes <le bois- -iin- alcooliques, qui les prédisposent à la dégénérescence des muscles du cœur. L'homme <jui, de naissance, s'abstient de

toute boisson alcoolique fermentée ou distillée, ne risquera guère, même s'il est faible, de voir son cœur dégénérer et se dilater, pour peu qu'il soit en outre assez raisonnable pour ne s'entraîner qu'avec une certaine prudence.

2. Sommeil. — Seule, la nutrition du système nerveux ne suffit pas. Une tension ininterrompue de l'activité des neurones finit par entretenir leur état d'épuisement et par le développer à un tel point, qu'on peut même le démontrer au microscope sur les cellules ganglionnaires (Hodge et autres). Il faut donc fournir à ces dernières le temps d'utiliser l'apport des matières alimentaires par le sang, c'est-à-dire qu'il leur faut du repos. La moelle épinière et les ganglions en trouvent l'occasion dès que nous sommes assis ou couchés. Mais l'organe de la pensée, notre grand cerveau, qui travaille souvent le plus, alors que notre corps est le plus immobile, a besoin d'un repos d'un autre genre : de la dissociation de l'activité attentionnelle concentrée des neurones cérébraux actifs, c'està-dire du sommeil. L'importance du sommeil en tant que repos cérébral a été longtemps bien méconnue. Plus on travaille mentalement, plus on a besoin de sommeil. Néanmoins les efforts du travail musculaire dans nos activités dites corporelles (marche, équitation, travail de la terre, travail manuel professionnel, etc.) exigent aussi une forte activité centrale et centrifuge du grand cerveau, et par conséquent le sommeil. Le sommeil est, il est vrai, de valeur inégale. Beaucoup de gens s'imaginent ne pas dormir, parce que leur sommeil est léger et que la chaîne de leurs rêves ne se détache ni brusquement ni complètement de eelle de leurs états conscients attentionnels à l'état de veille. Dans un bon sommeil, l'amnésie totale des rêves vient parfaire à notre péveil la rupture complète entre les deux chaînes, et le fait que nous avons tout oublié ce que nous avons rêvé nous fait dire d'ordinaire que nous avons très bien dormi. Il existe néanmoins des formes de sommeil léger qui reposent bien

FORIil.. 16

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plus que certaines formes d'un sommeil paraissant profond, bien plus surtout que relies qui sont compliquées de cauchemars, de rêves pénibles ou encore de somnambulisme. Il existe des somnambules spontanés qui, pendant leur sommeil, exécutenl même à la perfection des travaux compliqués, domestiques et autres. A leur réveil, ils ont le sentiment d'avoir profondément dormi et sont cependant épuisés. Bouvenl même roués de fatigue. D'autres personnes, au contraire, se reposent fort bien et tranquillement, mais d'un sommeil si léger qu'elles n'ont presque pa^ le sentiment d'avoir dormi. Le sommeil peut être localisé à l'aide delà suggestion hypnotique. En pareil cas, on ne fait dormir (on ne dissocie) qu'une petite portion de l'activité cérébrale, tandis que le reste esl éveillé, et que le sujet se croit en pleine veille. Inversement, on peut, au milieu d'un profond sommeil, éveiller complètement la courte chaîne d'une activité cérébrale localisée.

En ma qualité de directeur de l'asile cantonal des aliénés à Zurich, j'ai par exemple réussi, par l'hypnotisme, à procurer à certains infirmiers un sommeil profond et réparateur, el pourtant à exercer leur cerveau au point de les rendre, tout en dormant, attentifs à certains actes insolites des aliénés qu'ils devaient surveiller, el à les faire se réveiller spontanément et immédiatement, dés que leur malade faisait, par exemple, une tentative de suicide ou quelque autre chose dangereuse. Les bons sujets réagissaient d'une façon si précise que je n'avais pas besoin d'organiser une veille spéciale. Certains malades, qui faisaient perpétuellement des tentatives de suicide, finirent par croire ensorcelé l'infirmier, qui se réveillait immédiatement à chaque tentative dangereuse de leur part, pour se rendormir profondément l'instant d'après,

Une mère dori I rampiiileiiieut, sans se réveiller, à côté do

SOU mari <pii roulle bruyamment . tandis qu'elle s'éveille im-

médiaieuieiii au plus faible gérajasemanl de son nourrisson.

A laiile de la suggestion, j'ai rendu pendant quelques

maines une personne incapable de trouver dans la conversation un terme qui lui étaitcependant familier ; elle 1' « oubliait» régulièrement. C'est là un cas de localisation extrême de la dissociation (ou du sommeil, ce qui revient au même).

Les quelques indications qui précèdent montrent déjà qu'il est impossible de formuler une règle absolue sur la quantité de sommeil nécessaire à l'homme. Si donc nous exigeons en moyenne de sept à huit heures de sommeil au moins pour l'adulte, nous ne prétendons pas en construire un dogme. Certains vieillards, qui vivent très régulièrement et pensent peu, se tirent fort bien d'affaire avec six ou cinq heures de sommeil, souvent même avec moins, parce que leur état de veille contient de nombreuses périodes de repos qui ont la valeur d'un demi sommeil. Inversement, on fera souvent bien, après de longs et puissants efforts de tout le système nerveux, de réparer l'épuisement qui en est résulté en prolongeant son sommeil pendant un certain temps pour rétablir l'équilibre.

Il est d'une haute importance hygiénique de s'exercer aussi dans le sommeil, c'est-à-dire de s'habituer à pouvoir dormir en tout temps et pas seulement à certaines heures et dans certaines positions. L'amollissement gâte souvent le sommeil. Quiconque est capable de dormir quand il le veut, sur chaque planche, dans chaque voiture de 3e classe, sur quelque chaise qu'il s'asseye, quand il se trouve en avoir le temps, fournira, proportions gardées, plus de travail mental que celui qui n'en est pas capable. On se gâte surtout le sommeil en abusant des soirées pour produire les plus grands efforts intellectuels, ou en se maintenant artificiellement éveillé à l'aide de thé ou de café à hautes doses. L'activité cérébrale obtenue de force par ces moyens est extrêmement malsaine. Mais ce qui est encore bien pire, c'est de vouloir alors rétablir le sommeil à l'aide de narcotiques. Le sommeil obtenu artificiellement par les narcotiques repose sur une paralysie toxique du cerveau et détruit pou à peu le sommeil normal, d'une part en empoi-

sonnant chroniquement le système nerveux, et de l'autre en l'habituant à ne dormir que sous une impulsion artificielle. Quiconque dormait bien, mais, pour calmer nue douleur, s'est habitué à la morphine ou à l'opium, finit par perdre complètement le sommeil naturel, c'est-à-dire à ne plus pouvoir dormir sans l'usage de ces narcotiques. Il faut alors une longue et douloureuse cure d'abstinence pour rétablir le sommeil normal. Un genre de vie varié, harmonique et naturel, est le meilleur moyen d'éviter les insomnies. La suggestion est le meilleur remède pour éliminer peu à peu les troubles du sommeil et pour faire revenir le sommeil naturel. Il faut néanmoins ensuite se garder d'évoquer à nouveau l'insomnie par les veilles nocturnes, etc.

A côté des dispositions héréditaires normales et de Vabétenlion de toute intoxication cérébrale, les conditions fondamentales d'une vie cérébrale et nerveuse saine sont donc une bonne nutrition, un exercice continu elle sommeil nécessaire. 11 ne faut jamais porter atteinte à ces trois piliers de l'hygiène nerveuse, <pii sont en même temps ceux de la vie, et il faut se garder de les miner sourdement.

L'homme sain supportera sans doute quelques coups passagers qui leur seront portés; mais, s'il se met à léser l'un d'eux longtemps ou fréquemment, il le paie au moins avec une partie de sa santé nerveuse. Cependant les dispositions héréditaires jouent encore ici un rôle immense, et lundis que les hommes forts et normaux supportent relativement bien beaucoup d'atteintes aux loi- de l'entraînement, du sommeil et de la nutrition, les psychopathes prédisposés succombent déjà aux plus faibles excès ou aux moindres imprudences. Cela devrait leur faire comprendre qu'ils ont d'autant plus besoin de s'entraîner régulièrement et constamment dans les trois directions indiquées. Malheureusement, on interprète le plus souvent la chose en sens inverse, et <»n les enfonce toujours plus dans l'ornière par l'inaction, l'amollissement et des soins exagérés et mal compris, sans parler de l'usage à la lois sj

néfaste et si répandu chez eux de l'alcool et des autres narcotiques.

3. Harmonie et choix. — Dans les quatre premiers chapitres, nous avons appris à connaître la diversité des activités nerveuses. Lorsqu'un homme s'exerce exclusivement à une activité particulière, ainsi à celle des mouvements spéciaux d'un groupe de muscles, les muscles dont il s'agit deviendront, sans doute très forts, et il en sera de même de la combinaison neurocymique cérébro-motrice correspondante. Mais à côté de cela, tout le reste s'atrophiera. Il en est de môme d'un homme dont toute la vie se consume à chevaucher exclusivement sur une même association d'idées, sur un même groupe de sentiments, sur une habitude quelconque. Il y a des hommes qui, sans être aliénés, deviennent de cette façon pour ainsi dire des monomanes; tel un joueur d'échecs qui ne fait que cela toute sa vie; telle une mère dont les sentiments exaltés envers un enfant éteignent à un tel point tous les autres, que son amour exclusif et exagéré a des effets déplorables pour elle, la rend injuste et déraisonnable, puis gâte et pervertit complètement l'enfant qui est l'objet de cet amour passionné; tel encore un homme qui veut à tout prix s'enrichir à l'aide de quelque découverte réelle ou illusoire qu'il a faite, et qui y épuise ses forces et sa vie. Tous ces exercices exclusifs se combinent à une atrophie du reste des activités cérébrales. Il est rare qu'ils conduisent à un résultat utile et productif, à l'exception de l'étude approfondie de la science, de l'art, ou de spécialités utiles (voir plus bas). L'exercice harmonique de tous les domaines de la vie du système nerveux est donc la condition de sa bonne hygiène. Il faut exercer les perceptions des sens, l'activité des muscles, l'intelligence, le sentiment, la volonté, l'imagination et toutes les facultés combinalrices qui ouvrent la voie à des activités nouvelles, au lieu de ne faire que reproduire les anciennes.

On m'objectera immédiatement ici que la spécialisation for-

■j'i*-' GÉNÉRALITÉS SUS L'HYGIENE DU SYSTÈME NERVE1 \

midable du savoir à notre époque vient s'opposer directement

à un développement aussi harmonique de L'homme. C'est liés beau en théorie, me dira-t-on, de vouloir développer harmoniquement le cerveau et le corp- à tous les égards, mais avec ce système on n'arrive à rien, on n'acquiert pas l'habileté nécessaire à toute activité spéciale, professionnelle ou autre. Il semble, en effet, que dans beaucoup de têtes notre idéal moderne soit devenu l'exclusivisme simpliste de la spécialisation à outrance. Les gens qui comprennent ainsi notre civilisation ne se rendent pas compte à quel point leur exclusivisme les rend aveugles, ni les maux futurs qu'ils se préparent. Nous ne méconnaissons nullement la nécessité de la division du travail, ni, par conséquent, celle de l'éducation, de l'étude et de l'habileté dans telle ou telle branche spéciale. Mais c'est commettre une faute impardonnable que de commencer cette spécialisation exclusive déjà dans la jeunesse, et de négliger le développement harmonique du cerveau. hypnotisé qu'on est par l'importance du détail d'une spécialité. De cette façon, l'on fait atrophier l'ensemble, et L'atrophie de l'ensemble porte finalement un préjudice irréparable .1 l'activité des parties. Le jugement souffre et s'étiole chez l'homme qui s'exagère sa spécialité en méconnaissant l'importance des autres branches, et qui ne voit plus le monde que sous l'angle exclusif de son métier. Quiconque, dès sa plus tendre jeunesse, ne vise qu'à exercer un seul point de -on activité cérébrale pour \ acquérir une prompte maîtrise, et laisse s'étioler tout le reste, risque souvent de devenir la victime d'anomalies mentales, parfois même de psychoses ou de dépérissement corporel, de tuberculose, etc. Voici «loue la règle générale, courte et simple, que je crois devoir formuler ici :

On développera harmoniquement, en en faisant l'éducation, toutes ses activités nerveuses et mentales pendant toute -a vie, afin de conserver -aine el capable de travail cl de juge ut toute sa machinerie cérébro-spinale, de la plus

grossière activité musculaire jusqu'à la plus haute des abstractions, aux sentiments les plus affinés et aux volitions les plus persévérantes. A côté de cela, on fera bien, il est vrai, d'acquérir des connaissances et des habiletés approfondies, en un mot la maîtrise nécessaire, dans une spécialité quelconque, pour pouvoir en faire sa profession. Quand on est normal et sain, et qu'en s'abstenant de toute narcose on obéit avec persévérance à la loi de l'exercice, on mènera rondement de front toutes ces activités à bien, sans se surmener. Par l'éducation générale harmonique, on acquiert et l'on entretient chez soi-même le plaisir de vivre, la santé et l'élasticité, on élargit toujours son horizon, on conserve et perfectionne une faculté saine de juger les choses et surtout de se juger soi-même, jointe à des volitions et à des sentiments bien pondérés. En se spécialisant dans un ou plusieurs domaines (dans plusieurs seulement quand on a les forces et les facultés nécessaires pour le faire), on apprend à estimer à leur valeur l'approfondissement et les difficultés à vaincre ; on surmonte ces dernières, et l'on évite de tomber dans un dilettantisme banal et superficiel qui généralise trop vite et sans réfléchir, faute de fond et de concentration. On apprend à comprendre que, dans toutes les branches de la connaissance, le progrès n'est possible que par une pénétration profonde ; on devient plus modeste et l'on apprend à estimer et à honorer les autres domaines du savoir dans lesquels on n'est pas chez soi, parce que d'une part on comprend leur importance en voyant leur connexion avec l'ensemble qu'on a étudié, et que de l'autre on saisit bien leur valeur en la comparant aux difficultés qu'on a éprouvées soi-même dans sa propre spécialité. De la sorte, on évite les deux grands écueils du développement mental : i° l'aplatissement banal du dilettantisme et de la généralisation prématurée ; 2° l'exclusivisme borné du spécialiste. En parlant ici d'harmonie, il nous faut appuyer encore une fois sur l'importance capitale de la vie des sentiments et de la volonté. A quoi cela sert-il

>'iv GÉNÉRALITÉS SUR L'HYGIÈNE Dtt SYSTÈME NERVEUX

d'accumuler dans sa tête une foule de connaissances, si on ne sait pas les utiliser ou si le sentiment se dessèche? En s'efforçant d'être juste envers les exigences dune morale sociale supérieure, de remplir ses devoirs envers ses semblables, de développer son sentiment de solidarité; en cultivant l'idéal; en s'enlraînant à la persévérance et à la logique des actes, à mettre ses bonnes résolutions à exécution, et enfin en demeurant fidèle à ces dernières pendant le cours des années, on forme son caractère durant toute sa vie. Or, cette éducation constante du caractère a, à elle seule, une bien plus grande valeur individuelle qu'une grande érudition encyclopédique exclusive. Je recommande à ce! égard la lecture de Self-Help de Samuel Smiles (traduction française de Talandier .

Il faut donc exercer ses muscles, ses sens, sa pensée, ses sentiments, son imagination, sa volonté dans toutes les directions, à côté de sa spécialité ou de sa profession, et même dans cette dernière.

La loi de l'exercice doit en outre être mise d'accord a \ elles prédispositions héréditaires. Avec de la patience et de la ténacité, on enseignera sans doute à un homme qui n'a pas le sens musical à toucher du piano, et à un artiste né, qui Disait pas compter, à devenir banquier. Mais de cette façon on obtiendra avec beaucoup de peine, l'expérience Je prouve, de mauvais musiciens el de mauvais banquiers. La plu- grande sottise que puissent l'aire des parents, c'est de forcer leurs enfants à choisir des carrières pour lesquelles ils n'ont pas de dispositions. Nous trouverons la clé de ce que nous avons à taire en pareil '-as dans ce que nous avons dit plus haut soua le chiffre 2 Règles positives). Le développement harmonique du cerveau exige certainement l'exercice des facultés pour lesquelles on n'a pas de dispositions spéciales ni de talent. Cela est excellent, car on ue doit laisser s'atrophier aucune des branches de la vie nerveuse et mentale. Skiais ce qui est \ r.u pour le développement général ue l'est pas pour la spé-

cialisation. Un homme maladroit doit apprendre à faire de la gymnastique, à nager et à aller à bicyclette, mais il ne doit pas aspirer à devenir maître de gymnastique ou clown, ni chercher à devenir champion de natation ou de cyclisme. Un homme qui n'a pas le sens musical fera bien d'apprendre les notes et d'aller à quelques concerts, mais il a le devoir d'épargner à l'oreille des autres le tourment des mélodies qu'il ne ferait que massacrer, sur le piano ou autrement. Qu'il se spécialise, par contre, dans un domaine où il soit capable de le faire. En faisant comme nous l'avons dit, le contact perpétuel entre la culture générale progressive et l'approfondissement professionnel élargira l'horizon mental même du plus simple ouvrier et produira des combinaisons de valeur utile qui ouvriront pendant toute la vie de nouvelles voies à l'esprit.

Les talents individuels varient énormément. Quiconque n'en a aucun devra bien se garder de se laisser irrésistiblement pousser par la vanité et de chercher à conquérir des domaines qui sont hors de sa portée. Il existe une foule de professions saines et modestes, qui offrent pleine et entière satisfaction à ceux qui sont modestement ou faiblement doués, s'ils s'efforcent d'y progresser avec persévérance. Je nomme l'agriculture et la plupart des professions manuelles, des bureaux et du petit commerce. Mais précisément dans ce genre d'occupations, il est extrêmement nécessaire de remplir le temps libre dont on dispose, en continuant une instruction et une éducation harmoniques du moi. Malheureusement, la plupart des hommes emploient ce temps à ne rien faire ou à s'amuser d'une façon grossière et stupide, sinon à boire et à s'abrutir. Quelle somme d'instruction et de connaissances les paysans ne pourraient ils pas par exemple s'approprier, pendant les longues soirées d'hiver et les dimanches, et à quel point ne pourraient-ils pas de la sorte élever leur joie de vivre et leur niveau intellectuel en général ! Quelle somme de santé corporelle et quel élargissement de leur horizon les prolétaires de

25o GÉNÉRALITÉS SUH l' HYGIÈNE DU SYSTÈME NERVEUX

la plume, de la machine à coudre et du magasin n'acquerraient-ils pas de leur côté en coupanl du bois, en creusant la terre, eo jardinant ou en observant la nature? A cet égard, la façon dont on comprend le repos du dimanche est le plus souvent tout à fait déraisonnable ce qui vient de ce que les circonstances ont complètement changé depuis l'époque de Jésus-Christ. Il est ridicule de voir dans certains pays <-i dans certains milieux l'étroitesse et la bigoterie religieuses éditer à cet égard des règlements absurdes et souvent Lyranniques, comme l'interdiction du travail agricole et manuel le dimanche. L'oisiveté, et plus encore les ribotes usuelles, constituent un repos du dimanche véritablement immoral et contraire à l'hygiène. Tandis que le paysan, le forgeron et le facteur postal, par exemple, emploieront sans doute le plus avantageusement leur dimanche en lisant et en étudiant pour meubler leur cerveau, le savant, l'instituteur, l'écrivain el le commis, trouveront dans l'effort musculaire du dimanche la meilleure et la plus saine des compensations et des récréations, et pour eux travailler à la campagne ou au jardin, ou encore couper du bois, est un vrai repos du cerveau. C'est en variant le travail qu'on établit l'harmonie. La variété dans nos activités nerveuses permet même certains excès apparents de travail, car ainsi une partie des complexions de neurone- se reposent pendant que les autres sont actives. En outre, <>n entraîne de cette façon, par la variation, l'élasticité du cerveau et sa faculté d'adaptation. On apprend pour ainsi dire à fermer et à ouvrir rapidement le guichet entre une activité cérébrale et l'autre. Et c'est ainsi que l'on devient libre dana lesens vrai et prof ond du terme, carie pire esclavage est celui des incapacités de tout genre, des passions et des habitudes.

\. Naturel et artificiel. — On fait aujourd'hui un singulier abus des tenues de - nature . naturel», <> genre, de vie naturel . etc. Chacun les emploie à tort et à travers el personne ne comprend au tond leur véritable -eus. L'antino

NATUREL ET ARTIFICIEL 25l

mie entre ce qui est naturel et ce qui est artificiel est tout à fait relative, et la plupart des hommes entendent par nature ce que leurs préjugés et leur routine leur suggèrent 1 être. En réalité, tout ce que l'art humain a créé est aussi naturel que tout autre produit de la nature, puisque l'homme fait lui-même partie de cette dernière et que par conséquent ses artifices ne sont que les produits de son âme, naturelle aussi, c'est à-dire de son cerveau. L'hygiène n'a donc aucun droit à mépriser l'art, la science, l'industrie et leurs produits, en les déclarant contre nature. Elle devra, par contre, étudier soigneusement lesquels d'entre eux favorisent un développement sain et normal de nos races civilisées, et lesquels au contraire lui font tort. On affirme souvent que l'homme n'a pas le droit d'intervenir dans les rouages de la nature, son intervention ne faisant que les déranger. Cette affirmation est équivoque et elle exige une analyse exacte, car les singulières excroissances que fait germer dans la tête du public la prétendue « médecine naturelle », style moderne, deviennent telles, que la chose s'impose. On entend les promoteurs de ce système, et de tant d'autres du reste, injurier la science médicale et crier sur tous les tons qu'il faut « en revenir à la nature ». Ce cri correspond bien à quelque chose de juste. Les progrès de certaines branches de la science ont développé dans les facultés de médecine, dans les sanatoriums et, d'une façon générale, chez la majorité peut-être des médecins, une erreur dangereuse ; mais cette erreur ne doit pas être attribuée à la science ; elle est le simple résultat de faiblesses humaines. Tandis que la science pure doute et cherche toujours, tandis que chacune de ses découvertes fait surgir de nouvelles questions, l'art médical exige une action immédiate, peu importe que le médecin sache ou ne sache pas. Le malade veut être guéri et veut en outre le plus souvent être trompé. C'est là une vérité vieille comme l'humanité, et la réponse suivante tout aussi vieille de l'artiste guérisseur n'est hélas que trop dictée par la question : « Eh bien, sois trompé ;

tu seras content et nous y trouverons notre profit. » Oui, il est impossible, même au plus honnête «les médecins, de se tirer partout et toujours d'affaire en disant la pure vente. Son devoir de charité lui-même l'oblige fréquemment à de pieux mensonges. La complication immense des phénomènes morbides et les difficultés que leur interprétation, et par conséquent le diagnostic des maladies, leur pronostic et le choix des méthodes de traitement préparent au médecin, font que ce dernier s'habitue involontairement à remplacer ou à compléter ce qu'il ne sait pas par des affirmations basées sur des a priori dogmatiques ou sur les calculs du plus vulgaire empirisme. Ces nombreux compromis avec sa conscience le mettent perpétuellement en danger de tomber lui-même dans le travers fondamental des vulgaireindustriels de l'art de guérir, qui est la charlatanerie. Or, dans ce domaine, ce sont précisément les méthodes euratives dont l'action réelle ou l'inutilité ne peuvent être clairement démontrées scientifiquement, qui sont les plus commodes. Sur ce nombre, les actions chimiques sur les phénomènes de la vie, surtout celles des médicaments pharmaceutiques, jouent le rôle principal, parce qu'il est impossible de juger exactement de leur action sur les réactions chimiques intimes, encore absolument inconnue-. de la vie du protoplasma. On voit bien certains effets frappants directs ou indirects qui en imposent beaucoup aux malades, mais ce qu'on ne voit pas et ce qu'on comprend encore moins, ce sont toutes les action- cachées, insidieuses et chroniques des substances chimiques, actions dont l'effet ne se dévoile souvent que longtemps après et dont, plus fréquemment encore, on ne reconnaît jamais la cause exacte.

I »n attribue de plus ;i ton le sorte de prétendus remèdes des effets qui ne reposent absolument que sur la suggestion, c'est-à-dire sur la persuasion du malade, persuasion dont l'action dynamique sur le cerveau réagit par des déclanche-

ments nerveux au moyen des nerfs périphériques sur le reste du corps.

Toute sorte de méthodes curatives dites physiques, telles que l'électricité, l'hydrothérapie, les bains, le massage, etc., rentrent en grande partie dans la même catégorie que les remèdes chimiques, mais sans avoir Faction toxique de beaucoup de ces derniers. Personne ne sait au fond quoi que ce soit de positif sur la façon dont ces excitants physiques agissent sur les tissus du corps, à peu d'exceptions près du moins. On lance dans le public d'autant plus de phrases affirmatives et de panégyriques pseudo-scientifiques diffus à leur sujet, souvent dans un pur intérêt lucratif, et tout cela ne manque pas de faire son effet sur la masse crédule. C'est surtout ici que la suggestion joue un rôle prédominant. Nous accordons du reste que l'activité musculaire, le bon air, la nourriture et l'incitation au travail d'assimilation et de désintégration des tissus du corps, contribuent à produire de bons effets. Ce qu'il y a d'amusant ou plutôt d'attristant dans cet appareil thérapeutique, c'est que chacun s'attribue le monopole de la « nature ». Chacun prétend posséder la seule vraie méthode naturelle de guérison. Mais si l'on prend au mot l'artiste en question, il est aussi embarrassé que les autres de dire ce qu'il entend par nature, car la chose n'est pas si simple qu'elle en a l'air. Tous les éléments vraiment curatifs de ces méthodes peuvent la plupart du temps se trouver à bon marché à la campagne et à l'air libre. On peut même, si l'on y tient, ajouter les quelques sels très communs contenusdans les sources thermales à la première eau de fontaine venue !

Pour mon compte, je ne sais que faire de ces termes de « nature » et de « naturel ». La position de la médecine serait meilleure si les malades et les médecins pouvaient être plus francs, et si le malade osait toujours dire au médecin : « Monsieur le docteur, si vous ne savez pas exactement comment agit le remède que vous me recommandez et pourquoi vous me le donnez, n'en faisons pas usage, je

vous prie », et si le médecin de son côté osait toujours dire au malade : « Il n'y a rien à faire qu'à prendre patience, et je ne vous donne aucune drogue parce que cela ne sert à rien. Je ne vous envoie pas non plus Caire une cure de bains qui vous coulerait fort cher, alors que quelques bonnes courses à pied ou à bicyclette vous feront tout autan! de bien, si ce n'est plus. » Selon les cas, ce sera naturellement autre chose, du repos ou une meilleure nourriture, etc.

Je ne veux certes pas par là condamner d'un trait de plume tous les remèdes chimiques et physiques, mais il est certain qu'on en emploie d'ordinaire dix fois trop, qu'on abuse des cures de bains et des sanatoriums, et que cet abus a provoqué, comme réaction, le fanatisme des masses sans jugement sous forme de ce qu'on appelle la « médecine naturelle ». Incapable de toute critique sérieuse, celle-ci répand dans son ignorance superstitieuse toute sa bave sur la médecine scientifique. Malgré tout, la chose a son bon côté. Elle obligera peu à peu la médecine à introduire plus de critique et plus d'honnêteté dans la thérapeutique.

Nous sommes donc obligés de nous placer au point de Mie suivant. Dans un domaine aussi complexe et aussi caché que l'assimilation et la nutrition du proloplasma vivant, en particulier des éléments nerveux, domaine dont la clé scientifique nous fait encore défaut, une expérience empirique soigneuse, saine et bien étayée de faits peut seule décider. Il faut se garder des mois, des dogmes autoritaires et des affirmations mal mûries. Il faut soumet tic à une critique serrée, alliée à l'expérience, tous les domaines d'un prétendu savoir qui n'est fort souvent que de la routine el de la foi d'autorité. En faisant cela, nous en viendrons à rejeter beaucoup de choses qui semblent artificielles. Exemples: les lunettes sont certainement un produit artificiel «le la science cl «le l'industrie humaines. Malgré cela, le myope el le près l)\ te auront raison de porter des lunettes, car sans cela Hh verraient mal et ss reraient du tort. L'expérience a prouvé qu'une

paire de bonnes lunettes est très utile et ne nuit en rien. Il est au contraire extrêmement naturel de faire ses besoins et, quand on a une phtisie ou un simple catarrhe, de cracher. Or, si l'on fait ces choses partout où l'on se trouve, comme le font les animaux « naturels ... on souille sa maison et, son plancher de microbes, et l'on propage la saleté et les maladies d'infection. Voilà pourquoi Ton fait bien de faire ses besoins dans des closets hygiéniquement organisés et de cracher dans des objets faciles à désinfecter, à moins qu'on ne se trouve dans la foret vierge, où les plantes se chargent de ces offices. Il serait facile de centupler ces exemples, mais leur banalité même suffit pour montrer avec quel manque de réflexion on se sert des termes « naturel » et « artificiel ». 11 est plus hygiénique de se servir de râteliers artificiels que de laisser péricliter sa digestion faute de pouvoir mâcher quand on a les dents gâtées. Une pollution « contre nature », quoique spontanée, fait bien moins de mal que des rapports sexuels « naturels » avec une prostituée syphilitique. C'est un sophisme de parler de « vin naturel » ; on pourrait tout aussi bien parler de morphine naturelle, d'antipyrine naturelle ou de tramways naturels. Le raisin seul est un produit naturel, qui pousse sans l'aide de l'homme. Mais on peut ici encore provoquer des disputes de mots et dire que nos raisins cultivés, comme nos fruits de jardins, sont des produits de la sélection artificielle, et qu'ils exigent les soins de la culture, tout comme on peut inversement prétendre que la fermentation, les procédés chimiques à l'aide desquels on prépare lantipyrine et l'action de l'électricité dans les accumulateurs électriques des tramways sont des phénomènes naturels.

Il était nécessaire de donner les explications qui précèdent, si banales qu'elles soient, à cause des phrases stéréotypées usuelles dont vivent aujourd'hui la superficialité et la charlatanerie qui s'étalent partout, et afin de faire toucher du doigt au lecteur d'une part leur absurdité et de l'autre les vrais fondements d'une saine hygiène nerveuse. Derrière le tapage

qui se fait contre tout ce qui est artificiel, derrière les cria de ceux qui exigent le retour à l'état naturel, se cache néanmoins quelque chose de vrai qu'il s'agil -nilement de comprendre. Dans un certain sens, et sans risquer de se tromper, on peut sûrement désigner du terme de conditions naturelles de l'existence d'un être vivant les conditions auxquelles il s'esl adapté d'une façon adéquate dans le cours des milliers ou millions d'années de son évolution. Je renvoie ici ;'i la se conde moitié du chapitre V [Phylogénie). Noire cinquième chapitre nous donne de toutes façons la clé de ce qui appartient véritablement à noire " nature ». Or, notre civilisation a eu pour effet de mettre à contribution l'activité de notre cerveau d'une façon intense, souvent très exagérée et exclusive- P?r l'évolution phylogénique de son organisation, notre cerveau s'est principalement adapté, «les son origine la plus ancienne, à des circonstances qui existaient encore il y a quelques milliers d'années et qui existent même aujourd'hui chez les peuples sauvages. Voilà pourquoi l'homme civilisé se trouve si bien, lorsqu'il a des vacances, de courir dans la libre nature, de grimper, de sauter, de nager et de se comporter comme un homme des bois, dè> qu'il a surmonté les premières fatigues dues à la paresse motrice à laquelle il s'était habitué, et sa faiblesse musculaire acquise par l'inaction. C'est la bête humaine primitive qui se retrouve alors tout ,i < < ii 1 1 » dans ses conditions naturelles d'existence. L'ancêtre sauvage qui sommeille à l'étal latent dans son cerveau Be réveille, eephoré par la perception de la nature; c'est alors que toute notre culture moderne lui apparaît subitement, par elfel «le contraste, comme un misérable artifice truqué <|u'il se croit tout à coup en droil de mépriser. Mais ce ne sont <|iic des illusions dues au contraste. L'homme qui croît et demeure dans un milieu absolument primitif et sauvage n est nullement plus heureux que ih>u<. bien au contraire. Ce sont seulement d'autres maux et d'autres infirmités qui le font Bouffrir, Voilà tout.

L'art véritable d'une saine hygiène nerveuse consiste donc à adapter justement la cul l tire à la nature, c'est-à-dire à débarrasser, aillant que cela peut se faire, la culture de toutes ses excroissances inutiles et nuisibles qui viennent contrecarrer et déranger les conditions de l'existence auxquelles l'homme est adapté, tout en corrigeant les imperfections, les déchets et les aléas de notre « nature » brute et sauvage.

Nous avons déjà exigé ici l'élimination de tous les narcotiques et révélé l'importance de la loi de l'exercice. Ces deux choses correspondent à ce que nous venons de dire. .Mais nous voulons indiquer encore quelques points qui semblent devoir nous aider à obtenir des conditions de vie plus normales. Il est bon de s'endurcir sans relâche en s'habituant, comme l'homme primitif, à supporter les intempéries de la nature, à ne craindre ni froid, ni chaud, ni humidité, ni vent, ni orage, à dormir à l'occasion en plein air, sans se refroidir, à simplifier ses vêtements au lieu de les rendre de plus en plus compliqués, à éviter dans sa toilette tout ce qui est superflu, et à user d'une grande simplicité dans son alimentation. Nous le disions déjà, de nos jours on se fait bien plus de mal en mangeant trop, en reposant trop ses muscles et en s'amollissant qu'en faisant le contraire. En s'endurcissant, il faut soigneusement observer la loi de l'exercice, c'est-à-dire procéder graduellement et prudemment. Avant de faire son voyage à pied au travers du Groenland, Fritjof Nansen s'habitua petit à petit, roulé dans sa pelisse, à coucher dehors par 10, 20, 3o° de froid, et davantage! La plus grande faute qu'on puisse commettre est de s'amollir progressivement par terreur des refroidissements el des maladies, r au lieu de s'endurcir par un exercice sain. De cette façon, au lieu d'éviter les maladies, on devient au contraire leur victime perpétuelle. Il faut apprendre à digérer les bactéries et à s'adaptera elles, au lieu de vivre dans l'illusion de pouvoir leur faire la chasse ou les éviter absolument. Cela n'empêchera pas de prendre de l'eau stérilisée pendant une épidémie de fièvre typhoïde, car la raison ne doit jamais

perdre ses droits. Tout en entraînant régulièrement son corps par l'exercice musculaire utile, on peut supporter et s'assimiler ce que la culture a de plus beau, de meilleur et de plus élevé, sans dépérir et sans se désespérer ni soupirer après un désert sauvage ou le nirvana le néanl du bouddhisme.

Il faut encore bannir de son existence la rage de jouir (pas la jouissance)! Toute jouissance cultivée pour elle-même, c'est-à-dire qui n'a qu'elle seule pour but, conduil au dégoût . rend blasé el nuit à la santé du système nerveux. Toute jouissance veut être gagnée dans une vie harmonique. Le sommeil, même sur un liane «le bois, esl une jouissance quand on <■-! fatigué; manger les aliments les plus grossiers est une jouissance quand on est affamé; boire de l'eau fraîche est une saine jouissance quand on a une soif naturelle, et n'a pas l'effet nuisible des boissons aleooliques qui sont toxiques, ainsi que la soif artificielle, souvent insatiable, qu'elles produisent. Le travail intellectuel est une saine jouissance, lorsque le besoin d'action et d'exercice «les muscles trouve a côté de lui sa satisfaction. Le travail musculaire est une jouissance en tant que variation de l'activité des pensées et des sentiments, mais il cesse d'en être une. lorsqu'il est accompli inconsciemment (subconsciemment)et automatiquement, sans activité attentionnelle, car dans ce cas il ne supplée ni à la pensée abstraite, ni aux émotions qui risquent alors de se dirigerdans de mauvaises voies. Les rapports sexuels, qui satisfont un appétit héréditaire, ne sont cependant une jouissance pure, durable et complète que lorsqu'ils -nul unis à un véritable amour. Pour déterminer en outre un plaisir de vi\ pe \ i ai el durable, il faut qu'ils remplissent, en partie du moins, leur bul naturel, qui est la procréation d'une descendance. Sans doute l'homme ne peut pas toujours tout avoir, et, surtout dans les rapports sexuel-, il est obligé de -imposer des restrictions, tanl pour |e bien social que pour son bien individuel, Kn somme doue, c'eal en déclarant résolument la guerre à

tous les préjugés sociaux inutiles ou nuisibles, en premier lieu au luxe, aux colifichets, aux jeux sans but, et surtout à la passion artificielle de la jouissance destructrice des plaisirs normaux, que nous adapterons le mieux la culture à la nature. Quelle somme effrayante de temps, d'argent, de force et de santé ne sacrifions-nous pas au luxe de la table, à la boisson, à la parure, aux bavardages de la rue ou du salon, aux visites conventionnelles, aux amusements de mauvais aloi, aux bastringues, aux maisons de jeu, aux cabarets et autres lieux de boisson, aux maisons de prostitution et aux excès de tout genre ! Les effluves empestés de tous ces parasites de la civilisation, avec leurs empoisonnements physiques et moraux, ainsi que ramollissement et les maladies qui en sont la suite, ne sont-elles pas les plus grands ennemis de toute hygiène normale du système nerveux ?

Un jeune homme que je connais a accompli entre seize et dix-huit ans de grands voyages à bicyclette à travers l'Europe. Il a fait par exemple une fois 1.700 kilomètres en trois semaines (dont cinq jours il est vrai passés dans une ville, chez des amis qui le reçurent gratis), ne dépensant en tout que 25 francs, y compris les réparations de son vélocipède, et s'amusant royalement. Il couchait chez des paysans pour 25 ou 3o centimes, et se nourrissait de pain, de lait et de quelques œufs. C'était au mois d'avril, et la neige et la pluie rendirent son voyage d'autant plus difficile; mais, fortement entraîné par un exercice antécédent, il surmonta sans peine toutes ces difficultés. Voilà ce que j'appelle une jouissance saine et vraie, que peuvent s'accorder même des personnes très peu aisées, pour peu qu'elles économisent sur l'alcool et le colifichet. Malheureusement, le peuple lui-même s'amollit de nos jours de la façon la plus déplorable, imitant en cela les riches dégénérés. Ce que je viens de dire s'applique aux femmes comme aux hommes. C'est un préjugé complètement faux de croire que les femmes se font du tort ou perdent leur caractère féminin en travaillant de leur corps.

■>.(\o GÉNÉRALITÉS SUR L'HYGIÈNE I>1" SYSTÈME NERVI I \

Les femmes du Dahomey, on le sait, guerrières comme les hommes cl montées en amazones, rendirent la LAche de l'armée française forl difficile. Or j'ai eu l'occasion de voir le- femmes «lu roi du Dahomey, Béhanzin, alors prisonnier à la Martinique, aux côtés de leur seigneur et maître, el je puis assurer qu'elles étaient, au point de vue nègre, d'une beauté parfaite et d'une force remarquable.

5. Psychopathes ou déséquilibrés. — Tout ceque nous venons de «lire s'applique aussi, avec quelques restrictions, aux personnes nerveuses, c'est-à-dire aux psychopathes et névrosés, aux hystériques, aux hypocondres, etc. Les hypocondres, en particulier, deviennent le plus souvent la proie docile de tous les établissements balnéaires, sanatoriums et autres entreprises financières, dans lesquelles ils se ruinent pécuniairement au lieu de recouvrer leur santé. On a peine à croire quels excellents résultats on peut obtenir dans les maladies fonctionnelles du système nerveux par un exercice conséquent au travail utile. Mais il faut ici que le médecin indn idualise avec beaucoup de sagacité, et on ne peut donner de règle générale. Seul le neurologiste, qui est en même temps un bon psychologiste et qui pénètre la nature mentale et émotive du malade, pourra trouverla bonne voie. Jl devra s'enquérir de toute la vie de son patient, sonder les causes des soupirs les plus profonds et les plus cachés de son cœur, s'il veut transformer dans le bon sens sa vie cérébrale. Pour cela, il esl indispensable de connaître et de comprendre la suggestion hypnotique, qui, malheureusement, esl encore si négligée el si méprisée dan- les facultés de médecine «les universités. Beaucoup de psychopathies ou d'asthénies de l'intelligence, du sentiment el de la volonté, bref, de maladies traitées surtout dans le second groupe de notre chapitre VII, peuvenl être améliorées d même guéries, avant tout par un entraînement lent à des occupations corporelle- simples, au travail des champs, à la menuiserie, à la reliure, au jardinage, etc..

PSYCHOPATHES OU DÉSÉQUILIBRES 26 1

combiné à l'hypnotisme. Certains autres malades dont l'état pathologique est plutôt causé, favorisé et entretenu par des plaiesdu sentiment, par une carrière manquée ou par le manque d'idéal, auront besoin surtout d'un changement complet du but de leur vie. Selon les cas, on les guérira par un travail intellectuel intense, par l'enthousiasme pour une œuvre philanthropique ou sociale, par un travail scientifique ou encore par un mariage heureux. Ils renaîtront alors à la joie de vivre, et toute leur activité cérébrale, détournée de rêveries stériles et dirigée sur un travail utile, accomplira parfois des œuvres DQerveilleuses. D'autres psychopathes sont devenus malades par suite d'idées qui ont pris racine dans les préjugés sociaux. On les trouve surtout dans le domaine sexuel, où tant de personnes se reprochent des péchés épouvantables qui n'en sont pas, ou ont été séduites et poussées à des perversions dont on peut les sortir avec un peu d'affection et des instructions raisonnables.

En général, l'entraînement doit être doublement prudent chez les psychopathes. On devra commencer ici souvent, chez les adultes, avec quelques petits exercices, avec des haltères d'enfants, avec de très courtes promenades, etc., jusqu'à ce que petit à petit, surtout à l'aide de la suggestion, on arrive à un résultat notable. On subira souvent des échecs, des rechutes, et il faut beaucoup d'optimisme et de persévérance pour ne pas se laisser décourager. Néanmoins, on sera étonné d'atteindre souvent encore plus qu'on n'aurait osé espérer, même avec des individus fort insuffisants par prédisposition héréditaire, pour peu qu'on n'exige pas l'impossible.

En 189.3, un ingénieur, M. A. Grohmann, alors à Zurich, après s'être concerté plusieurs fois avec moi, entreprit de venir en aide à des malades nerveux et à des psychopathes, en les habituant à un travail régulier. Surtout un cas d'hystérie grave, que j'avais guéri deux ans auparavant (la dame en question est à présent l'une des directrices les plus actives el les plus capables d'œuvres importantes d'uti-

26*2 GÉNÉRALITÉS SUR L'flYGIÈNE DU SYSTÈME NERVEUX

lité publique"), m'avait décidé à encourager l'entre prise de M. Grohmann, qui fonda alors à Zurich un petit sanatorium pour l'occupation de ses malades, avec jardin, menuiserie, etc. J'exprimai déjà mon opinion à ce sujet, en 1894, dans le journal Korrespondenzblalt, des médecins suisses (i5 septembre, p. 57). En 1896, P.-I. Mœbius (Beschaftigung von Nervenkranken, etc.) a traité de nouveau la question el a dirigé l'attention des médecins allemands sur ee sujet (1). 11 s'agit là, du reste, du traitement de malades nerveux et non pas d'hygiène proprement dite. Mais, dans le domaine de la psychopathie, il n'y a pas de limite nette entre la maladie et la santé. Beaucoup des expériences de Grohmann méritent d'être prises à cœur par tous les bien portants, qui veulent se prémunir contre les maladies mentales" et nerveuses.

6. Remarques générales. — A l'aide d'un exercice sain et systématique dans tous les domaines, on n'entretient pas seulement sa santé, mais on devient en outre heureux, libre el riche; riche, non pas toujours en argent, mais en capacité de travail et en besoins qu'on n'a pas; libre de l'esclavage des besoins artificiels superflus et nuisibles ; heureux dans la joie des difficultés vaincues, ainsi que dans le sentiment dr La force, de la santé, de l'augmentation de sa faculté de produire, el, par là, de son indépendance et de son adaplabilité. A propos du défaut de besoins, il faut qu'on me comprenne bien. Le célèbre mol du socialiste Lassalle. qui se plaignait du maudit « manque de besoins <■ des prolétaires, n'en est pas moins parfaitement juste. Il faut seulement distinguer les

1 1 Malheureusement, la chose n'a été mise jusqu'ici en pratique qu'avec <lesforc.es et des moyens insuffisants. M. Grohmann a fini par publier ses expériences d'une façon très vivante et humoristique ; je cite Bes derniers écrits : Du- Kolonie Friedaù, tint alkoholfreit Volkshtilslâtte, Zurich, 1902; Geisltskrank, bilder ans dem Verkehr mil GtUteskranktn und ihren Angthôrigtn, fiir Lnien, L902. Dès lors, le docteur Laelir ;i

fondé, pics de Berlin, un sanatorium d'occupations 1 ■ les malades

nerveux llmis Schoenoiv, à Zehlendorf).

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