‹ L'âme et le système nerveux, hygiène et pathologieChapitre 41 sur 77 · DESCENDANCE OU PHYLOGENIE I · texte numérisé non relu

DESCENDANCE OU PHYLOGENIE I

ment résulté une sorte de dicton, ou plutôt de grossier sophisme, aujourd'hui fort en vogue, et contre lequel nous ne

pouvons pas assez mellrc en ^aide, car il ne tend à rien moins qu'à fausser la notion du « durivinisme », pour permettre la pêche en eau trouble. Intentionnellement ou non, on confond sous ce terme deux notions absolument distinctes : A) Le fait aujourd'hui irrévocablement démontré de la tranS" formation ou de révolution des espèces^ c'est-à-dire de leur vé/itable parente ou filiation, et B) i hypothèse spécialement proposée par Darwin^ et qui attribue la transformation des espèces exclusivement ou presque exclusivement à la sélection naturelle au moyen du combat pour Pexistence,

Tous les ennemis de la science et tous les prêtres du mysticisme se jettent sur ce malentendu et en profitent pour faire croire aux ig[U)ianLs et aux iaihies de jugement (|ue A est inexact en disant: « Le darwinisme a passé de mode, la science elle-même n'^ croit plus; on a prouvé que c'était une erreur, etc. » La seule chose exacte dans ces affirmations est que l'hypothèse B ne suffit plus à elle seule à expliquer les faits A.

Mnènie. — Tout dernièrement un trait de lumière s'est lait jour, et nous devons lui consacrer quelques mots. Parlant d'une idée de génie exprimée et développée en quelques mots par Ew. Hering : « V instinct est pour ainsi dire une mémoire de Vespèce », Richard Semon (Die Mneme als erhaltendes Priiu ij) i/n W echsel des onjanisclien (iesche/iens. Leipzig. W. Engclmann, 1904 ) a donné la preuve qu'il ne s agit pas là d'une simple analogie, comme Pavait cru Hering lui-même,

combat pour la vie, quoique la dernière mode en science (car hélas ! la science elle-même ne peut se soustraire entièrement à la mode !)

soit de dénigrer la séleclion naturelle. Nous pouvons certes aujour- 'Jhui anse/. obsor\»M- l.i piii^saruo do la lullr |><)iir rcxisicnco, en voyant par oxcniph- Ki (Ir^Li uclion de la plupart des cspi'Cfs aniiuales et végétales si intéressantes et si originales de la faune et de la ilorc d'une Ile, par les espèces contineiitales plus fortes et plus aguerries par le combat de la vie que nos vaisseaux y importent.

FOB£L. 9

l3o GENÈSE INDlViDUELLÉ DU SYSTàuE NEtlVEUX

mais (l'uae idenlilé profonde dans les causes (}ui produisent la vie organique. Pour se soustraire à l'exclusivisme de la terminologie psychologique, et en se basant sur une définition soigneuse de la notion d'<x irritation », Semon a créé quelques nouveaux termes appropriés aux notions générales qu'il a définies.

Semon entend par irritation une action « énergéliqiie » sur Torganisme, action telle qu elle détermine des séries de changements compliqués dans la substance irritable vivante de ce dernier. L*état ainsi modifié de Torganisme, état qMi dure

autant que l'irritation, est désig^né par Semon sous le nom d'étal il irritation. Avant l'action de l'irritation, l'organisme se trouve vis-à-vis d'elle dans ce que Semon appelle ïétat primaire d'indifférence et après son action dans Vétat secondaire d'indifférence» Mais lorsqu*une irritation a cessé entièrement, et que la substance irritable de Torganisme vivant se trouve nindi/ic'e (Tune façon dural)le pendant son étal secondaire d'indiU'érence, Semon parle d'action engraphique. Il appelle « engramme » la modification elle-même. La somme des engrammes héréditaires et individuels ainsi produits chez un être vivant est désignée du terme de mnème, Semon nomme « ecphorie » le rappel de l'en gramme par la répétition d'une partie seule de l'irritation originale ou par la reproduction entière, mais affaiblie, de tout l'étal d'irritation de Torganisme, qui s'était primitivement produit d'une façon syncfirone (se produisant en même temps) avec rirrilation primitive.

L'ecphorie correspond, nous ra\rons vu, aux phénomènes de l'association et de la mémoire consciente dans l'inlrospection psychologique, tandis que le terme d'engramme équivaut au terme psychologique d'image mémoriale ou de souvenir latent.

Donc, un engramme peut être ecphoré (rappelé, c'est-à-dire reproduit ou revivifié) par le retour d'une partie de la complexion d'irritatiuuâ primitives qui l'avait produit. Un jeune

DEbCbNUANCE OU l'ilYI.OOKME

chien, par exemple, esl attaqué par des gamins qui lui jettent lies pierres. 11 peiroil deux sorl<\s diverses d'irritations : i" Il voit des gamins qui se baissent et jettcnl des pierres (irritation optique); 2<' 11 sent la douleur des pierres (irritation tactile). Dans son cerveau se produisent deux séries associées d'engrammes correspondants.

Auparavant ce chien ne réagissait pas lorsqu'il voyait les gens se baisser. Mais à présent il fuira et hurlera à ce seul aspect, sans même qu'on lui jette des pierres. Donc l'en* gramme tactile a sera ecphoré par la répétition de l'irritation originale assoeiée i seule. De même Tirnage d'un arbre dans un paysage connu ecphorera le paysage entier, etc.

Lors de reci)liorie d'un engramme, toute son ancienne irritation mnémique vibre simultanément avec Tétat d'irritation synchrone produit par le nouvel agent irritateur. Cette vibration simultanée (synchrone) est appelée par Semon homaphonie. Lorsqu'un désaccord partiel se produit entre la nouvelle irritation et l'irritation mnémique, l'organisme tend toujours à rétablir l'homophonie (rharmonie\ ce qui s observe dans rinlrospection psychologique sur l'activité de l'attention, dans l'embryologie sur le phénomène de la régénération, et dans la phylogénie sur celui de Fadaptation.

S'appuyant sur des faits convaincants, Semon montre que les actions irritalivcs ne sont localisées de prime abord et relativement que dans leur zone d'entrée [zone primaire propre), mais qu'ensuite elles irradient ou vibrent en s'aiTaiblissant graduellement dans tout Torganisme (et non pas seulement dans le système nerveux, car elles agissent aussi sar les plantes). Par cette voie, Fengraphie, quoique infiniment atraihlie, peut finalement atteindre môme les cellules germinatives. Semon démontre ensuite comment les engraphies les plus faibles peuvent arriver par accumulation peu à peu à Tecphorie, à la suite de répétitions très nombreuses (en phylogénie à la suite d'une foule de générations). Et voilà en deux mots comment le principe mnémique permet de con-

l32 GENÈSE moIVlDUBLLE DU SYSTÈME NERVEUX

cevoir la possibilité d'une hérédité infiniment lente de caractères acquis par les individus, hérédité résultant d'une longue répétition. Les faits invoqués par Weismann contre Fhérédité

des caractères acquis ne perdent par là rien de leur force, car l'inlluonce des croisemenls i (•oiiju'^'^aisdiisi el de la sélection Iransforme les organismes d*uue fagoa iniiniment plus intense et plus rapide que les engraphies mnémiques individuelles héritées. Ces dernières, par contre, donnent Texplication des mutations de de Vries, qui me paraissent n*étre que recphorie subite de longues actions engraptiiques accumulées dans des générations successives.

La mnème travaille à Taide des irritations du moiule extérieur sur les organismes, en les conservant et en les combinant par engraphie, tandis que la sélection élimine tout ce qui est mal adapté, et que rhomophonie rétablit l'équilibre pour le resle.

Ce sont donc les irritations du monde extérieur qui fournissent le véritable matériel de construction des organismes. J'avoue avoir été converti par Semon à cette façon enfin cornpréhensible de concevoir l'hérédité des caractères acifuis. Au lieu de plusieurs inconnues obscurément définies, nous n'en avons plus ([u'une par devers nous : la nature de Fengraphie mnémiquc. A l'avenir de découvrir ses racines dans les lois physiques et chimiques.

Revenons-en à A et B (évolution et doctrine de la sélection). On comprendra maintenant que ce qui n'était pas possible à la sélection seule s'explique sans peine lorscjuc son action se combine à celle de Tengraphie mnémique. Il faut pour cela seulement un temps considérable. Quant aux lois mécaniques de la vie elle-même, nous ne pouvons que les supposer, Nous ne les connaîtrons pas avant d'avoir transformé nous-mêmes une substance inerte en organisme vivant. Les « mécanisles » devraient donc mettre de côté leurs hypothèses sur la mécanique vitale, tant que la base indispensable pour les établir leur manque, et les « néo-vitaUstes », de leur

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DESCKNDANCE OU PHYLOOENIE

côté, devraient nous épargner leurs hypothèses absurdes sur les forces vitales (par exotn[)le les « dominantes » de Reinke), liypothèses qui ne reposent que sur des mots vides de sens. Donc A, c est-à-dire l'évolution ou la transformation des espèces, est un fait démontré. Les faits C de la sélection artificielle et naturelle, D du combat pour Texistence, E de l'engraphie mnémique, avec les facteurs physiques et chimiques de l'(^volution et les mutations (\m s'y rapportent, sont aussi indiscutables. De tout cela résulte que B n'explique pas tout et ne peut plus être considéré aujourd'hui que comme Tun des facteurs principaux de révolution. Mais il n*en demeure pas moins vrai — et ceci a pour nous une immense importance — (|ue c'est B (jui est pour la formation des races el des variétés dans le domaine d une même espèce le facteur fondamental, comme de Vries le reconnaît lui-même. La sélection artificielle suffit pour le prouver, et les phénomènes de blastophthorie le confirment. Grflce à ce fait, nous sommes mis avec certitude en état, d'un côté de combattre victorieusement les facteurs qui détériorent et font dégénérer notre propre espèce humaine, et de l'autre de conserver et de développer les qualités qui la font prospérer. Vouloir négliger, taire ou nier à Taide de sophismes (je dirais presque escamoter) des résultats aussi importants de la science, pour l'amour d'hypothèses fort discutables, s'appelle commettre une véritable mauvaise action sociale. Par la sélection que nous demandons dans les procréations humaines, nous ne pouvons ni ne voulons penser à une transformation de V espèce (à la création d*une sorte de surhomme), et nous ne prétendons nullement connaître ni dominer tous les facteurs de notre évolution cérébrale. Par contre, nous pouvons éliminer à son aide à coup sûr des germes certainement mauvais, et améliorer petit à petit ceux qui sont de meilleure qualité. Gela nous suffit complètement. L'engraphie mnémique travaille avec nous pour les millénaires futurs et nous fournit Tespoir d'un développement ultérieur plus élevé de nos éner-

GENi^SB INniVIDUKIXE DU SYSTÈME NERVEl X

gies cérébrales dans un avenir éloigné de notre race, en supposant néanmoins (|ue nous ne détruisions pas auparavant son

travail infinitésimal do fourmi par une sélection ù rebours et par une blaslophtliorie allant à la vapeur.

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