‹ L'âme française et la guerreChapitre 11 sur 42 · HATONS-NOUS DE RELEVER NOS BLESSÉS · texte numérisé non relu

HATONS-NOUS DE RELEVER NOS BLESSÉS

1 1 Novembre 191 'j.

De nombreuses lettres m'approuvent. «Ah!

oui, mettons le blessé en mesure de prévenir l'infection de sa plaie par un antiseptique immédiat, dès le champ de bataille. »

Comment radminislralion compétcnle n'at-elle rien fait dans ce sens? lAttendait-elle l'initiative privée? C'est possible, mais le professeur Pierre Delbet s'est préoccupé, avec ses amis, avec le public, de donner à chaque soldat une ampoule de teinture diode, et pourtant, à cette heure encore, nul commandant de corps, nul soldat ne possède d'ampoules d'iode.

C'est qu'en effet l'éminent pi'ofesseur a i reçu l'ordre de verser les ampoules avenue de ïourville, à la pharmacie centrale des hôpitaux. Elles y sont toujours ! Aucune n'a été envoyée aux soldats C|ui se battent tous les jours ! i

Je ne comprends pas. Mais je passe outre, ' en attendant des explications II n'est pas en mon pouvoir de me substituer aux services réguliers. Je ne puis pas réaliser les idées, je ne puis que les publier.

Je répète mon premier point : que faut-il au blessé sur le champ de bataille ? Un pansement antiseptique et une ampoule de teinture d'iode. Et je passe à la seconde étape de la question.

Ce blessé, vous n'allez pas le laisser sur le champ de bataille. Il vous faut le ramasser et le porter h l'ambulance.

Ah! ce séjour parfois indéfini qu'ils font sur la Icrre de douleur, nos soldats, environnés par la bataille ou par une immense solitude et des plaintes! Je n'en décrirai rien. Vous savez cela, mes chers lecteurs, vous le sentez jusqu'à l'angoisse, vous le voyez la nuit dans vos insomnies. Aussi Aoulez-vous que tous les efforts soient déployés afin que se fasse rapidement lenlèvement des blessés, et qu'ils reçoivent au plus vite des soins minutieux.

Eli bien ! avez-vous causé avec des aidesmajors qui reviennent des lignes de feu? Leur avez-vous demandé pourquoi des blessés demeurent abandonnés deux jours, quatre jours et davantage ? Ils vous répondent que ces affreux retards viennent de la bataille qui se prolonge, et puis de l'insuffisance des moyens de transport.

Tant que la bataille piétine les blessés, tant qu'ils gisent entre les tranchées et que les brancardiers qui les veulent aller chercher sont jetés bas, rien à faire; c'est la guerre, rendue plus effroyable encore par la conception sauvage et la manière ce colossale » des Allemands. Mais devons-nous accepter que notre outillage mal approprié, d'invention trop vieille, nous coûte les plus précieuses vies ? On ne peut ' rien contre certaines nécessités de guerre,

on peut tout sil s agit de créer un matériel. Le docteur de M... me raconte qu'il eut, un jour, trois cents blessés a enlever. 11 disposait de trente-deux hommes. ïliéoriquemenl, trente-deux hommes portent seize brancards, mais praticjuement, dès que le trajet à faire est un peu long, dans les terres labourées, il faut quatre hommes par brancard, et les trente-deux hommes du docteur ne pouvaient guère ramener au poste de secours cjue huit hommes toutes les deux heures. Au bout de quatre jours de travail surhumain, le docteur

de M a dû laisser des blessés qui d'ailleurs,

hâtons-nous de le dire, ont pu être sauvés par d'autres moyens.

Voilà dans ce récit, volontairement dénué de couleurs et d'indignation, un drame que je A'ous laisse méditer. Nous ne sommes pas au bout de la ijuerre et la saison va devenir la plus mauvaise. Nuits dhivcr dans la neige, dans le dégel.. J'insiste auprès des services de santé. Vous insistez avec moi. 11 nest pas admissible que Ion se reconnaisse vaincu par une difficulté d'ordre industriel. L'entreprise 011, la mort dans l'âme, le docteur de M... a échoué, l'entreprise d'enlever sept cents blessés en quatre jours ne dépasse pas le génie de la France.

On me dit que les brancards sont trop lourds. Quand un liomnie a porté quinze kilos, toute une journée, en plus de son sac, il esi fourlni. Songez au chasseur qui est éreinté par un fusil de trois kilos. El. là-desdessus. un éminent chirurgien, le docteur Etienne Destot, m'explique dans tous ses détails une brouette cy-clisle dont il me chante merveille. A len tendre, chaque brancardier devrait avoir une bicyclette et puis deux roues de bicyclette, une fourche en fer spéciale, un brancard démontaljle en bambous, composé de deux perches de a"\5o, deux traverses métalliques en fer plat et deux pièces de toile de I mètre sur (jo centimètres de laroe. our-

lées de façon à laisser le passage des bambous. Avec ses simples éléments, un seul brancardier, me dit— il, peut emmejier à trois kilomètres un blessé couché, en une heure, et revenir sans fatigue. C'est-à-dire qu'ainsi

outillé, le docteur de M aurait en moins

d une journée enlevé ses trois cents blessés.

J envoie à Bordeaux, dans mon second rapport qui va partir incessamment, l'invention du docteur Etienne Destot. A d'autres de la juger. Je ne me connais pas phis en brouette cycliste quen ampoule antiseptique, mais voilà les problèmes à résoudre et qui ne

dépassent pas le génie de nos spécialistes. Chacun supplie les services sanitaires de perfectionner leur outillage pour faire face à une guerre toute nouvelle et pour obtenir le rendement nécessaire.

Aujourd'hui, on peut, et 1 on doit supprimer autant ([uc possible les ti'ansports à bras ou par cheval ou par voiture, douloureux et lents, pour leur substituer la lîrouetle cycliste et l'aulomobile. Nous avons des automobiles, mais moins simples et moins confortables que celles des Anglais. Imitons nos amis, puisque nous n'avons pas su progresser en même temps qu'eux, et si nous renonçons à donner à nos soldats le bien-être dont jouissent les leurs, tâchons tout de même que des blessés français trouvent chez nous, en plus d'une fraternité agissante, le conforUihle britannique.

Certes, ils ne se plaignent pas, nos blessés. Ce ne sont pas eux qui disent que c'est dur ; ils ne réclament rien. Mais parce qu'ils sont des héros, est-ce une raison pour les soigner imparfaitement? Au contraire. Phis ils sont màlcs et généreux, plus il faut les guérir et les conserver.

Ah ! je sais bien : tous ceux d'entre nous qui sont neufs et chez qui l'aUVeuse accoutumance n'a pas émoussé la première sensibilité

Ll£S SAIMS Di: LA FRANCE G-^

s'emploient pour le blessé. Lapilic, leslarmcs, le dévouement d'admirables sœurs de cliarité, laïques ou religieuses, ne lui mancjuent pas. Gela, c'est l'activité des cœurs. Je réclame pour lui en outre l'aide des intelligences coordonnées.

Notre service de ravitaillement en vivres et en munitions fonctionne admirablement. Le service de santé fonctionne moins bien. Pour concevoir, créer et mettre au point notre 75, des inventeurs ardents et savants ont travaillé des années. Les services de santé n'ont pas eu, quelle qu'ait été leur bonne volonté, cette beureuse fortune de doter notre pays d'un matériel sanitaire approprié aux nouvelles nécessités de la guerre.

ERNEST rSICIIARI iNlORT AU CHAMP D'HONNEUR

13 Novembre 191^.

Le petit-fds de Renan a été lue à l'ennemi. J'apprends le malbeur, la gloire des siens et des lettres françaises. Je m'interromps d'écrire

mon article du jour, j'écarte mes notes sur les blessés; sans un retard, il faut que les patriotes saluent ce frère immortel de Péuuy, ce soldat de la France et de la pensée française, notre jeune et bien cher ami tombé pour la patrie.

Ernest Psichari. lieulenanl d'artillerie coloniale, a été tué à Saint-\incent-Rossignol, en Beliiique, près de ^irton, le 22 août, en défendant sa batterie. Cest une affaire où nous avons été douze mille contre cent vingt mille. Nul n"a bronché. Le régiment sest fait tuer. Lui et ses camarades sur leurs pièces qu'ils avaient rendues inutilisables. Il a vu la mort venir. Ils avaient usé leurs dernières munitions. \oilà ce que me fait savoir son père, qui fut avant-hier, jadis, je ne sais quand, notre adversaire politique et que ce glorieux malheur rend pour nous un ami sacré. Et il ajoute, ce père, vers qui vont toutes les amitiés : a Oh! si. après cela, nous ne les écrasons pas, nous nous demanderons ce que sont allés faire là-bas nos enfants ! » Nos enfants, mon cher ami. sont allés sauver la France, et le vôtre, parmi eux. d'un bond dans la mort, s'est placé au premier rang, ajoutant encore à la gloire de votre illustre famille.

« A quelle mystérieuse suite de recommencements se plaît la nature, écrivais-je, il y a trois ans, lors des débuts littéraires d'Ernest Psichaxi, et comme il est beau que les richesses cachées dans le germe primitif viennent successivement fleurir, tomber et refleurir dans la suite de la descendance...» Le petit-fils de Renan aura passé au mi heu de nous en courant, mais que sa destinée interrompue est belle ! Couronné par la mort, le jeune héros rejoint son aïeul qui le reçoit avec respect. L'enfant complète, perfectionne, oserais-je dire, répare lœuvre immense du vieillard. Jaime le vieux rienan, je serais un ingrat de manquer jamais à saluer celui dont les livres furent un des appuis de ma jeunesse. Il me proposa des problèmes que j ai, par la suite, résolus selon mes expériences propres, mais c|ui demeurent tout l'attrait de la vie. Son œuvre, hier encore, je la méditais sur la plage antique de Phénicie, d Amrit à Sidon, dans Amschid, dans Mliazir et le lonç^ du fleuve Adonis. Pourtant, j'ai toujours soutïerttju'elle manquât dhéroïsme. J'y cherchais vainement un élan tout direct et tout franc, le i^-oût

du risque physique, et j'écartais avec impatience un excès de précaution. Or, voici que cet enfant guerrier est apparu pour justiller

son grand père, ce Mon salut et ma joie », dira l'aïeul en accueillant celte jeune ombre sanglanle.

J'ai mis jadis dans la circulation des idées une phrase de Renan, que je tenais de Déroulède et qui n'a fait que trop fortune. J ai raconté qu'un jour le vieux philosophe dit au jeune président de ]i\ Ligue des Palrio/cs qui insistait pourl'associer àlunede ses entreprises :« Jeune homme, la France se meurt. Ne troublez pas son agonie. » Phrase impie, m'écriais-je. J'aurais dû ajouter que Renan procédait toujours en se plaçant successivement à des points de vue divers, et qu'il nest pas juste de prétendre le saisir tout entier dans cette cruelle boutade. Aujourd'hui, nous voyons que ce glas de mort ne donnait pas le son total de son âme. Nos fils ressemldent à nos pensées les plus profondes, a-t-on dit avec magnificence. Ernest Psichari s'accorde avec les grandes pages de la Réforme inlellecluelle et morale. Il les continue. La vie et l'œuvre de cet enfant peuvent être tenues pour un des testaments du génie multiforme de Renan. Jl rachète, s'il en était besoin, son aïeul et. au sens mystique^ le sauve.

Renan et Taine sont morts en doutant de la vitalité française. Ils ont cru que les

nouvelles générations vivraient de l'ombre d'une ombre et mourraient d'inanition morale. Comme le vieil empereur carolingien qui voit les barques normandes sur l'Océan et qui verse des larmes en prophétisant l'invasion, ils ont passé leurs derniers jours à gémir devant la haute mer qu'ils n'avaient plus la force d'aflronter. Us désespéraient. C'est une conséquence de leur abus des analyses et des froids raisonnements. Que ne se fiaient-ils davantage à leur cœur? S'ils étaient descendtis en eux-mêmes, ils y auraient trouvé la puissance et la fierté de leurs pères, toutes prêtes à renaître en leurs petits-fils.

U Appel des Armes, l'œuvre maîtresse d'Ernest Psichari, est le témoignage le plus saisissant et le plus clair d'une génération que nous avons vu se former sous nos yeux éblouis de bonheur, et qui rature les enseignements officiels de ses maîtres immédiats, pour aller chercher sa parole de vie plus haut dans la race, plus loin dans le passé. c< Le fils a pris le parti de ses pères contre son père w, telle est la puissante formule où le jeune écrivain définit son livre, sa propre biographie morale et l'histoire de ses amis. Vous connaissez le thème de Y Appel des Armes : le fils d'un instituteur antimilitariste, sous Viu-

"jk LES SAtMi^ DK LA FRANCK

tluence d'un ofïicicr que le hasard lui fait rencontrer, se découvre une vocation de soldat. Un second ressort mystique vient en aide et en réconfojt à cette vertu guerrière et Ja double. Ce iils danticlérical est catholique pieux.

Jugez de l'étonnement douloureux du père à cet éveil, à ce réveil de tout ce qui fut la vie des siens à travers les siècles et qui sommeille dans son être. Quel livre! Il posait tout le problème des âmes dans la France d'hier. Avant cette guerre, il y avait chez nous deux conceptions du devoir, deux vues sur nos destinées nationales, Elles s'opposaient ; aujourd'hui, elles sont réconciliées devant l'ennemi et dans les conditions que créent le danger et le sentiment surexcité de l'honneur. (Jeux qui proclamaient «l'indépendance de la raison affranchie» sont bien obligés de reconnaître la nécessité, la beauté, la supériorité des disciplines généreusement consenties.

Le germe des idées sur la patrie que nous avons combattues se trouve peut être dans la FanK^use conférence, où Renan définit la nation comme une âme et un principe spirituel. Pour nous, la patrie est avant tout une terre et une entente avec ceux qui nous engendrèrent selon la chair. Mais dans ce texte que je n'ai pas sous la main et que je dois citer de mémoire.

l'illustre philosophe déclar;iit : <c Nous serons une pairie elnous nous aimerons en proportion des sacrifices que nous aurons acceptes et des maux que nous aurons soufïerts ensemble. » Grande parole qui semble prévoir, qui dolinit notre réconcihation, notre union d'aujourdhui.

Ces jeunes morts glorieux, Ernest Psichari et Charles Péguy, qui s'aimaient fraternellement, ont pu croire justement qu ils distinguaient et choisissaient entre leurs ahiés, et celui-ci plus âpre, parfois terrible, c^^lui— là grave et tendre , ils l'ont Tun et l'autre coupé, sacrifié dons la chair vivante. Ils étaient deux guerriers. Mais est venue la grande guerre de Revanche, et dès le départ elle fit l'unité nationale. Rien qu'en prenant les armes pour la réparation du droit et la délivrance de l'Alsace-Lorraine, nos fils ont réparé et délivré l'âme française, ils ont restitué la patrie une et indivisible.

De cette réussite sacrée, je suis sûr que Psichari et Péguy curent l'intuition dans leurs dernières veillées du bivouac, car les circonstances sublimes nous ramènent dans les régions

les plus profondes de notre conscience et nous aident à comprendre tout ce qui nous est parent. Ils ont senti tous leurs sentiments s'accorder, les nôtres unanimement les entourer

■76 LES SAI?fTS DE LA FKAISCE

d'une brûlante amillé. Et puis, je sais de source certaine qu'ils sont tombés en connaissant que leur sacrifice n'avait pas été inutile. Les compagnons d'armes de Péguy me racontent qu'il a succombé au dernier jour de la retraite sur la Marne, après avoir entendu l'ordre du jour du généralissime disant : «Demain, les armées passeront de la défensive à l'ofïensive. » G était assez pour que cette magnifique intelligence, dans sa dernière nuit, entendît les ailes de la victoire. Quant au lieutenant Ernest Psichari, son père m'écrit : « D'après des mots que j'ai recueillis, il est mort, croyant à la victoire fermement. «

Cette certitude qui les remplissait et les consolait dans leur sacrifice permettra pour jamais à leurs amis, à leurs mères elles-mêmes, de se les représenter, ces jeunes héros, le front calme dans la mort,

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