‹ L'âme française et la guerreChapitre 12 sur 42 · AUTOUR DES AMBUUNCES D'ARRIÈRE · texte numérisé non relu

AUTOUR DES AMBUUNCES D'ARRIÈRE

i!i Novembre 19 id-

Mais continuons d'accompagner le blessé dans son dur voyage vers le salut.

Vous vous rappelez que nous i'avons laissé

aux mains des brancardiers qui le portent lentement, du mieux qu'ils peuvent, jusqu'à l'ambulance d'arrière (ou bien jusqu'à l'auto qui le conduira à celte ambulance).

Espérons qu'il n'a pas trop attendu sur le champ de bataille et qu'un pansement sommaire, un badigconnage d'iode ont pu déjà le prémunir contre l'infection. En tout cas, quelque pénible que nous semble sa situation, il ne récrimine jamais. Tous ceux qui le voient s'émerveillent de sa vaillance. Sur chacun de nous, il a un droit absolu, et le sublime, c'est qu il ne s'en doute pas. C'est nous qu'il a défendus, vous, moi, nos familles, vos enfants et les miens, nos champs, notre pensée. Il s est placé entre Paris et les masses allemandes. Il tombe; défendons-le, à notre tour. Il est le creancierdupays.il a droit à des organisations sanitaires souples, coordonnées, bien agencées, à des soins distribués rapidement par les gens les plus compétents. Quand il glisse à terre au milieu du combat, le vaillant garçon, et qu'il sort de la chaude camaraderie, de cette entr'aidc, de cette fraternité que tous nos fils et nos frères nous racontent et qui crée vraiment, entre les chefs et leurs hommes, une petite famille, le voilà un numéro, une pauvre chose livrée à son destin. Ne le lais-

sons pas croire h son isolement. Arrivons avec lui à l'ambulance réglmenlaire.

Cette ambulance est l'organe essentiel des services sanitaires. l\eliée à. la ligne de feu par les brancardiers et parles autos, elle forme l'échelon indispensable avant l'évacuation qui doit être le but. Gomment notre blessé y va-1-il être réconfortée Queva-t-il s'y passer?

Ici. laissez que je vous évite, car elle pourrait être déprimante, une description des circonstances pénibles où Ton s'est plusieurs fois trouvé, et regardons simplement ce que devrait être une ambulance exemplaire. Un chirurgien civil ou plutôt plusieurs chirurgiens parlent. Ils nous disent :

— Dans une grande salle de « nettoyage» déjà cliauffée par des poêles, voici, tout préparés, des récipients pleins d'eau chaude, des bains de pieds, des tubs. Les blessés sont mis à nu, placés sur des petits lits avec une toile cirée, lavés, nettoyés, changés de leurs linges, qui sont passés à l'étuve stérilisante. Deux ou trois chirurgiens de carrière avec chacun quatre aides sûrs, plus des femmes de France, bref, tout le monde est là avec des caisses de pansement. Et tandis qu'on examine les blessures, qu'on procède à la radiographie, s'il y a lieu, des scribes établissent des fiches. Le

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triage se fait : les petits blessés, bien pansés, remplissent les autos qui les conduisent à la gare et ils s'arrêtent à soixante ou quatrevingts kilomètres. Les blessés moyens (fractures et grandes plaies) sont mis en appareils et portés dans les autos avec une liche spéciale, les expédiant au loin. Restent les grands blessés : les uns aprcs une intervention durgence pourront être évacués; les autres, atteints au ventre, atteints à la tète, même après l'opération, ne sont pas transportables et resteront bospitalisés.

— Mais permettez, monsieur le ciiirurgien. daiL^ quel local installez- vous donc votre ambulance idéale, avec ses étuves, son appareil de radiographie i*

Oui vient d'interrompre ainsi, avec un peu d'impatience, les explications que nous écoutions ? c est un autre chirurgien, qui. lui. revient du front.

Et son confrère de répondre :

— Mon ambulance, les ambulances que je tiens pour nécessaires, mais je les vois osse/. pareilles à des cirques ambulants (') qui se montent et se démontent en quatre heures.

(i) On sait que l'idée a fait son chemin et quand elle lut réalisée, le sous-secrétaire d'État frodart employait ce mot <!« « cirque ambulant ».

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Elles se fixent pour hospitaliser les blessés qui ne peuvent pas être évacués ; elles se déplacent pour suivre l'avancée des troupes ou pour reculer avec elles. Leur nombre doit être assez grand, pour qu'en les espaçant de quinze en quinze kilomètres on desserve un front de trois cents kilomètres. Elles ne doivent pas répondre k une division, à un régiment, à une formation militaire, mais simplement à une situation géographique convenable. La grande affaire qui doit présider à l'établissement dune ambulance, c'est la recherche de l'eau. Il faut en chirurgie beaucoup d'eau sous toutes les formes, vapeur, eau chaude, eau stérilisée, eau froide, glace. En outre, une ambulance doit être une véritable usine, avec une machine à vapeur ou deux. On trouve des locomobiles agricoles. Une de ces machines donnera de la force, l'autre (Je la chaleur, afin que nous puissions avoir des étuves stérilisantes, un groupe électrogène d'éclairage et une installation radiographique. L ensemble du campement comprendi'a une tente pour cinquante lits, une tente salle d'opérations et de radiographie, une grande tente pour le nettoyage, le pansement et le triage des blessés, une cuisine portative, des voitures de linge, depansements et d'appareils. . .

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Il aurait continué. Mais celui qui sait, celui qui revient de la bataille, n'y tient plus :

— Ah î mon cher confrère, et vous, monsieur Barres, venez donc, im jour, sur les routes derrière les combattants. \ ous les avez parcourues, ces routes: vous les avez vues, couvertes de trains d'équipaiies, et de troupes qui défilent, et dartilleries qui se déplacent cri toute hâte. U > agit de ne pas perdre une minute. A la guerre, le service du coml3at passe avant tout. Sauver les blessés, oui : mais la meilleure manière d'y parvenir, c'est de sauver l'armée et le pays. Laissez les routes à l'artillerie d'abord et aux vivres. N'y amenez pas la foire de Neuilly ! Tenez, moi, chirurgien militaire, je ne dispose (|ue dune voiture médicale, toute réduite: eh l)ien ! le plus souvent, si petite qu'elle soit, elle s égare, ne me parvient pas. \ ous n'aboutirez à rien, dans cette guerre, si vous compliquez.

\ oila les deux conceptions qui s'alTrontent, voilà les exiiîences de la uuerre et les exigences de la médecine, ou plutôt voilà le fait et la théorie. Quand je pèse nos obligations envers nos blessés et l'intérêt de les guérir pour qu'ils retournent au combat ; quand j'apprends que les Allemands, pour assurer la retraite rapide de leurs troupes en Pologne,

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ont réuni plus de cinquante mille automobiles, j'ai peine à croire que des amjjulancesmodèles encombreraient dangereusement nos arrières. Mais, je comprends que ce n'est pas en pleine guerre, et quand nous avons à créer des matériels de toutes sortes, que nous pouvons réclamer utilement un nouvel outillage médical. Laissons la perfection. Qu'y a-t-il aujourd'hui de possible?

Je départage mes conseillers, que je remercie, et voici ce que je crois pouvoir retenir. Dans cette guerre, avec les moyens mis ù notre disposition sur l'arrière de la bataille, nous ne pouvons que chercher à évacuer le plus vite possible nos blessés sommairement pansés. Qu'ils aillent loin de la ligne de feu, vers des hôpitaux bien organisés. Tout et tous leur disent : « Vous n avez plus rien à faire ici; vous n'y êtes pas bien et vous n'y êtes pas utiles. A ous nous encombrez. Allez-vous-en le plus tôt possible de cet enfer, pour vous faire

soigner ailleurs. »

Il faudrait que nous eussions un nombre illimité de ces auto-ambulances légères qu'emploie F hôpital américain et qui, rapidement, emporteraient nos hommes, comme sont emportés les Anglais, vers les soins les plus compétents. Solution peu ambitieuse, aisément réalisable.

Heureux (;eux que de bonnes voitures emporteraient tout droit k leur hôpilol de salul. Mais les autres, tous ceux (|u'aujourd'luii on conduit à la gare la plus proche. (!ans (pioi train vont-ils être évacués ?

Cela, c'est la question des trains sanitaires. J'en désespère. Nous possédions, paraît-il. dès le début de la guerre, des trains modèles pour les blessés. On ne les a pas a us. Depuis, on n'a guère cessé d'en construire. On nous en a montré. FonctionnenL-ils P

L elTort du service de santé nest pas douteux, mais il ne triomphe pas des diflicultés que lui oppose une guerre que l'on peut définir (iomme un immense problème d'artillerte et de chemin de fer. Nous pouvons obtenii'. j'espère, que des malheureux n'attendent pas vingt-quatre heures, quarante-huit heures dans la gare d évacuation, sous prétexte (|u \\< ne sont pas assez nombreux pour remplir tous les wagons, sous prétexte qu'ils doivent aller à Toulouse et qu'on ne forme pas ce jour-là de train pour Toulouse. Ce faux ordre, cette conception purement administrative pourront céder devant un meillein^ ordre et une conception desprit médical, en vue de la guérisqn . Mais n'espérons pas obtenir l'emploi des vrais trains pour blessés. Nous n'aurons d'une ma-

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iiirro certaine, (;t sauf exception, que les trains qui viennent d'amener des troupes et (|ui s en relourneraieut à vide.

Et bien ! soit. Pour évacuer nos ambulances d'arrière, contentons-nous de ces wallons de ravitaillement, qui regagnent Tintérieur de la France. Plaçons-y des brancards pour que les hommes ne demeurent pas sur la paille souillée. Le modèle des brancards existe, et d'un dispositif bien simple : il s agit de planter quatre clous dans les parois de ces wagons à bestiaux. Et de plus joignons au train \\n Avagon de liquides chauds. Et surtout faisons monter dans les wagons, pour tout le parcours, des éf|uipes d'infirmières, compétentes, contrôlées, zélées. Elles s'offrent, et depuis deux mois on les repousse, bien (|u'elles soient indispensables à des blessés.

Ah î cju'ils fassent un voyage court, rapide, aidés par la sollicitude des gares qu'ils traversent, et surtout servis, je le demande avec insistance, dans le train même. Quoi qu'il leur arrive en chemin, on n entendra jamais leurs plaintes. Ils sont sublimes, je vous prends à témoin, vous tous qui les avez vus passer; ils se taisent, ils se résignent. Nous seulement, les non combattants, nous élevons la voix poiu' eux. Encore le faisons-nous avec

lanl de précaution qu il nous semble parfois que notre réserve trahit une si grande cause. Mais quoi! Nous avons peur deffraycr Timagination publique. Espérons qu'on nous entend tout de même ! Depuis plusieurs semaines, les trains qui arrivent à Paris, des lieux oii l'on se bat, n ont plus ces caractères excessifs qu'on vil avec effroi au moment de la balaille de la Marne. Bon voyage donc, camarades! A demain, au revoir, dans une de ces gares près de Paris qui feront l'objet de mon prochain article.

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