GASPILLAGE DE FORCES MÉDICALES
17 Noveral)re 1914.
Je me suis attaché à dénoncer les lenteurs dont souffrent nos blessés. Parfois on les ramasse après plusieurs jours : parfois on les laisse séjourner douloureusement dans les gares d'évacuation et dans des trains qui les promènent de-ci et de-là, à travers la France.
Voici l'odyssée d'un soldat blessé. Il tombe à Péronne, le aT) septembre, il y reste trois
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jours à l'ambulance ; il est envoyé à Poris- Monlrouge, où il reste une demi— journée : de là, il gagne Niort, oii il reste trois jours: de là, Marseille, oi^i il reste trois heures ; de là, le Val-de-Grâce, et, enfin, le 7 octobre, on Tévacuait à Cochin. oij vous pouvez aller le voir-, car il a survécu.
Si vous avez le temps d'interroger les blessés, vous constaterez l)ien des cas de ce genre. On ne les nie pas, mais on m'assure qu'ils remontent aux périodes les plus difficiles de cette guerre et qu'ils se font, chaque jour, moins nombreux. Puisse-t-il en être ainsi! Puissions-nous ne plus voir des bandes menées
à travers la France, a uera vant dans les trains.
ce
dans les gares et dans les trains encore, leurs blessures, pour repartir, toujours à l'aveugle, dans de nouvelles directions. Puissions-nous soigner tous nos blessés avec rapidité et avec compétence !
C'est tout le programme, et, passant au second point, je veux, aujourd'hui, signaler des faits qui ont rapport à la compétence et que Ion peut grouper, sous une même rubrique, dans un même reproche. Je dénonce un gaspillage de nos forces médicales.
Gaspillage dhommes et de ressources.
Parlons d'abord des gaspillages matériels.
Nous ne sommes pas toujours riches. Nous ne le sommes pas à Aubervilliers.il s'y trouveun camp, dit familièrement (c camp des éclopés». où ion envoie surtout les soldats qui, sans être atteints de maladies ou de blessures, se trouvent dans un état d'épuisement nécessitant un court repos.
Ce camp manque de beaucoup de choses, et nos soldats y couchent sur la paille. Quel que soit le dévouement incontesté du major, des chefs et des bienfaiteurs, c'est la misère. Une misère bien avérée, puisque dans le même moment deux des hommes les plus considérés du monde politique radical de Pai'is me demandent de signaler cet élat de choses. Or, dans le mênse instant, à Paris, et dans les environs immédiats, on dispose de nombre d'habitations saines et dune qua?!tité énorme de lits vacants. A l'Ecole Normale, il y a 120 lits pour une douzaine de blessés : dans un grand hôpital du premier arrondissement, merveilleusement organisé, il va ^oo places et une huitaine d'occupants. D'ailleurs, à Paris, c'est bien simple, au vu et au su de tout le monde, on se dispute avec la plus louable émulation patriotique les moindres blessés. A Courbevoie, à Yanves, à Sèvres, à Bellevue, des hôpitaux tout prêts sont inu-
tilisés. Que ne les préfère-t-on à la triste banlieue de la Courneuve?
Si telle est notre inaptitude à nous servir de nos locaux, de la ^--énérosilé publique et de nosressources d argent, emplovons-nousmieux nos ressources en hommes compétents?
L'autre jour, à la Société de chirurgie. le professeur Quenu sest élevé contre la manière dont il est procédé au triage des blessés. Il a demandé que les membres de la Société fiLssent appelés par un tour de garde pour arrêter au passage les blessés urgents que Ton évacue trop loin, et il citait ce fait, qui date de quinze jours : « Une dame de la Croix- Rouge, par hasard, regarde la main d'un blessé ; elle le fait arrêter, conduire au Valde-Grâce, et Qucnu l'opère. II s'agissait d'une gangrène de la main que cette opération a guérie. » Deux jours plus tard, c eut été une amputation du bras.
Je ne rapporte cet incident que parce qu il se termine d'une manière heureuse. C est une règle que je m'impose dans le choix de mes exemples. Mais pourquoi n'avait-on ps s vu ce blessé à l'ambulance? Pourquoi ne 1 avait-on pas soigné à la gare régulatrice;'
A la gare, il serait nécessaire d'avoir des gens possédant des compétences chirurgicales
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et pouvant juger quels blessés doivent subir une opération, quels hôpitaux sont installés pour les recevoir, et même, en certains cas, quels chirurgiens sont les mieux (|ualiliés pour les traiter. C'est un office que rempliraient admirablement les internes en chirurgie et tous les internes des hôpitaux. Ils ont l'habitude de ces décisions rapides. Durant leur service de garde, ce sont eux qui décident de la gravité des ras. et de la nécessité d'appeler le chirurgien. C'est leur métier. Ils pourraient le continuer à l'armée pour le bien général. Au lieu de cela, comme ils ne sont pas docteurs, ils sont utilisés au titre de médecins auxiliaires, c'est-à-dire qu'ils conduisent des brancardiers à la recherche des blessés, fonction que pourrait remplir n'importe quel gradé n'ayant aucune connaissance médicale.
Si ces questions vous intéressent, faites-vous annoter par quelque liomme du métier la liste de nos internes des hôpitaux de Paris. C'est effrayant de voir ce qu'il y en a qui sont aux services de l'avant, où il suffit des plus simples infirmiers.
Il semble parfois que nous nous faisions, un malin plaisir de mettre un maçon oiî il faudrait un charpentier. On connaît telle
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ambulance divisionnaire, c est— à-dire où I on peut, à la rigueur, faije de la chirurgie, où il y a un chirurgien et une foule de médecins de campagne (jui n ont aucune idée de hi chirurgie. Par contre, dans un service de l'avant, où il est matériellement impossible de faire la moindre intervention, on trouve deux chirurgiens de profession et trois internes en chirurgie. Que d'hôpitaux, surtout le territoire, où il y a des lits, des lits et des lits, mais où niaïKpie un chirurgien, où ionctionne parfois un médecin de ville d'eaux, spécialiste fort distingué, mais qui n"a pas eu, depuis quarante ans, l'occasion de faire un pansement ! Et que d éminents maîlies dans leur art, chirurgiens des hôpitaux de Paris comme Mathieu, MarcilJe, Morestin, ou chirurgiens des hôpitaux de Lyon, comme Laroycnne, Desgoultes, Molin, Delore, Leriche, qui n'ont que l'autorité de leur grade de sous-lieutenanl I Je ne plains ni ces maîtres ni ces internes. 11 ne s'agit pas des individus en temps de guerre. Eux-mêmes ne me permettraient pas de les plaindre. Et qu'ils m'excusent de prononcer ici, sans leur aveu, leurs noms. Je considère l'intérêt général, et les regrets que j'exprime vont aux blessés, aux malades. Sans exagérer le pouvoir des guérisseurs, beaucoup
d'existences seraient sauvées par un emploi mieux raisonné des capacités de eiiacun.
Les capacités non plus que la bonne volonté. nul ne songe à les contester au corps médical de l'armée. Et je veux ])ienlot saisir une des occasions que cliacjue jour nous oflre d'apporter mon tribut d'iiommages k nos majors, dont le dévouement chaque jour éclate sur le fi'ont de l'armée. Qu'ds veuillent l)ien comprendre et agréer l'esprit de mes criiiques animées uniquement, comme ils le sont euxmêmes, par la piété patriotiqruî et le souci de nos soldats.
L'un deux, le médecin chef P..., me communique des objections que j'accueille avec déférence et sympathie. La guerre durei-a encore. Avec l'Angleterre et la Russie, nous irons, coude à coude, jusqu'au bout, jusqu'à ce que nous ayons imposé nos condilioiLs aux diverses Allemagncs. Tout en marchant à la victoire, continuons de nous organiser. C'est le sens et le but de ces articles oii j'essaye d'être l'écho du public et le stimulateur du gouvernement.
Le ministre de la Guerre m'écrit : « ... Je vous remercie de m'avoir ainsi transmis les renseignements qui vous avaient été donnés. Mais je tiens à vous dire que le service de
santé a déjà remédié, dans la mesure la [jJus large, aux errements (jue vous m'avez signalés et qui s'étaient produits, pour la plupart, au moment du repli de nos troupes sur l.i Marne. On continue à améliorer chaque jour les dilTérents rouages de ce service, et j'espère cjue vous n aurez plus ;i vous faire l'écho de plaintes semblables à celles ([ue vous m'avez soumises... »
J'invite mes lecteurs et amis à remercier avec moi Millerand et la direction du service de santé, mais je les invite, en même temps, à me continuer leur concours et a ne pas cesser de me documenter, car il faut qu'après un répit, nous poursuivions toujours, d'accord avec 1 Etat, cette campagne de salut public.