L'HISTOIRE DUN DOMESTIQUE
i8 Novembre 1914.
Louis Ganderax mécrit dans le Figaro la lettre la plus émouvante pour me recommander la mémoire d'un soldat écrivain, le capitaine Emile Detanger, en littérature Emile Nolly, qui vient d'être tué à l'ennemi.
« Je VOUS confie le soin, me dil-il, d'honorer par des moyens que vous saurez inventer la mémoire de celui qui témoigna doublement pour nous, par toute sa vie spirituelle et par l'héroïque beauté de sa mort. » Frappé au cours des batailles de Lorraine, Emile Nolly est mort au début de septembre à l'hôpital de Blainviilcsur-l'Eau. C'est mon pays. Ganderax peut être assuré que je ne manquerai pas de l'aire cliaque année un pieux pèlerinage à la tombe de son ami et au champ d'honneur où ce brave combattit jusqu'à la mort. Dès la victoire acquise et la paix signée par les trois puissances, la vie refleurira pour les morts, et toute la Lorraine remerciera ses sauveurs. Les artistes de Nancy et d'Epinal — - n'est-ce pas Madelin, Priant, Prouvé, René Perrout, Sadoul, Hinzelin et les autres? — voudront apporter l'hommage de leur gratitude fraternelle au soldat écrivain qui se sacrifia pour la défense de la Moselle et se mit en travers des hordes d'Allemagne quand elles commençaient à nous détruire corps et âmes.
Ainsi, Louis Ganderax me fait cet honneur de me choisir pour mainteneur d'un héros. Et voici que, dans le même moment et dans le même esprit, Paul Bourget me signale une autre mort glorieuse qui atteint derechef
les lettres françaises. Le comte de Pighelli de Rivasso, comrnan'lant le 2*^ bataillon de chasseurs à pied, fait chevalier de la Légion d'honneur p;>ur action d'éclat, blessé quatre fois et cité à l'ordre de l'armée eût été capable de répondre comme faisait hier un oIBcier qu'on apportait à l'ambulance : « Ce que j'ai de blessures! Je ne les ai pas comptées. Demandez à l'infirmier. » Nous revendiquons le commandant Pighetti de Uivasso pour la confrérie des écrivains à cause d'un beau livre de philosophie qu'il a consacré à l'œuvre de Paul Boiirijjet. J'ai eu l'honneur de le préfacer. Et lui. il signe de son sang la préface de la victoire.
Depuis moins de quatre mois, combien d'artistes déjà à qui nous avons oTert le funèbre laurier! A la veille de cette guerre, j'étais à Dapliné, près d'Antioche de Syrie, et j'en rapportais, ivre de plaisir et de poésie, de longues branches de laurier et de cyprès que j'avais cueillies sur les ruines du temple d'Apollon et d'Artémis. Elles achèvent de se dessécher sur la table oij j'écris cet hommage à nos morts. Mais tous les bosquets du vallon sacré ne suffiraient pas pour tresser des couronnes aux héros qui surgissent par milliers de tous les rangs de notre nation.
Oiie les poètes cependanl redoiîtent de paraître des ingrats, et sils nont pas l honneur de porter les armes, qu'ils songent (pie leur devoir impérieux.' à cette heure, est de placer leur génie comme un miioir clair et lldèle devant le visage suhlime de la patrie. On leur demande qu'ils fixent la mémoire des grands morts, des lieux dévastés, des visages ennoblis et des accents frémissants.
Dans ces sortes de dialogues intérieurs qu'il arrive à chacun de nous de tenir avec soimême, souvent je me fais un scrupule, un reproche de glorifier mes confrères, mes amis qui tombent pour la patrie, et de ne pas savoir célébrer nommément les Français des autres professions qui, noji moins méritants, meurent aussi pour nous tous. Ce n'est pas insensibi- Uté de ma part. C'est que sui' le champ de bataille je vais à ceux dont je reconnais la \oix et que je crois entendre m'appeler par mon nom. Ernest Psichari, Guy de Cassagnac , Albéric Magnard , Charles Péguy, Charles MuUer, Patrice Malion, Pierre Gilbert sont mes proches, mes pairs, et tout naturellement j'aide à les ramasser. xMais ma pensée est parente de tous ceux qui meureiil pour la France. Ma pensée se range avec amitié dans le cortège des plus obscurs et je
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les accompagne d'un long regard, tandis (|ue la Gloire les accueille dans l'ombre de ses ailes.
Qui louerai-je le plus, des vivants ou des morts, également transfigurés par l'esprit de la guerre? Aujourd'hui, chacun se retrempe dans l'esprit national. Les orgues ont recommencé de jouer dans les hautes cathédrales que sont les patries. Les vivants paraissent étroitement reliés à la haute région invisible des morts. Chacun se réunit à toute la race, s'élargit, s'agrandit le cœur jusqu'à Aavre de toute la vie de la nation Au sommet de la hiérarchie militaire, le général de Castelnau fait l'admiration des Français par la discipline sublime qu'il impose à ses sentiments paternels ; au Gouvernement, Paul Doumer, lui aussi, maîtrise sa tendresse, son humanité, pour ne pas se distraire de sa tâche; et loin d'eux, au rang le plus simple, on A'oil briller des vertus égales, plus saisissantes encore dans l'ombre et dans un lieu inattendu.
Laissez que je vous raconte en quatre lignes une histoire prise dans le courant ordinaire des jours, une histoire bien humble et bien grande oij il s'agit d'un domestique.
Ces jours-ci, dans une salle d'ambulance, à
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Paris, un domestique avait disparu depuis quarante-huit heures. Il revient et trouve l' infirmière-major plutôt mécontente :
— Voilà deux jours qu'on ne vous a pas vu. Pourquoi vous êtes-vous absenté sans permission ?
— C'est que je vais vous dire, madame: je suis veuf et j'habitais avec mon garçon qui est parti pour la guerre. On m'a télégraphie qu'il voulait me voir à l'hôpital de V... où il était grièvement blessé. Je suis parti tout de suite, mais à mon arrivée il était déjà mort. J'ai pris ça comme un vieux soldat du Tonkin . Tout de même, c'est dur. Alors je me suis dit : l^uis([ue je suis maintenant tout à fait seul et que je me sens encore bon à quelque chose, il faut que j'aille remplacer mon pauvre garçon à son régiment. J'ai été contracter mon engagement; je vais partir et je viens, mesdames, pour vous faire mes adieux.
Les daines en demeurèrent interloquées d'admiration. Et moi, comme elles, aujourd'hui encore. Qu'a pu être dans son ensemble la vie de ce domestique, de cet homme de peine? Sans doute elle ressemble aux jours de cette lin de novembre oii nous ne voyons Iç soleil qu'un bref instant vers midi, entre deux longs crépuscules. Mais quelle beauté
iiioiale dans ce rayon de sa vie intérieure, c|irà son insu ce pauvre pore laisse percer jusqu'à nous ! On ci'oil voir un grand trait de la religion primitive et retîet d'une rêverie pure qui n'a jamais été corrompue par de froids calculs. Quelle magnifique manière de résoudre le problème de sa douleur I II pense ; A quoi me servira désormais ma vie et ce qui me reste de force? J'avais un fils pour me continuer. Je 1 ai perdu. Eh bien! je ferai son œuvre et, me remettant à sa tâchC; au régiment, je serai son successeur, sa survie et la mienne. Notre sang pourra encore ('ouler pour la patrie.
Ah I qu'elle est belle de haut en bas cette France de 191 4-' Tout y est à recueillir dans notre mémoire, pieusement, et à suspendre pour jamais dans notre maison de famille comme des tableaux devant lesquels les générations viendront prier et se recueillir. Quelle fraîcheur universelle ! Il semble que toutes les âmes soient redevenues neuves et simples. Nous n'avions connu que des chrysalides. La France vient d'ouvrir ses ailes.
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