‹ L'âme française et la guerreChapitre 15 sur 42 · I.K CŒVn DES FEMMES DE F!'.\NCE · texte numérisé non relu

I.K CŒVn DES FEMMES DE F!'.\NCE

if) Novembre 191 'i.

On croit qu il est perdu, le génie des hommes qui sculptèrent au Moyen Age les \ ierges de compassion, en mémoire des douleurs de la Mère de Dieu au pied de la (!lroix. Mais prenez en main celle lettre trouvée dans un fourgon de train de blessés. Prenez, lisez et vous saurez que si l'envahisseur barijare dt'iruil les chefs-d'œuvre de Reims et de nos églises rurales, ce qui les inspira ne s'est pas épuisé. Sous le sein des femmes de France subsistent un pur trésor de pi lié et cette ame même que nos aïeux avaient appelée et placée dans la pierre des cathédrales. La guerre nous restitue neufs et simples. Nous étions devenus des aveugles, mais la plus vieille beauté française s'élance de l'ombre et nous apparaît, et les grandes heures de la bataille, cloches d'alarme, cloches de victoire, nous ont ranimés, nou"s ont ramenés à la nature vivante, à la vérité du fond de notre race.

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Écoutez ce que les mères françaises écrivent à leurs fils. Non pas une, mais toutes, chacune a sa manière. C'est une lettre glissée des mains d'un soldat blessé que nous n'avons pu retrouver. Le caractère général d'une telle eflusion, la certitude qu'elle sera accueillie par le respect unanime m'excusent de mettre sous les yeux du public ce pauvre papier sans orthographe, ni syntaxe, ni ponctuation, papier royal pourtant, où palpite un cœur formé par des siècles de discipline noble et savante, et tout— puissant sur tous les cœurs qui se souviennent :

Mon cher enfant.

En réponse à ta lettre qui nous a fait grand plaisir. Nous l'atendions avec anxiété. Voilà dix jours que tu la faite. Depuis ce temps, les événements on du bien changer et recevras-tu la mienne. Oui, je l'espère. Je dois te rassuré d'abord sur le sort de ton père il est rentrer il na été parti que trois jours, le temps de conduire un détacliement à Bourges, mais il pourrait se faire qu'il recommencerai. En tous ca il ne reste au foyer qu'une place vide, mais qu'elle est grande !

Mon cher enfant tu me parle de sacrifice ; oui, cent est un, et je puis te le dii-e cest bien le plus grand que Dieu puisse me demander. Cepandant je courbe la tête sous sa main puissante, .le me dis parfois que je lai mérité : mais toi tu ne dois pas payer (non je me refuse à ci-oir).

Enfant chéri, lu me parle du devoir et de l'honneur. Je n'ai jamais douté que tu t'y rangerais. Oui,

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mon fils, Ihonncur du soldat est detre sur le champs de bataille lorsque la patri est en danger, et le devoir du Chrétien est de se préparer à paraître devant Dieu, lame innocente et pure. Tu voix ou je veux en venir. \ a, mon enfant, va avec la bénédiction de ta mère et (le ton père et celle bien plus puissante de ta mère des deux. Je te laisse sous sa sainte protection, invoque la dans le danger ; elle sera toujours là pour te protéger et t'abriter car dans des moment si tragique le secovn's ne peut venir que du ciel.

Tu me dis aussi daccepter avec courage, hélas parfois il me fait défaut, cependant je tacherai de me résigner et j'espère te revoir malgré tout. Je termine.

Reçois, cher et bien aimé enfant, toutes les tendresse et tous les baisers les plus doux de ta mère ([ui voudrait pouvoir voler ver toi.

(Signature. )

Si lu à besoin d'argent et qu'il peut te parvenir fais nous 1(^ savoir.

Je me tais un instant pour vous laisser relire. ..

Quelles paroles jaillies de tout Tètre ! Quelle dignité dans l'expression ! Reconnaissez le son des grandes âmes. Qui de nous sait un chant plus juste et d'une discrétion plus noble dans la tendresse et la douleur extrêmes? C'est ainsi que nous parle au portail des églises l;i dame des cicux. la dame du ciel de France. ( i est le langage enseigné, depuis des siècles, aux femmes de cliez nous, langage parfait de modestie et de mesure dans la passion, langage des chefs-d'œuvre classiques.

Chez cette paysanne, le trouble, l'angoisse et la raison s'équilibrent et haussent l'amour maternel h son point de perfection. Que son fils soit blessé, elle ne s'évanouira pas. Stahat mater dolorosa. C'est la doctrine du haut Moyen âge, qui précède, annonce l'héroïsme cornélien. La Vierge contemplait debout les blessures de son fils. Pourquoi ? Parce qu'elle y voyait, non le signe de la mort, mais le signe du salut du monde. Ainsi les mères françaises de 191/i. auprès de leurs fils soldats, songent au salut de la France. Il se mêle à la tendresse de cette lettre quelque chose de grave et d'universel.

J'ai le goût des papiers rares et précieux qui nous rapprochent des grands esprits. Que ne donnerais-je d'une première édition du Cid, ou d'un exemplaire à'Eslher signé, dédié par Racine aux jeunes filles de Saint-Cvr. Mais cette lettre d'une femme illettrée, ce papier écolier taché passe les reliques les plus somptueuses de l'art, et l'ayant lu, relu, copié, je l'ai replié avec un respect religieux. Je venais de voir dans l'ombre la source d'où découle depuis des siècles le génie de notre race.

La douleur s'introduit chez les êtres pour y faire apparaître toute la beauté morale que

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peut produire leur nature. C'est ce qu'ignorent les Prussiens. Toujours envieux de la nation chevaleresque, ils ont voulu renverser à terre nos maisons de certitude et de foi, et nous livrer aux inquiétudes de l'esprit. Ils croyaient notre trésor d'âme gaspillé dans nos vaines disputes, et morte pour jamais l'antique sérénité. Mais dans le même instant qu ils jetaient ce cri de mort, ce cri de haine joyeuse au vieux monde du sentiment, leurs injures nous révulsaient et l'esprit de sacrifice transfigurait notre nation. Ils ont mis des ruines au cœur de Reims et de nos villages de Lorraine et du Nord et de l'Ile-de-France , cl voici que la France entière devient cathédrale nationale. Tous les Français sont unis, et même les ennemis des croyances se sont soudain reconnus fils de ceux qui, le long des siècles, ont prié dans les vieilles maisons de prières. Nous reprenons le sentiment de notre unité. Toutes les épaules des hommes se touchent dans la tranchée ; tous les cœurs des femmes s'accordent.

Le cceur des femmes de France n'est pas cet instinct, cette ingénuité des premières hevu'es du monde, voisine encore de l'innocence animale ; c est une pensée hrvilante, épurée, issue de la plus savante civilisation,

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dont elle dépouille les parties matérielles pour être tout amour et raison. Il fut formé, de génération en génération, dans les chapelles profondes de nos églises auprès du sépulcre ; il se conforte et se revivifie, aujourd'hui, dans le fourgon du train des hlessés, auprès du lit des ambulances, et. porté par deux ailes de patriotisme et de charité, il vole en gémissant au-dessus de nos soldats sur le champ de bataille. Mais, que dis-je? en gémissant ? \on pas ! Relisez cette lettre exemplaire d'une mère. Les cœurs des femmes françaises, comme un vol d'oiseaux divins, accourent à l'armée pour admirer et assister d'amour les sauveurs de de la patrie.

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