LES SAVANTS ALLEMANDS PRIS LA MAIN DANS LE SAC
20 Novembre 191 '|.
Les Allemands sont prêts a tout mobiliser. On trouve dans leurs rangs des enfants de seize ans et des barbons de soixante. Leurs intellectuels font rage. Les journaux publient aujourdhui deux lettres très curieuses du professeur Adolf Lasson, « professeur célèbre
(le rUniversité de Berlin », Lisez-les pour vous divertir un peu dans ces mois tragiques. Ce sont des objets autour desquels on tourne, comme autour d'un animal de ménagerie. Le célèbre professeur est certainement mégalomane. Et l'intéressant, c'est qu'il participe dune folie collective. La puissante Allemagne a perdu la tête. La nécessité contraint les peuples à se réunir pour mettre la camisole de force au colosse que la manie des grandeurs a rendu furieux.
Le mal est dans toutes les parties de l'Empire. Je prie mes lecteurs de m'excuser si je leur parle aujourd'hui d'une question qui tout d'abord pourra paraître un peu spéciale. Nous allons saisir sur le vif la science allemande en train de mentir volontairement, par orgueil, et pour prouver que l'Allemagne a toujours été kolossale. Cette démonstration a son intérêt général. Il n'est pas inditTérent de faire voir à quel degré d'indignité ont glissé les savants d'outre-Uhin. Quelques personnes, en dehors de nos frontières, ont pu être émues par le manifeste des intellectuels d Allemagne. Nous ne perdrons pas notre temps, si nous faisons connaître rabaissement professionnel et l'insincérité de ces hommes d'étude.
L'Allemagne n'a plus d'écrivains ni d'artistes. Comment serait-elle capable de créer de la beauté, puisqu'elle a perdu le tact et la mesure. Voilà des années que, sous l'action nocive de la Prusse, la rêverie germanique, ne cherchant plus ses formes dans le mode latin, se perd en nuages massifs ou bien se tourne vers la politique où elle ne peut produire que des désastres. Je ne nie pas la sombre poésie de destruction dont s'enivrent les intellectuels germaniques, mais leur pays en mourra. Les diverses Allemas:nes ne tarderont pas d'éprouver et de comprendre combien elles eurent tort de confier leurs destinées à des rêveurs forcenés qui s'enivrent, comme ils feraient des poèmes de Wagner ou des grandioses paradoxes de Nietzsche, d'une conception de la force et du pouvoir universel empruntée à Attila. Dès maintenant, les diverses vertus allemandes sont dénaturées, faussées, abolies.
Ces terres d'Allemagne, aux yeux même de ceux qui les voyaient désertées des Muses divines, passaient pour nourrir une armée de travailleurs à lunettes, scrupuleux, méthodiques, lourds et pédants, mais offrant les plus sérieuses garanties. Leurs noms au bas d'un manifeste pouvaient avoir, à défaut d'éclat, du poids. On se disait ; (c Ils affirment des faits.
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Ils onl dù les contrôler avec une exaclitude scientifique. » Eh bien ! écoutez ce qu'il faut penser de leurs scrupules dans leurs travaux professionnels :
Mon éminent confrère et ami, M. Ernest Babelon, de l'Académie des Inscriptions, vient de me raconter un fait qu'il est intéressant de verser dans la circulation, car il peut contribuer à disqualifier cette érudition allemande que l'on savait balourde, et qui, on va le voir, sous les influences de la mégalomanie allemande, est devenue parfaitement malhonnête.
Tous les érudits, me dit Babelon, connaissent les textes de César et de Strabon qui affirment, sans ambiguïté possible, que le pays des Medlornatrlqaes , c'est-à-dire le pays Messin, s étendait de leur temps jusqu'au Rhin. Ces textes le disent formellement, et jamais personne, jusqu'ici, n'avait contesté leur véracité et leur authenticité. Ils font foi, sans aucune objection, aux yeux d'ErnesJ Desjardins dans sa Géographie de la Gaule romaine.
Mais voici qu'un érudit réputé de haute envergure, M. Alfred ivlotz, dans ses Etudes sur César, dont la préface est datée de « Strassburg im Elsass », en 19 lo, a entrepris. dan« le but évident de germaniser l'Alsace-Lor-
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raine, de démontrer que les Commentaires de In guerre des Gaules de Jules César ont un caractère purement littéraire et qu'ils n'ont nullement la valeur historique qu on leur a attribuée jusqu'ici.
En particulier, les renseignements ethnographiques et géographiques qu'ils renferment ne sont que des interpolations sans valeur documentaire empruntées par César à des écrivains plus anciens qui ne connaissaient la Gaule que par ouï-dire ou par des racontars de marchands venus à Marseille. Parmi les passages qu'il faut considérer comme interpolés, Klolz signale celui qui donne pour limite le Rhin au pays gaulois des Medioma— trices. Il faut rejeter cette donnée accueillie par César et Strabon : jamais le terri-, toire du pays Messin ne s est étendu jusqu'au Rhin.
Une autre production de 1 érudition allemande contemporaine, c'est la carte de la Germanie et de la Gaule, dont la nouvelle édition publiée par Richard Kiepert est de 191 4- Ici. comme déjà dans la première édition, les limites politiques des anciennes civlto/esdela Gaule sont systématiquement omises, comme s'il était impossible de les établir, et comme si les sources sur lesquelles ces divi-
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slons s'appuient, César, Slrabon et autres étaient sans valeur.
Rendant compte de cet ouvrage, M. Camille .lullian n hésite pas à dire : « J'ai été fort dérouté en ne voyant pas indiquées les limites des cités... Supprimer l'indication de ces frontières, c'est se débarrasser d'une dilficulté avec une insigne désinvolture, c'est négliger comme non avenus tous les efforts de la science depuis Sanson d'Abbeville. Je dirai toute ma pejisée : c'est faire faire à la science un formidaljle bond en arrière. » Et en terminant son complerendu critique, l'éminent historien de la Gaule ajoute : « ,fe ne veux pas continuer cette besogne : elle m'a affligé à faire. Il fallait la faire... Au-dessus des amours-propres nationaux les plus légitimes, nous plaçons le désir de ces choses élernelles qui sont la vérité, l'eflort vers le mieux, la discipline du travail, le scrupule de la science >->. (Revue des Etudes anciennes, janvier-mars 1914- )
Enfin, Camille Jullian, revenant sur les Cœsarsludlen de Klotz, devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n'a pas eu de peine à faire bonne justice des prétendues interpolations des Comme nlaires. « Les savants allemands, a-t-il dit en substance, ont. déclaré les textes de César et de Strabon dé-
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pourvus de toute valeur et viciés dans leurs sources. Le passage de César serait tout simplement une interpolation. Ces messieurs l'affirment, mais ne le démontrent pas. Quant au passage deStrabon, il aurait été copié chez Timagène, un Alexandrin qui écrivait à Rome au temps d'Auguste et ne connaissait la Gaule que par ouï-dire.
Cette assertion est sans vraisemblance, répondent les savants qui ne sont pas allemands : Strabon ne cite Timagène que deux fois, pour tles anecdotes sans importance ; il s'est peu servi de lui; il n'a pas dû l'employer du tout en ce qui concerne la Gaule, puisque cet Alexandrin ne la connaissait pas. 11 s'est servi d'écrivains qui sont venus en Gaule. Ses vrais sources sont Posidonius et César même.
César affirme que les Mediomatriques allaient jusqu'au Rhin. Pourquoi se serail-il trompé? Il connaissait directement et d'expérience propre le pays, et ce qu'il dit est tellement conforme à la vraisemblance ! Les Mediomatriques maîtres de Metz devaient naturellement, par le col de Saverne, s'étendre jusqu à Strasbourg. Un peuple gaulois, maître d'un versant de montagne, tenait à occuper l'autre versant. Les peuples gaulois guettaient toujours, pour s'y installer, le bord des grands
fleuves. Et dans le nom même de Mediomaliiques, dans le radical Matra, on reconnaît le Jiom de la principale livière de la basse Alsace, la Moder.
Je vous donne là le résumé d une communication faite par Camille Jullian à 1 Académie des inscriptions. Jullian est l'élève et le continuateur de Fustel de Coulanges, qui fut un grand savant honncle homme. Au milieu de l'approbation de ses confrères. (Jamille Jullian, spécialiste en matière de cartographie, a conclu par cette phrase pleine d'un juste dédain : ce Tenons-nous-en à l'opinion courante et laissons les Mediomatriques qui étaient Gaulois venir jusqu'au Rhin. »
Que telle soit la vérité historique, les historiens et géographes allemands le savent parfaitement. Cependant ils se sont mobilisés, dès qu'ils ont reçu le mot d'ordre antifrançais, pour étayer une opinion utile aux nianœuvres politiques des pangermanistes. C'est un bel exemple de formation en masse, mais qui ne leur réussira pas plus qu'à Dixmude. On taxera universellement de mauvaise foi leurs livres récents sur la Gaule préromaine et romaine et les commentaires dont leurs cartes sont accompagnées.
Je tenais à signaler ce scandale au grand
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public, encore qu il mail conduit à transcrire ici des explications un peu spéciales. Quand tous les professeurs de l'Allemagne, avec une intransigeance hautaine, déclarent au monde que seuls les documents d'origine allemande méritent créance, il est bon de les faire voir fabriquant de la fausse érudition par ordre et de les surprendre la main dans le sac.