‹ L'âme française et la guerreChapitre 17 sur 42 · OÙ NOUS EN SOMMES · texte numérisé non relu

OÙ NOUS EN SOMMES

3 1 Novembre iQi^-

Il y a des personnes qui hochent la tête et qui disent ; « C'est long. « Je les comprends trop : elles songent à nos soldats dans les tranchées où tombent la mitraille et la pluie; elles s'attendrissent sur ces braves dont le cœur ne s'émeut que s'ils pensent à leurs familles. Oui, c'est long, c'est lent, mais que le généralissime soit loué de cette lenteur, dont l'Allemagne est en train de mourir!

Je reviens de l'armée. Cette semaine, j'ai eu l'honneur de faire une visite a nos frères dans les tranchées. Je la raconterai en détail à mes lecteurs. Aujourd'hui, rien qu'un mot pour

leur dire : « Tout va admirablement bien. » J'ai recueilli des chefs et des soldats la certitude que les Allemands ne passeront pas, que leur offensive est brisée. C'est une force militaire de premier ordre et telle que le monde n'en avait jamais vue, qui s'est jetée sur la France; mais la France, avec une préparation matérielle insuffisante, s'est groupée de toute son ame autour du grand état-major et comme un splendide boxeur dont tous les membres obéissent d'une manière foudroyante au cerveau, elle a fait face, elle a lutté, e'ie s'est équilibrée avec le monstre. Long corps à corps! Et maintenant, elle sent qu'il s'épuise, elle le tient. Qu'elle dure encore quelijues secondes ! Il faiblit, il va désespérer. .Mort à l'Allemand, à l'agresseur!

Voilà, mes amis, la méthode de Joffre.

Elle est lente? Non pas. C'est la plus lapide et la plus sûre. Pas encore quatre mois de guerre et déjà le mégalomane, l'Allemand dont le délire pouvait épouvanter l'Europe a plus qu'à demi sa camisole de force. Il fait rage, mais sa méthode violente elles effroyables sacrifices qu'il consent n'empochent pas qu'il perd chaque jour du souflle et du terrain.

« Que les armées de l'Allemagne s'usent, c'est possible, dit un pessimiste, Mais elles

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occupent toujours une partie de notre territoire. M Sans doute, elles l'occupent et le dévastent et nous font verser des larmes de sang. Mais en sont-elles plus fortes?

La grande affaire pour les alliés, c'est d'anéantir les Allemands . Eh bien ! ils s offrent mieux à nos coups, quand ils sont répartis sur cette immense ligne de cinq cents kilomètres et quand ils emploient une partie de leurs troupes à assurer leurs communications avec leur pays, que s'ils se ramassaient derrière le Rhin, (^e que Jolîre recherche, c'est d'épuiser l'ennemi en se ménageant luimême, etc'est de le retenir pour que les Russes puissent faire leur besogne. Laissez-le construire patiemment, pour qu'elle soit plus solide, la victoire de la France.

Au début de la guerre, le gouvernement allemand et son grand étal-major ont dit très haut et très clair : « 11 faut que nous mettions tout de suite la main sur Paris. C'est pour nous une question de vie ou de mort. » Ils n'ont pas Paris; ils ne peuvent plus l'avoir. Après qu'ils en furent repoussés, ils ont tout tenté : sur le front de l'Est et dans les Hautsde-Meuse, sur le front de l'Aisne, sur le front de la Somme, et puis entre la Lys et la mer. Dans le même temps ils s'épointent, s'essouf-

fleol, S amaigrissent contre la multitude croissante des Russes. Ce qu ils ont parfois de succès partiels, c'est à la Pyrrhus. Désormais, pour eux, la sagesse serait qu'ils fissent une défense la plus longue possible, aux moindres frais possible, et qu'ils se ramassent sur leur territoire comme dans une tour. Ils le savent et depuis des semaines prennent à cet efiet des dispositions. Mais ce sera avouer au peuple allemand la défaite et l'empereur hésite, s attarde, n'ose pas.

Tant mieux! Si cruel qu'il nous soit de voir la terre française piétinée par ces Barbares, félicitons-nous que des raisons politiques les empêchent d'obéir à la raison stratégique. Félicitons-nous qu'ils s'obstinent en sacrifices impuissants, sur cet immense champ de bataille. Ils occupent la Belgique, une partie encore de la Franco. C est dur pour nous: ce nous serait plus dur d'aller les chercher dans leur terrier natal. C est encore éparpillées ainsi que leurs masses s'ofifrent le mieux k nos coups.

Voyons clair. Les Allemands, qui, au début de la guerre, avaient la force, mais non la santé de l'esprit, continuent d'agir selon leur conception forcenée, et saignent impitoyablement leurs meilleures troupes. Joffre. dans

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ces trois mois, vient de sauver la civilisation. Est-il un homme dans l'univers pour méconnaître que la tâche de Joffre est aujourd'hui plus aisée qu'au i'' août 191/1?

Nos soldats le savent et se sentent plus forts, en face d'un adversaire diminué. Je viens de les voir dans leurs tranchées, à quelques cents mètres des tranchées allemandes. lis sont, tous, confiants dans le chef, qui, s'appuyant sur de tels braves, déclare qu'il répond des destinées de la France.

Acceptons, en faisant notre acte de foi et d'amour, des lenteurs qui sauvent la Patrie. Pour ma part, nayant jamais douté du succès des trois alliés, je déclare pourtant que la domination que nous avons prise, en trois mois, sur un adversaire formidable, dépasse tout mon rêve, et que, si lourd, si long, que soit encore l'elTort à fournir, le miracle est réalisé. Encore trois mois de sacrifices, (jue jamais nous ne saurons assez glorifier et bénir, et vous entendrez le gémissement des Allemagnes...

P. -S. — On m'écrit de Rambervillers que, dimanche dernier, on a ramené dans cette noble petite ville (décorée de la Légion d'honneur pour sa vaillance en 1870, et qui, hier

encore, se montra si ferme devant rennemi héréditaire), les corps des nombreux soldats tombés tout autour d'elle, dans les batailles de septembre. Gomme on ne pouvait pas les faire passer par l'église, à cause de leur nombre et de leur décomposition, avant de les déposer dans leurs lombes glorieuses du cimetière, on a dit sur eux une messe en plein air. D'où procès- verbal pour exercice public du culte en dehors de l'église !

Quelle aifrcuse mesquinerie ! Que ce procès-verbal est vilain! 11 sera blâmé par tous. Je voudrais pouvoir en télégraphier au député du pays, M. Abel Ferry, qui se bal à l'armée, et qui ne peut vouloir disputer aucun hommage à ses camarades tombés au champ d'iionneur. Je tlemande pourquoi l'admirable service des morts, auquel il me fut permis d'assister, entre Gei"béviller et Moyen, serait licite et pourquoi la messe de Rambervillers coupable?

Mais je suis sûr qu après réflexion celui qui a pris cette mesure, sentira, reconnaîtra loyalement que l'heure n'est pas aux petites choses ' ni aux petites gens, et que nous ne saluerons jamais trop, a couvert et en plein air, les héros morts pour la Patrie (i).

(i) M. Malvy m'a fait savoir qu'il me donnait raison.

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' \\ Il

AU MILIEU DES SAINTS l)K LA FRANCE

33 Novembre 19 1 4-

Je viens de visiter quelques-uns de nos soldats dans nos tranchées de première ligne , et de leur dire notre admiration, notre recon= naissance unanimes. Saurai-je vous donner une lointaine image de leur vaillance, de leur misère qu'ils nient, enfin de leur émouvante perfection ? Laissez-moi d'abord vous taiie quel était mon compagnon et dans quelle partie du front il m'a promené. Je serai plus ù l'aise en ne citant ni les lieux ni les oiïiciers. Et l'expression de ma gratitude saura toujours rejoindre, du plus élevé au plus modeste, ceux qui m'accueillirent, la semaine dernière, avec une amitié dont je suis profondément touché.

Par une pluvieuse après-midi, vers les deux heures, un officier et moi, nous sommes descendus d'une voiture au bas d'une longue côte. Et tandis que l'auto se rangeait, s'effaçait, nous avons gravi la courte montée pour atteindre l'immense plateau.

LES SAINTS DE LA FUANCE IIQ

Arrivés là-haut, nous sommes sous la lorgnette des Allemands, à quelques kilomètres de leurs batteries. Mais nul Allemand, nul danger. Ils réservent leurs projectiles pour les officiers et les patrouilles, et dédaignent de tirer sur un ou deux simples soldats. On m'a revêtu d'une capote et d'un képi; mon compagnon a dissimulé son grade, et le troupier qui s'est chargé de mes ballots de tabac et de chocolat suit à quelques pas.

Ainsi nous cheminons sans encombre, sous la pluie, jusqu'à ce que s'offre une déclivité du terrain dont nous profitons pour nous mettre hors de vue.

C'est une gorge assez profonde et qui abrite notre artillerie. Les voilà donc, nos 76! Je leur tire mon coup de chapeau. Ah! les braves pièces ! Faut-il qu'elles soient rustiques et légères pour évoluer dans cette boue effroyable, ces terres défoncées et ces marécages ! Elles ne craignent rien, ne s'embourbent pas, grimpent, descendent et, me dit mon guide, après quatre mois de guerre n'oflrent aucune trace d'usure.

Nous nous éloignons de ces vaillantes et charmantes collaboratrices pour remonter sur le plateau, à la hauteur d'un taillis oi'i nous entrons et qui nous masque.

Nul promeneur, comme bien on pense.

C'est la solitude d'un bois dans l'extrême automne sous la pluie. Rien que le tapage amical de notre '5 et (|uelques répliques ennemies. Nous avançons en écartant les branches, en pataugeant dans l'humus détrempé, et mon compagnon qui s'oriente, me montre bientôt près de la lisière, mais encore sous les arbres, l'entrée du « boyau de cheminement » par où nous allons gagner les tranchées.

C'est un petit fossé d;ins la glaise, analogue à ceux qui bordent nos routes, mais plus étroit et plus profond, tout neuf, tout frais et qui serpente. Il y a quelque chose d'élégant et de plaisant, quelque chose des jeux de Fenfance, un souvenir de Fenimore Cooper et de Gustave Aymard dans ce sentier de guerre qui s'en va mystérieusement depuis ce fourré, nous mener au milieu de nos camarades.

Mais, avant de nous y engager, mon compagnon m'indique à la lisière même du bois, dans un buisson couvert d'oiseaux et tout en ramages, une petite cabane.

— C'est un poste de commandement, me dit-il. C'est là que le général de brigade se porterait en cas d'attaque pour observer et pour diriger son monde.

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Nous y entrons afin de prendre une vue d'ensemble, un tour d'iiorizon. Quelle immense solitude! Aucun obstacle à l'œil. C'est un vrai tapis de billard. Et quelle tran(|uillité ! De moi-même, j'irais me promener tout droit à la recherche d'un coin qui olTiît un peu d intérêt.

— Ah! vraiment? me dit mon compagnon : eh bien! celte lis'ue à notie droite, là tout près, ce sont nos tranchées. Et là-bas, ce village... Mais prenez ma lorgnette.

— Ces maisons sans toil. cette église toute trouée?

— C'est l'arrière des Prussiens. Leurs tranchées sont plus près de nous. là. devant ces terres grattées.

Je regarde cette immobilité cjui s'étend à l'infini. Je vois ce que l'on n'a jamais vu. ce que l'on ne reverra peut-être jamais : le champ d'une bataille commencée depuis six semaines et où les vivants, après avoir enterré les morts, se sont terrés eux-mêmes pour mieux combattre ; une guerre de siège, mais oii l'on n'assiège aucune place forte, seulement des villages et des bicoques éparses, qui coûtent plus cher à enlever et à défendre que ne coûtèrent Sébastopol, Saragosse, Numance et Carthage.

Mais allons voir- nos frères! Nous nous engageons dans le cheminement qui nous conduira aux tranchées de première ligne.

Peu profond au début, il s'enfonce bientôt de manière que le regard seul passe entre les légers remblais de la terre rcjetéc à l'extérieur. La pluie tombe à torrents, la boue est glissante. Pour marcher , je prends mon appui avec mes coudes sur la terre jaunâtre et gluante des parois. On va lentement. A tous instants nous trouvons des embranchements de couloirs, et plusieurs fois mon guide me quitte pour s'orienter et essayer quelques-uns de ces corridors innombrables que les sapeurs multiplient chaque nuit.

Enfin, on entend des voix; nous sommes aux premières lignes; nous tombons sur les nôtres :

— Bonjour, mes camarades !

Les voilà bien étonnés de voir ce pékin, en demi-uniforme, dont ils ne s'expliquent pas trop l'apparition. Et moi, bien ému de leur serrer la main. Ils sont tout roides, à cause de leurs nombreux vêtements épais et de la boue séchée qui les enveloppe d'une sorte de carapace. Quelques-uns ont sur le dos des sacs vides en grosses toiles ; d'autres s'abritent sous des morceaux de tôle plissée, qu'ils appuient aux deux parois de la tranchée. Cette

vie de lutte fait briller leurs yeux dans leurs visages broussailleux, en laissant sur tout leur être une vague expression do sommeil. Ils mécoutent avec la charmante politesse naturelle des paysans et avec un bon sourire, leur dire :

— J'arrive de Paris pour prendre de vos nouvelles et pour vous apporter des cadeaux.

Mais un sous-lieutenant vient à notre rencontre. Présentation en règle. C'est un colonial nommé officier sur le champ de bataille, étonnant de courtoisie, d'agréable langage, de liberté d'esprit. 11 me mène dans un bout de Iranchée. recouvert d'un toit de branchages et de terre, oij l on a ménagé pour s'asseoir une marche au bas de la paroi. Nous nous installons. Tout ce qui peut v tenir de soldats nous suit, nous entoure, et nous causons. Il fait bien frais et bien sombre dans cette catacombe; mais, en deux mots, c'est d'une beauté religieuse.

Que me dirent-ils? Qu'on n'a pas à se plaindre pour la nourriture; la viande fraîche arrive tous les jours. Seulement, il fout la cuire, et cela ennuie, alors on préfère « le singe », qui est de la conserve de bœuf. Le mieux, c'est de le manger avec des oignons, pour lui donner du goût.

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— Comment dormez- vous?

— De temps à autre. On s'arrange. (Je regarde le sol, boueux jusque sous cet abri.) C'est plutôt de jour qu'on repose, tandis qu'une équipe veille. La nuit, on travaille à poser des fils de fer, à creuser les tranchées, en évitant de frapper trop fort suiles piquets, parce qu'au premier bruil la fusillade commence. Au reste, il y a des usages : le matin, des deux côtés, on se laisse le temps de faire sa toilette. Pendant une demi-heure, on monte sur les tranchées, on se débarbouille. Et puis, ils ne tirent jamais sur notre voiture de ravitaillement, ni nous sur la leur. On les entend bien, les voitures qui arrivent, le soir, dans le grand silence, mais de part et d'autre on les respecte. De même, la nuit, les hommes de garde, Français ou Boches, placés bien en avant des tranchées et tout près les uns des autres, s'abstiennent de se tirer dessus.

Est-ce assez frappant, ces coutumes qui s'établissent sans convention expresse ! cette nécessité qui tend k recréer des mœurs? Mais tout cela qui, à distance m'intéresse bien fort, n'est pas lessentiel de ce que nous avons à nous raconter, mes chers compagnons d'un instant et moi, sous ce toit de branchages, où

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nous causons tout en fumant, .l'ai à leur dire l'amitié et la gratitude que, tous, nous éprouvons pour eux :

— D'un bout à l'autre du pays, on ne parle que de vous. On sait qu'on vous doit la sécurité de Paris, de nos villages, de toutes les femmes et des enfants. Chaque matin, on s'aborde en disant : « Ils ont eu la pluie, cette nuit », ou bien ; « La journée ne sera pas trop mauvaise pour eux. » Des qu'elles ont une minute, les femmes travaillent pour vous. Le tabac et le chocolat que je vous apporte là, c'est d'elles encore qu'ils viennent. Mais vous recevez bien leurs envois?

Us m'approuvent tous, de la têle. Us savent qu'on les aime. Et le sons-lieutenant tire, de ses lourds vêtements raidis, un petit papier et le lit. C'est un billet qu'ils ont trouvé dans un paquet de vêtements chauds :

« Acceptez, soldats de la France, ces vêtements qu'ont faits pour vous les femmes de France. Celui que vous recevez là, il a peutêtre été tricoté par votre mère, par votre femme, par votre sœur, ou par voire fiancée. »

mit et puis s'arrête, à cause de son émotion.

Comme c'est extraordinaire et noble, ces hommes qui, dans la vie la plus dure et la plus périlleuse, produisent en surabondance

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les sentiments délicats I Ils s'attendrissent sur des absentes et sur des inconnues ; ils se dévouent aux idées pures. Tout est vide autour de nous. Rien que du ciel indéfiniment sur de la boue. Mais ce vaste désert est rempli des images invisibles de la famille, de la Patrie, du Devoir et de ITIonneur. Je suis au milieu des saints de la France. Il me semble que j'ai rejoint nos plus lointains aïeux dans le fond des âges primitifs, et en même temps je sais être là avec l'élite de l'humanité, combattant pour sauver la civilisation.

— Au revoir, mes chers amis. Embrassonsnous.

Nous sommes sortis du ce salon », et debout dans la tranchée, par-dessus les remblais, tandis que la nuit descend, je regarde. Ils m'expliquent l'horizon. Là-bas. au pied de ce petit bois déchiré, ce sont des lombes. Us les ont creusées pour y enterrer des camarades. Dans les betteraves, à droite, ces taches sombres, ce sont des cadavres, des braves gens tombés dans un effort malheureux vers les tranchées des Allemands, et que ceux-ci ne laissent pas ramasser. Cette vue peine mes compagnons. Ils y reviennent à plusieurs reprises. On se tait. Le temps de faire mentalement une prière.

Le sol détrempé, la lumière jaunâtre, le silence, ces tombes, tout concourait à une même sensation, et ces trois cadavres demi liquéfiés faisaient le centre et comme l'idée commune de cet horizon et de nos âmes. Un immense espace vide s'étendait sur nos têtes. Je n'ai jamais vu autant de ciel que depuis ces trous meurtriers.

i;ago\ie dans les étangs

2'\ Niiveml)re i(ji4-

L autre jour, au soir, en quittant les tranchées de première ligne, nous avons circulé, pour serrer la main de nos soldats, dans les abris à flanc de coteau où, de trois jours en trois jours, ils viennent se reposer. Et puis, afin que je voie un peu nettement les Prussiens, on m'a mené dans un petit bois, à trois cents mètres de leur ligne. L'un d'eux était en avant, debout entre deux pommiers. Nous le regardions. Il nous regardait. Et des deux parts nul geste.

Le crépuscule descendait. Entre cet homme

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et nous, dans les betteraves, des cadavres gisaient, qu'ils ne laissent pas ramasser. Je n'oublierai jamais ce coin d'borizon sinistre, et le rapport des êtres et du paysage à cette minute. Est-il possible que nos riches campagnes soient devenues celte désolation ? que l'élite morale et physique de la France soit terrée dans ces tanières de bétes, et que des idées de haine et de mort occupent seules les millions d'individus qui, sur l'immense ligne de bataille, s'alTrontent ? Oue rêve, devant moi, ce Prussien qui m'observe dans la brume du soirP II songe à m'anéantir, et, moi. de même, à le supprimer. Ce sont des circonstances oii l'esprit le plus particulier s'en va avec les autres, où nulle âme ne fait bande à part. Le devoir est évident, certain Mais comme ses racines plongent dans la nuit !

En vain mon compagnon, mieux expérimenté que personne dans les choses de cette guerre, continue-t-il à me donner mille détails les plus intéressants. Derrière les faits s'élève une épaisseur de mystère. Et tandis que nous repartons à travers l'espèce de lande qu'est devenue cette campagne, j'ai même cessé de le questionner.

De temps à autre, nous croisons des gens à nous, en train de faire la cuisine dans des

dépressions du plateau. Ils rient, s interpellent. Puis nous rentrons dans le silence et dans la nuit, qui s'épaissit. Cette fin de notre visite aux avant-postes ressemble à un retour de chasseurs attardés, en automne, mais il s'y mêle une anxiété extraordinaire du cœur. Jamais je n'ai ressenti une aussi vive émotion de fraternité cpie dans cette journée; jamais, un plus profond sentiment du mystère où Ijaignent nos existences.

Tout autour de nous régnait maintenant un silence inimaginable et l'on distinguait avec peine les objets à cinquante pas.

— Attention! me dit mon compagnon, vous avez la rivière à votre gauche.

Nous arrivions, en effet, au point où le plateau est brusquement déchiré par une profonde vallée, et en me penchant je vis, tout en bas, au pied de notre falaise, des étangs immobiles sous de grands peupliers. Leurs eaux brillaient d'un éclat sinistre à travers les déchirures d'un linceul de brouillard. Et de mornes vapeurs s'en levaient, qui se groupaient en grandes niasses mouvantes.

— Voilà, dis-je, le royaume de la désolation.

— Nous y avons vu et entendu, pendant cinq jours, un Allemand blessé que personne ne pouvait relever. Il faisait partie d'une patrouille

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sur laquelle nous avions lire. Ses camarades se sont sauvés sans prendre aucun souci de l'emporter. Le pauvre diable restait là avec une cuisse brisée. Comme vous pouvez voir, ce n'était pas facile de l'aller chercher dans ces ravins et ces marais découverts. Enfin, le cinquième jour, nous avons pu le transporter à notre ambulance, où il est mort, en nous remerciant. Le curieux c est qu'au milieu de ces marécages il tenait son journal. Je vous le donnerai à lire, si vous voulez. Vous serez, je crois, intéressé par les sentiments qui animaient cet Allemand blessé et abandonné.

— Quels sentiments?

— Très obscurs et assez beaux.

Une heure après, quand nous sommes arrivés au gîte et avant toutes choses, avant même de me débarrasser de mes vêtements et d'une boue qui me venait au-dessus des épaules, j'ai prié mon aimable guide de me marquer sur une carte d'état— major le tracé de notre course et puis de me donner le testament du Prussien dans ses marécages.

Voici cette page, oii s'accumulent dune manière saisissante les brouillards de la Germanie et de cette vallée française qu'il est venu avec les siens désoler. Je n'y change rien. Je transcris exactement les derniers feuillets

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crayonnes du petit carnet qu on trouva dans sa poche.

Si telle ebt la volonté du Tout-Pui.ssaiîl, que ceci soit mon dernier adieu. Une balle française m'a touché en patrouille. Elle m'a atteint au genou droit de telle sorte que je ne puis plus avancer. 11 y a cinq j(iiirs (jue je suis là dans la forêt obscure. Je ne puis plus supporter ma faim, que j'ai apaisée jusqu'alors avec de l'eau. Souvent, j'ai imploré le Seigneur pour qu'il m'envoyât du secours. Il n'est pas venu jus(ju'à cette heure. Ce pendant, je lui reste soumis, je ne m'impatiente pas, car il n'v en a plus pour longtemps. Alors, je serai dans ma Patrie, à la maison, auprè.s de mes frères, dans le beau pays où nous pourrons de nouveau nous tendre les mains, sur des rivages d'argent et de cristal.

Au revoir, an revoir, ici sur la terre ou là-bas dans la lumière.

Signé: Wilhelm Haimer

Voilà donc ce qua écrit, dans un silence de mort, en tenant son regard brillant de lièvre tourné vers le firmament, le soldat prussien Wilhelm Baûmer. Et dans la minute où je transcris ce papier étrange, plein de délire et de religion, je revois le ciel sans lune qui, l'autre soir, s'étendait solennellement au-dessus de ces marécages. Quelle pensée germanique cet envahisseur avait transportée sur le bord dune rivière française ! Les fées du Rhin accompagnent donc ces Barbares ? La Nixe a-t-elle pleuré près de lui, quand il était abandonné de ses frères ? Lui a-t-elle essuyé

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la ligure avec ses cJicveu.v verls ? Une seule chose cerluine, c'est qu'il fut ramassé et soigné par la générosité française.

Qu'est-ce que je veux prouver par ce court récit? Rien do précis dans l'ordre logique. C'est une image (jui occupe mon esprit et que j'ai retenue entre mille images des champs de bataille. Peut-être que je ne trouve pas, dans, la hâte de mon travail quotidien, les mots pour faire sortir tout ce qu'elle renferme d'émotion. Mais elle manifeste pour moi qu'au milieu des horreurs que méthodiquement les Germains viennent accomplir dans notre pays, nous continuons, à notre insu môme, les uns et les autres, d'être accompagnés par nos dieux, comme un homme est suivi de son ombre. L'instinct profond qui respirait dans ce reitre du Nord prend une forme, prend la parole. Près de mourir sous les peupliers de France, et son esprit déjà sépaié à demi de son corps, il refait de la poésie nébuleuse de Germanie. Il s'éloigne de sa besogne du champ de bataille. Et nous autres, Français, nous avons de même un surplus de force, qui complète et perfectionne notre vaillance guerrière. Je veux dire cette générosité qui nous pousse à nous risquer pour secourir un ennemi désarmé et agonisant.

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