‹ L'âme française et la guerreChapitre 18 sur 42 · SAUVONS LES INVALIDES DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

SAUVONS LES INVALIDES DE LA GUERRE

aâ Novembre 191^-

U \ a quelques jours, j'étais dans une ambulance, arrêté devant un lit où l'on pansait un amputé. On lui avait coupé le bras droit. Le médecin le soignait ; un aide le tenait; et lui, il me souriait, par-dessus l'épaule de l'aide. Il me souriait, l'admirable soldat, parce qu'il voyait sur mon visage mon amitié. Mon amitié pareille à la vôtre pour tous ces liéros, la chair de notre chair, les martyrs de la patrie. Mais que fera-t-elle notre amitié? Sera-t-elle négligente, oublieuse? Se déclarera t-elle impuissante ?

Quand je me suis éloigné, j'ai fait a ce blessé pour la vie un geste qui lui disait d'avoir confiance; je lui ai dit : « Au revoir, mon camarade ». Était-ce donc un geste vain, un mensonge ?

J'y songeais en rentrant chez moi. Et voilà que dans mon courrier, j'ai trouvé une lettre d'un chirurgien, mon compatriote lorrain. Ecoutez -le parler :

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« Depuis le premier jour de la mobilisalion, me dit-il, je suis à la lele d'une formation sanitaire, et malgré la chirurgie conservatrice que j'ai essayé d'appliquer avec une extrême rigueur, j ai été obligé, malheureusement, dcpralicpierun certain nombre d amputations. Tous mes collègues de Nancy ont été dans le même cas que moi, et dans toutes les formations de l'avant il en a été de même.

» il faut donc s attendre après la guerre à avoir un grand nombre d'estropiés et de mutilés.

» Beaucoup de ces pauvres garçons seront dans l'impossibilité absolue de reprendre leurs anciens métiers. Ils auront une pension, mais elle ne sera pas suffisante pour leur permettre de vivre. Les laissera-t-on glisser à la mendicité? »

Celte question, qui traduisait d'une manière si précise mon angoisse, était signée d'un chirurgien hautement estimé, le docleur G. Michel, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Nancy. Je lui répondis aussitôt :

— C'est une grande question que vous posez là et qu'il n'est pas possible d'écarter. Avez-vous une solution P Je suis prêt à Ja servir de toutes mes forces et à vous apporter ce que le public veut bien m'accorder de

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sympathie. Comment pouvons-nous secourir nos frères, les mutilés de 19 14' les compagnons d'armes du général Pau, le glorieux mutile de 1870 i*

— Eh bien ! me dit le professeur Michel, reprenons l'idée d'un Français, Paul Seguin, qui voulait apprendie des métiers aux estropiés et aux mutilés et leur ouvrir des ateliers.

Il est heureux et plaisant, pour l'imagination, que ce soit un Français qui ait inventé léducation des infirmes, comme c'est l'abbé de l'Epée qui a le premier éduqué les sourds el muets. Cette origine française n'ajoute rien à la valeur de l'idée, mais nous excite à nous y dévouer. Il nous semble que c'est une indication, un ordre que nous trouvons dans notre héritage, et que le moment est venu d y obéir. Nous devons protéger, défendre ceux qui furent les protecteurs et les défenseurs de la France, et, d'une manière générale, nous devons redoubler d'énergie, chacun dans notre ordre. Nous autres, gens d'études, eiforçonsn!>us d'augmenter le capital spirituel de la France, travaillons systémati(|uement à faire fleurir, à épanouir, à réaliser tout ce qu'elle contient de nobles volontés.

Ce (|ue voulait Paul Seguin a été exécuté en Russie, après la guerre de Manchourie ; à

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.Munich, dans les pays Scandinaves cl surtout en Belgique, à Charleroi, par M. Charles Dam. Nous avons des modèles, et même en France. La fondation Marsoullan a ouvert des ateliers pour ouvriers estropiés ; les frères Saint-Jean de Dieu, rue Lecourbe, éduquent les enfants infirmes ; M. Bourlon de Sarty, cjui dirige ï Association pour C Assistance aux i mutilés pauvres, cherciie à leur fournir du travail en rapport avec leurs aptitudes physiques. Le docteur Jean Brau, de MontpelHer ; le docteur P, Desfosses, le docteur Helme ont étudié la question. Mais rien de complet n'est fait. Or maintenant, il s'agit des soldats de la France.

La guerre nous met en présence d'un devoir sacré. Nous n'allons pas laisser dans la rue, avec une misérable dotation, les enfants admirables qui, blessés pour la patrie, auront échappé à la mort avec des membres perdus ! Il est impérieusement nécessaire d'assurer à chacun d'eux son existence, et la plus heureuse possible. Ouvrons ces fondations pour invalides, ces ateliers pour soldats mutilés, dans plusieurs régions de la France, surtout dans les régions industrielles. Edouard Herriot se préoccupe de ce que l'on peut faire à Lyon. A Nancy, j'agis de concert avec lepro-

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fesseur Michel, de la faculté (le niédcciiH" ; M. Jean'Euiret, de la Société jN'ancéenne, (H M. le notaire Houot. Nous trouvons les plus précieux et les plus nombreux adhérents dans le inonde médical et dans le monde industriel. D'un bout à l'autre de la Fiance, entre gens de toutes opinions (ce n'est pas besoin de le dire), il faut que nous nous coiicerlions. Je tiendrai mes lecteurs au courant.

Aujourd'hui, je suis pressé dédire dans tous les hôpitaux de France : « Mes camarades, on pense à vous. Pus un de vous ne sortirafrappé de la bataille, qui ne soit assuré du resjiect (le tous et d une vie ouvrière adaptée à ses forces, Nous serions des malheureux si in^us vous abandonnions. »

On trouvera l'argent. \ous en reparlerons. Et pour commencer j envoie à M.Jean Buffet une délégation pour toucher, au bénéfice de lœuvre des Invalides de la guer/'c, la moitié de mon indemnité de député, durant le temps (jui s écoulera du premier au dernier coup de canon avec l'Allemagne.

L'autre moitié de mon indemnité, je la réserve à d'autres œuvres de fraternité que la guerre nous invite à créer pour nos soldats, et dont j'entretiendrai mes lecteurs.

UN DINEK i.WlVA LE CÉNÉIUL

a6 Novembre i()i'i.

Au cours de cette guerre je me suis assis plusieurs fois, et hier encore, à la tabJe de nos chefs mihlaires.

Ah ! que j'aimerais vous les peindre avec des couleurs éclatantes, à grands traits saisissants, et tandis fju ds conquièrent une gloire anonyme, toute en or, leur donner nommément cette monnaie, la popularité. Ce serait répondre au désir du pays qui les cherche dans l'ombre, les attend, les appelle, leur dit : a Nous vivrons ou mourrons ensemble, nous voudrions mieux aous connaître. »

Mais il faut servir ceux qu'on aime comme ils désirent être servis. Nous avons des chefs qui s'oublient eux-mêmes et qui. simples, modestes, tout à leur devoir, appartiennent à la pure famille des Catinat, des Gouvion Saijil- (/yr. des Drouot. Engagés dans une guei're terrible, où se joue l'existence de la France,

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ils ne songent pas aux grades, aux décorations, au retour dans Paris sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile; ils ne voient que le but immédiat et pressant. Ils ne songent qu'à la nécessité de briser les armées formidables de l'Allemagne, ces cinquante-deux corps qu'il faut, • k la fois, repousser et retenu-, pour que les Russes fassent leur besogne.

Nos officiers, chacun à son étage, je veux dire chacun dans son horizon, n ont de pensées et de sentiments que sur l'indispensable nécessité dassurcr la victoire.

Cela donne à leurs réunions, pour qui sait voir les âmes, un caractère très simple et très ramassé, le poids des chefs-d'œuvre de l'art.

Je voudrais vous faire assister au dernier dîner où j'ai eu l'honneur de prendre place auprès do l'un de nos grands chefs. Il ne convient pas que je vous rapporte rien des propos échangés, ni même que je vous décrive une installation pittoresque : mais, si je ne dois pas vous les montrer, tous ces officiers, au naturel et en action, groupés autour de leur général dans la familiarité d'un repas, je puis chercher à vous donner ce qui importe le plus : l'air qui les baigne, l'esprit qu'ils dégagent, leur spiritualité et cette belle couleur originale et pure qui se nuance, le long

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de la table, plus grave chez le comnianclaiit d'armée, plus jeune chez le lieutenant, commune à tous et les enveloppant de vaillance. L'almosphère est le tout dans le tableau d'un maître.

Ces officiers, les uns officiers de carj-ièi'e, les autres de réserve (et ces derniers, venus des métiers et des milieux les j)lus variés), ont acquis, en quelques semaines, une véritable uniformité morale. Leur général, qui les préside, est le père, le patron d'une famille militaire. En si peu de temps, les voilà devenus frères.

La fraternité des armes ! qu'est-ce (|ue cela veut dire? Les uns et les autres s'aiment-ils plus, s'aiment-ils moins que dans la vie ordinaire ?

Ce n est pas d'affection qu il s'agit. Us sont associés, de la manière la plus nécessaire, dans une œuvre qui offre ceci d'extraordinaire qu'en même temps qu'elle réclame la collaboration de toutes les sciences, elle met en branle chez chacun, avec une puissance irrésistible, les sentiments primitifs. Voilà pas quatre mois qu'ils se battent, et leur vie antérieure est abolie dans leurs souvenirs ! Une exigence terrible accapare toutes leurs puissances physiques et morales. Ils n'agissent

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plus et ne pensent plus que dans la nnîsuie où l'action immédiate le rend nécessaire. Et quelle action ! tuer, détruire.

Aiment-ils la guerre? Elle est loujours dure et, celle-ci, plus cruelle qu'aucuiu'. (Jeux qui l'ont vue ne peuvent en parler sans <|u"une ombre passe sur leurs figures. Les plus insensibles en rapportent des images qu'ils écartent soudain d'un geste. Il y eut peut-être dans notre histoire des guerriers grossiers, brutaux, violents. Plus sûrement il y en eut de brillants, de fringants. Nos ofTicicis de 191/4 ont leurs couleurs propres que je n'ai pas le temps de nuancer. Laissez-moi les caractériser un peu trop fortement en disant que, depuis vingt ans, ils se sont |)réparés et formés dans la mortification. Depuis vingt ans, les olliciers français ont beaucoup vécu d'une vie intérieure. Au dehors ils ne trouvaient guère de satisfactions ; ils étaient obligés de les chercher dans leur conscience. Le besoin de considération et d'estime est très vif chez celui qui en choisissant la carrière des armes montre bien qu'il n'a pas le goût de l'argent, ni des avantages matériels. Or voilà des années qu'en fait d'estime, nos olliciers devaient se contenter de leur estime propre et du témoignage de leur conscience. Ils atten-

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(iaiciU l'Iieure de montrer au pays comment ils avaient travaillé et comment ils savaient se sucnfier pour tous.

En visitiuil les tranchées, tout à l'heure, je jno suis dit que notre armée y subit une vie de péintencc, dont elle s'accommode, grâce à s;i vaillance, à son incroyable ressort de gaieté et à sa certitude de vaincre, et que nos oiîiciers, pendant les vingt ans précédents, oui supporté dans le plan morul une épreuve analogue. Ils étaient retranchés dans leurs traditions d'honneur, qu'il n'appartenait à personne de leur enlever. El cette héroïque éducation par la tristesse et par les déceptions ne les ayant pas aigris, leur a donné une magni- Jique endurance de l'âme, une qualité morale exceptionnelle. Ah ! je voudrais qu'assis près de moi vous vissiez avec quel noble orgueil, au milieu des regrets que leur laissent tant de camarades disparus, ils calculent le pourcentage des pertes subies par le corps des officiers. Ces hécatombes sous la mitraille, c est leur mao;nanime revanche de tant de \iles brimades. Hier on les visait et les frappait bassement, mais pour les consoler, il y a « les tireurs d'officiers >i. Hier on les faisait passer derrière dans les fêles; aujovnd hui, à toute heure, ils marchent les premiers.

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Ces rétlevioris que je ne puis miuterdire m^ sont dans l'esprit d'aucun de ces nobles uons que j'écoute. Chacun d'eux esl tout accaparé par le seul souci d'être égal à sa tàclio.

— Si l'on estimait, un de ces jours, que jc ne dois plus commander, dit le chef, <'l i|ue je suis fatigué, moins heureux, moins apte, que sais-je ! je rentrerais immédiatement dans le rang, ni blessé, ni diminué, ni peiné, lieureux de servir celui qui prendrait ma place.

Et, pareils à leur chef, aucun de ces jeunes olïiciers n aurait l'idée de vouloir se mettre de soi-même en valeur. Ils se connaissent, se voient à l'œuvre, ne peuvent prétendre en imposer à personne. Ils n'en ont pas le moyen, ni même le désir.

l'jtpuis, comme tous aiment leurs hommes ! Ils reprennent dans Je cœur des soldats ce (|u'ils leur ont donné de doctrine, ce qu'ils avaient découvert par l'esprit et (jui s'est transfiguré en sentiment. C est une perpétuelle circulation du sang de la France.

A la fin du repas, le général lève son verre en l'honneur de son hôte. Que va-l-il dire '} quelques phrases courtoises, amicales. Je me prépare à le remercier. Mais écoulez ce qu'il ajoute tout d'un coup :

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— IjCS olHciers qui sont réunis à cette table oui décidé de donner leur vie à la patrie.

Quel choc nous recevons d'une telle parole vraie ! Il n'est pour y répondre (jue l'expression de notre respect à tous, et puis le silence. Nos officiers sont pour la nation des exemples vivants sur qui chacun doit prendre modèle.

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