UNE MEDAILLE DE BRONZE POUR LES BRAVES
37 Novembre 19 1 4-
Je demande la création d'une nouvelle récompense militaire, d'une médaille de bronze, pour que le chef puisse décorer ses plus braves soldats sur le champ de bataille, après chaque affaire.
G esl le désir de nos généraux. « Je soufïre, me disait 1 un d'eux, de laisser sans témoia:na2:e tlés faits d'armes merveilleux. Vous ne savez pas tout ce que nos soldats accomplissent, chaque jour, d'actions extraordinaires. L'admirable suite des mises à l'ordre du jour
LES SVI.NTS DE LV FRANCE l'iS
de l'armée ne vous en donne qu'une idée incomplète. Cela nous peine quand nous paraissions négliger de si braves gens. Il laul prendre le Français comme il esL 11 fera tout pour avoir sur sa poitrine le signe de I honneur. Lji insiijne de la bravoure niilitaire serait entre les mains du chef un \éritable instrument de guerre. Nous avons l)ien la médaille militaire, ^[ai-^ c e:^l la plus haute des récompenses, celle qu'obtiennent les commandants de corps au sommet de leur carrière, et puis une retraite lui est attachée : ce ne serait pas sans inconvénient de la distribuer en très grande quantité. Nous voudrions quelque chose d analogue à la Croix de Fer dont dispose lempereur allemand pour récompenser le courage du soldat sur le champ de bataille : une médaille du mérite militaire, une médaille de bronze. »
Je me permets de recommander cette idée à la vigilance du Gouvernement et du Parlement. Déjà on a renoncé, d'une manière sensible, depuis une dizaine de jours, à la couleur kaki. Les c< communiqués » sont complétés par des notes plus chaudes qui mettent en valeur la pensée des chefs et Faction des hommes. On a mené des journalistes au milieu de nos héros, avec missit)n de les faire
connaître. C'est bien, c est très bien, et dans le même esprit il faut se prêter à la manière de voir des cbefs, à la manière de sentir des soldats. Donnons à l'cirmée tous les instruments de victoire et, parmi eux, cette médaille de bronze.
C'e que je vois, depuis une trentaine crannées que je regarde les boutonnières multicolores de mes contemporains, ne ma pas rendu grand appréciateur des décorations civiles. J'indique cette nuance sans la développer, ('ensure, ne tremble pas! tant que les Prussiens occuperont un lambeau de notre sol, je t'épargnerai le cbagrin de m'entendre penser tout haut sur rasage qui a été fait de la Légion d'honneur dans le cinil et siœ sa dépréciation, ,1e n'ai aucune sorte de ruban: je n'en aurais mérité quau titre d'écrivain, et, ma foi, je ne voyais pas par qui, décemment, il pouvait m'être attribué. \ous avons eu, la moitié du temps, des ministres que je ne nommerais pas officiers d'académie: je me ; sentais un peu froid à l'idée qu'ils prononceraient sur ma tête le Digmis es intrare. Au reste, d^une manière plus générale, je doute que Ton puisse remuer fortement les cœurs, les esprits, et rien y semer par des décorations civiles. Je doute qu'en faisant danser le grand-
LES SAl.Mr? DE LA FRANCE I /) y
cordon de la Légion d'iionneur devant les gens d'étude ou les industriels, on augmente leur talent ou leur honnêteté. Cluiuchard, avec tous ses insignes, est resté comme devant. Mais les décorations pour faits de guerre, c'est une autre affaire ! Elles produisent un elFet superbe et iecond dans les cœurs.
Après la bataille, quel bouleversement de tout l'être, s'il arrive un chef, un liomme ayant aux \eu\ de tous une supériorité et fjui dise : « Celui-là, cliacun de nous vient de le voir, est digne d'(Mre estimé ! n
Ce n'est pas une grande chose, une chose qui est donnée par un liomme seul, car un homme seul ne peut pas donner de l'honneur el de la gloire : mais c est une grande chose qu^me décoration accordée, ratifiée par un groupe d'hommes, dans le moment où l'enthousiasme du champ de Ijataille les rend sincères.
Un sergent de qui je voudrais bien savoir le nom avait obtenu, à force de courage et d'esprit, des renseignements (jui amenèrent le général commandant le corps d'armée à tenter rartbire du Quesnoy. Ce fut, vous le savez, une réussite brillante, importante (el dans laquelle, je le dis en passant, le lieutenantcolonel du Paty de Clam se couvrit de gloire).
l/|S [.ES SAIN'I'S DE TV TRANCE
Imnicdialcmoiit après le succès, lo général demanda le seri^enl. « Il a clé !)lessé, mon général :». — « Menez-moi près de lul^ » — « Il est déjà évacué. )> — Le général s'en va à l'amljulance. a On vient de le porter à la gare. Il doit déjà rouler sur Paris. » — ce Allons tout de même voir. » Le train était encore là. On descend la civière du blessé, et sur le quai de la gare de Montdidier, au milieu d une poignante émotion, le général donne au sergent, avec son accolade, sa décoration.
\ous comprenez si une telle scène peut élever d'un degré l'esprit d'un Initaillon ; si elle communique à toute une tranchée un élan nouveau. L'hommage rendu à la vaillance crée des vaillances. Les Français veulent des signes qui puissent enflammer leur âme, en même terrqis que des raisons c|ui conquièrent leur intelligence. « C'est pour ta patrie, pour ton foyer, pour ton honneur cjue tu combats, et puis tu seras admiré jusqu'à ta mort. ))
Accordons à de tels chefs le moyen d'honorer largement de tels soldats. Et pour activer la guerre, pour conquérir la victoire, poussons en avant, par tous les moyens nobles, ceux qui peuvent la décider.
Gomme c est Jjeau, un homm(^ (jui se sacrifie pour la civilisation, et qui jclle sa vie, toutes ses lorces. contre les Barbares! De tels )iommes existent par milliers, dans ces semaines glorieuses. Eh bien ! marquons-les. par milliers, d'un signe exemplaire. ■Nous vivons des temps qu on n'a jamais vus. Craii>nons d'être néi^liaents. injustes.
o ce.)
Les injustices, je veux dire les malchances, sont innoml)rables à la guerre. Tâchons d'en réduire le nombre. Mon grand-père lîarrès (jui a Ijattii, pour sa part, les Prussiens à léna et qui est entré triomphant à Berlin, le •>.~ octobre 1S07, avec la garde impériale où il était grenadier, était un si brave soldat qu'il fut de ceux que l'Empereur, dans le palais royal de Berlin, chargea de présenter à la députation du Sénat français les drapeaux pris à léna. Eh ! bien, après avoir fait toutes les campagnes de l'Empire, il n'a pas dépassé le grade de chef de bataillon, et làdessus, à la dernière page de ses Mémoin's, il fit une juste réflexion : c'est qu'il ne lui a pas été donné de se trouveï' dans un de ce< moments propices où l'on agil sous le regard de ceux qui dispensent les grandes faveurs. Voila de la l)onne philosophie. C'est a rai qu'il y aura loujouis d'admirables soldats (|u"on
lOO LES gAIMS DE 1,A FRANCE
Il aura pas vus. Mais cciiv que le chef voit, laclions qu'il puisse nous les faire voir!
Car c'est là ma pensée de derrière la lête. Je veux que nous, nos fils, nos petits-fils, nous puissions jusquà leur mort regarder, aimer, respecter les héros de i|)i/4-
Généraux des armées de la France, marquez du signe de l'honneur, par loiis les moyens (|ue vous posséderez, les meilleurs de nos soldais, les plus hraves, les plus heureux. Le bonheur est encore une vertu à la guerre ! Que la France, demain, (|uand nous serons entrés dans la longue période de paix qu'une victoire complète nous assurera, puisse connaître, dans chacun de ses villages, et du haut en bas de l'échelle sociale, ses sauveurs. Et dès maintenant, au milieu de nos angoisses, préparons cette France de demain, si heureuse, si belle, et qui sera peuplée, d'al)ord, des morts pour la patrie, toujours vivants dans iioti'e piété; puis des décorés, puis des balafrés et mutilés, et de tous les autres, qu'aucune marque ne désignera, mais à qui il suffira de dire simplement : « .l'y étais », pour qu on les salue comme des braves.
Quant il nous, non combattants, Français de second choix, nous achèverons notre vie, heureux d'avoir \u tant de gloire, et préoc-
LES SAINTS DE LV FHAîSCi: lOI
cupés jusqu'au bout, comme je le suis aujourdhui, que la dette nationale de irralitude soit payée aux soldats par la 1^'rancc (')•