‹ L'âme française et la guerreChapitre 27 sur 42 · ON PARLE · texte numérisé non relu

ON PARLE

8 Décemlire igi^.

Vous connaissez la charmante histoire de cet autre, qui disait, à Bordeaux, il y a quel- ([ues semaines : « Je retourne à Paris. On rencontre déjà du monde au Palais-Bourbon. On parle. »

Aujourd'hui, c'est toute la troupe qui revient.

On se réunit le '}.i. H hi parlera. Mais peu. Ce sera une nouvelle journée du '\ aoùl. une manifestation unanime autour de quelques phrases-drapeaux, prononcées par le président de la Chambre et le président du Conseil. Tout le monde le prédit. Je le désire, je le crois et je tiens que c'est nécessaire pour le bien public et pour la bonne réputation du Parlement.

Est-ce à dire que je sois absolument épaté par le spectacle de cette union que nous avons fait voir au monde? J'ai le don de voii' clair, et je vais vous donner en quatre lignes, que j'espère bien que l'histoire recueillera, mon témoignage sur cetle journée, .le le prends dans mes notes, oi!i je lis :

ce Huit jours après la séance du jour sacré. Pourquoi l'union s'est faite? Parce qu'ils sont au pouvoir, eux, les gens au cœur sec... et que nous, des deux extrémités, dun élan cordial, selon notre nature, nous nous sommes réunis et groupés autour du Gouvernement. Ce qu'ils n'eussent jamais fait. Voir leur opposition, l'avant-veille, à l'idée d'un ministère large et d'un Comité de Défense nationale. »

Mais qu'importe I II s'agit de collaborer à l'œuvre des armées, et nous la contrarierions

en laissant voir parmi nous une ombre de querelle. On guette nos moindres divisions, nos murmures. Soyons unis, sovons d accord, et pour ce. le meilleur moyen, c'est que la tribune se taise.

(( Je veux renverser ces i;ens-là », me ditesvous. Et pourquoi donc!' l^armi eux, il en est f[ui font l)ien leur travail. Et pour remplacer les autres , qui donc aAez-vous qui vous entbousiasme si fort? Je voudrais. avec vous que ceux qui ont travaillé à la préparation niorale ou matérielle de la guerre fussent au pouvoir, de préférence à d'autres ; mais ça nest pas la principale question du jour. Laissez agir la nature sociale. Nous sommes depuis quiltre mois dans une de ces grandes et sérieuses époques où la nation reconnaît nécessairement la vérité. Ce qui doit pourrir pourrira, ('e qui doit pourrir est déjà pourri.

Ce ne sont pas les attaques formidables du Roulangisme et du Panama qui ont rien détruit dans notre parlementarisme, l'ersonne n'a pu porter la hache sur ce grand mance— nillier aux ombrages épais, mais on a vu lleurir ailleurs, avec une rapidité foudroyante, les espérances nationales, et il a suïïî d'un moment heureux pour que toute la France, sans un mot d'estime, ni de regret se détour-

nid et sélevàt vers des régions plus hautes.

Dans la journée du ti août, le monde parlementaire a été excellent. On le lui a dit, on l'a louange, l'espace d'un matin, et puis on s'est mis à le trouver inutile et gênant conmie les équipages de la maison de l'Empereur en 1870. n y a peul-ctre des moments où il faut savoir faire le plongeur avec philosophie. Les deux Assemblées s'en sont allées dans la Gironde. On aurait pu croire à lelTet salutaire de cette cure de silence ; on aurait pu croire qu'à se reposer elles referaient leur vigueur et reprendraient un bel air de santé. Ce n'est pas l'opinion commune qu'elles y aient réussi. Les petites enquêtes et réllexions ((ue chacun fait à la lueur des récents événements et de leur préparation ne sont pas favorables au Parlement. Chacun le croit malade et personne ne désire bien sérieusement qu'il guérisse. C'est le locataire cacochyme dont toute la maison se borne à dire de fois à autre : « Tiens ! ce vieux-là dure toujours ! ))

La vie réelle s'est retirée des groupes, des sous-groupes, des Commissions et de tout l'édifice. Les paroles qui seront dites le 2'i, quelles que soient leur éloquence et la chaleur de nos applaudissements, ne pourront

pas exprimer les vrais souhaits de la natii»n, parce que la nation pom' l'instant n"a pas le besoin que les sentiments nationaux et la pensée de l'État soient exprimés par la parole. Les déclarations faites le 'i août répondaient à de grandes et véritables nécessités. Et aujourdliui encore on entend avec pUiisir des conmiunications individuelles et tout ce qui ressemble à des propos d'amitié entre les membres de la famille, mais la pensée même de la famille ne pent plus être exprimée que par la force. Toute autre manifestation oHicielle gène et déconcerte ; elle piétine, elle trahit nos co'urs en les affaiblissant.

A cette minute, s il y a trois mots à dire, on voudrait qu'ils fussent prononcés par des liouches pures. Et, sur celte pureté que je demande, je m explicpie. Nous sommes dans un moment où Ion a besoin de voir un rapport entre une parole exprimée et celui qui 1 exprime. Les paroles abondantes et habiles de la tribune ne peuvent nous faire aucun plaisir, car si sincères qu'elles puissent être, elles seront prononcées dans un lieu et devant un auditoire qui a coutume de juger ses héros en disant : a Comme il est habile, comme il est malin, comme il est retors! » Et

2l4 LES MAINTS DE I,A FRANCE

ce ne sont ])as là les vérins à la mode celte année.

Dorénavant, dans ce piiys, tous les mérites dateront de Ja aucrre. On ne reconnaîtra, parmi les titres antérieurs au 'î août i<)i4, que ceux qui se rapporteront à la préparation matérielle ou morale de la Aictoire. De là un prodigieux reclassement de nos gloires. Je crois que le .12 chacun regardera d un œil désabusé nos grands parlementaires. Pour moi, je nattends de celle réunion que l'avantage de pouvoir serrer la main et offrir mes félicitations à ceux de nos collègues qui se battent. Ce sera là pour moi un bien vif plaisir. A tous autres points de vue, cette convocation. inévitaJjle d'ailleurs, je le sais, n'offre que des inconvénients. Les plus grands et les plus petits. Tenez ! le Gouvernement va ramener avec lui toute cette armée pacifique dont la retraite a mis tant d'animation

sur nos roules et dans nos "ares au début de

septembre : eh bien ! c'est contrariant pour les personnes qui avaient pris Thabitude de promener leurs chiens dans les rues désencombrées de Paris.

K VALEUR ET CULRAliE MILITAIRES .

9 Décembre igi't.

Je me faisais laiitre jour lécho d'un vœu universel, du désir que les généraux, les soldais, leurs familles et les simples patriotes éprouvent de voir créer une a médaille de la valeur et du courage mililaires ». qui puisse èlre distribuée en abondance à tous les braves, aprè-^ ciiaque engagement et sur le champ de bataille.

Cette médaille serait si utile que spontanément, çà el là. par la force des choses, elle apparaît déjà. Elle se crée delle-même. Écoutez plutôt ces beaux fragments d'une lettre que me fait Thonneur de mécrire le général G... ;

('elle lui'dnill',' (H' hronze pour les Ijiavcs (jiie vous dniiaiulc/. elio eMsIc. cl' pour iiion t'omple jon ai (lisliibni- aux plus bra\cs tl»^ mes braves dragons, dès 11' - août, sur les champs de bataille d'Alsace.

C'est une médaille de bronze qu'on trouve à la Monnaie et qui a été frappée sous Louis XH'. Elle représente « les Allemands chassés d'Alsace ». Tous mes dragons en voulaient. Ma petite provision est

aïO LES SAINTS DE LA FHAINCE

é|)ui.s(''o. J'en ai fait une nouvelle commande pour les cuirassiers (|ue j'ai sous ines oixlres aujourdhul ; mais, liélas ! j'attends vaineinen! (ju'elle me parvienne.

C'est si bon pour un cliel' de récompenser sur le leri'ain même de l'acliou, en présence de fous, un acte héroïque...

Voilà (jui conlirmc la conversation que jai déjà rapporlée dnn au lie général, qui nie disait : « Je souffre de laisser sans témoiffnai'c

des faits d'armes merveilleux. L admirable suite des mises à ror<lre du jour de Farmée ne vous en donne qu une idée incomplète. Ei la médaille militaire, que nous ne pouvons pas donner à profusion, ne suffît pas à tout ce que nos soldats accomplissent chaque jour d'actions extraordiiuiires. Le Français fera tout pour avoir sur sa poitrine le signe de l'honneur. Il faut le prendre comme il esl... » Comment est-il donc ? Amoureux de la G'ioire, sensible à l'honneur. Les étrangers en sont tout de suite frappés. Hier, je causais avec un Américain, grand ami de la France, admirateur ému de nos armées, qu'il vient de visiter depuis ^pres jusqu'à Belfort. Il me racontait qu'il avait fait des photographies dans les tranchées, et que les soldais, enchantés, lui disaient : « Elles paraîtront dans un grand journal, n'est-ce pas ;* » Et connue il voyait leur plaisir : « Est-ce que je suis donc

Je premier à venir prendre vos portraits ? » — « Mais, oui, le premier. » « Monsieur Barres, continuait-il en s'adressant à moi, est-il possible qu'on ne songe pas à faire une petite chose si facile et qui leur est si agréable? Les cinémas devraient faire défder dans les moindres villages des aucs des tranchées avec vos nobles soldats. Je vous assure que l'idée (iapparaître en images dans toute la France jendrait faciles à ces braves gens tous les sacrifices. » (i)

Voilà, américanisée , interprétée à la manière utilitaire et toute moderne des Etats-Unis, une vue psychologique exacte. Les meilleurs de nos aïeux, quand ils avaient à faire de grandes choses difficiles, s'entraînaient, s'excitaient, se mettaient au point en songeant qu'on en parlerait a dans les chambres des dames ». C'est vrai, nos camarades, au milieu (le tout ce qu'ils supportent, seraient contents de savoir qu'on regarde avec admiration leurs images vaillantes, bien campées, le fusil à la main, derrière leurs créneaux de terre. Mais, sans que je veuille en faire de grands raisonnements, je continue de croire ({ue la bomie

(j; Celui qui me parlait ainsi, cet Américain, ardent ami (le !a France, est M. AVhitney Warren. Pourquoi ne pas le nommer ?

9l8 LES SAIMS DE L\ FRANCK

manière d'employer et de satisfaire cette disposition, ce goût de la gloire, c'est la décoration militaire. Elle signale et qualifie celui qui la porte. Elle ne se borne pas à le désigner et à le faire sortir du rang : elle déclare très haut que ses chefs ont reconnu sa vaillance, et qu ils invitent tout le monde à Ihonorer. Elle ennoblit celui qu elle marque.

Cette médaille de la valeur et du courage serait entre les mains du chef un véritable instrument de guerre. Nous avons bien la médaille militaire. Mais c'est la plus haute des récompenses, celle qu'obtiennent les commandunts de corps au sommet de leur carrière . et puis une retraite y est attachée : ce ne serait pas sans inconvénient de la distribuer en grand nombre. On voudrait rjuelque chose d" analogue a la Croix de Fer dont dispose l'empereur allemand pour récompenser le courage du soldat sur le champ de bataille. Le colonel Rousset, Charles Chenu, Emile Berr, Léon Chavenon, dans la Liberté, le Gaulois, le Figaro. F Information, et d'autres encore, ont approuvé cette idée. Naturellement, il n'y a qu'une opinion qui compte, c'est celle du cbef de larmée, à qui le Gouvernement, d'un plein accord, donne tout ce qu'il désire, et nous serions parfaitement ridicules si nous

nous exp!i(|iiions assez mal pour quou pût se méprendre sur notre intervention, qui n'est faite que de nos sentiments daiVection et de respect, nous conduisant ù chercher ce qui pourrait être utile et agréable à nos soldats.

Sont-ils bien armés;* Nous savons que oui. et c'est Tallaire des spécialistes responsabies. Sont-ils bien vêtus.'* Nos lecteurs y pensent. Bien soignés, bien guéris ? On y veille. Saurons-nous les reconnaître quand la guerre sera finie.' C'est là ma pensée. Je ne dis pas: « Héconqiensez-les. » Un chef pourrait me répliquer : « ( -a n'est pas votre affaire. » Mais je dis : (c Marquez solidement d'un morceau de bronze sur la poitrine ceux que nous devrons, à leur retour, saluer le plus bas. »

Tout le monde vous demande, officiers et soldats, de ne pas être si prodigieusement modestes. Il y a un excès émouvant de vertus dans l'armée. Que de temps il nous a fallu pour obtenir ces admirables comptes rendus des opérations de guerre cjue le Bulletin de r Armée \'iQn\ de publier coup sur coup ! Ditesnous tous vos mérites : laissez-nous mesurer toute la reconnaissance cjue nous vous devons à vous, grands chefs, à vous, petits soldats. C'est notre réconfort dans notre angoisse nationale et familiale.

2 20 l.KS SAIMS Di:; LA FRANCE

Si VOUS saviez comme on désire tout faire pour vous ! Tenez, écoutez les reproches que je reçois, et comment je me fais traiter (( d'académicien » parce que j'ai demandé que la médaille fût de bronze. De bronze ! me dit un paysan indigné. Mais lisez sa lettre ( liarmante. Elle me vient d'Eure-et-Loir. C'est un apiculteur ([ui me l'envoie, et il écrit tout naturellement, dans le ton que Paul-Louis Courier, vigneron, cherchait un peu péniblement :

MonsiL'iir lîanès, nie dit-il, vous allez, s'il vous plait, in'oscuser, paire que j'suis pas hen savant, suis même pas parisien. En regardant l'autre jour, au soir, l'Eco de Paris, j'y vois ([uc vous demande/ pour nos soldats (pii se font trouer la peau pour la l'^iance une médaille en l)ronze.

Je doit vous dire que vous neles pas prodigue [)oiir ces pauvres gas de la beaucc, eux (pii sont si dévoués, si courageux, si é[)rouvés, car entre nous, vous savez aussi bien comme moi (piils lont été éprouvés. Ee loi. le I02 y nen reste guère.

Ça c;'s des gas solides, c'est pas comme (c'est

moi qui censure mon corres[)oudantJ et vous proposez pour nos vaillants soldats une médaille en bronze, mais mon cher Monsieur Barrés vous n'y pensez pas."*

Pour (pioi que vous d'inendez pas une petite médaille en argent, une toute petite médaille ? l^es pauvres gas. il l'a méritent bien. Dans les tranchées y sont pas dan lin beau fauteuil de l'académie : pour un homme (pieit savant vous n'avez pas rélléchi.

Moi je suis pas ben riche, deux trois champs qui me font vivre, et des abeilles, j'ai chez moi une brouettée de médailles en bronze en argent et en or avec le mérite

IIS S\l,> 1 •^ Di: IV I U \N( I

jii^riciMi'. |i' \tMi\ lui'ii vous les rnxovcr |)i)in i-n l.iiic ;i Il(>s si>|(|,i|s en il mr simvi'iiI .i iicii. \ '-oui d.ms le liroir de iiia cninmiidc. (Ir|;i (li'|)ms p.is m. il ilr liin|is.

Niuililic/. iiimi ( lirr Muiisicm l'urirs ijiir |r muis luldii'ssr ji.i'^ i\f r('|iit)rlii's, ers! uni' i i'iii,iri|iii' ijin' y vous i/iis ^iiii|)lriiii'iil (',>r rnli'i' liirii'ii r\ ,ir,idrmirii'ii V !i de l.i in.iiL'i', ln.ll^ n ciii iiT'ilic |);is (iiioii iiciil (Mit iinssi Im l'iiM i|ni' 1 iiiilir ri Olic d iiciiinl.

\ ol ir scivilriii ,

.'\|Mriillriir.

Le Itillrl (l('-liri(Ml\ ! .le le ^lissi^ diiiis ilirs ;uil()L;r;i|>li('s en crriNaiil dessus les xcis di^ \,ii rOiii.iiiH^ :

.II- miis ilinsr l,\i;riv (-1 soillMill .1 ■ IIIIV illMMlIc^ \ i|iii Ir ln'ii I'ImImii comiMir ii" . nui \ i>i|l" ..

Allons ! (•(» (•()iilr;idicli>iir es! tiii ■ipprol»;!- Iciir. ,1c \()is d.iMS son lidicl plus de /Incssf (lue |r n en incis d;iiis mon iirli(d(>. r,ir, moi, |(' n:ii iKMi (il! de ces n''eom|)enses ei\ilos dtml il nréitMid .ivoir des hrouelics |)l(>iMes, mais nous sommes d iierord |)oiii irouver (in on lien leia |am;ns lion iiour les deliMiseins de la l'iain c

/*. -S'. — <( \ oiis |)ai le/ d(>s oiivi'K^is du (Ireusol, m ('en! Mnir iVujmii, ;iu nom de la (diamhre svM<lieal(^ de la coulure, sif^nahv, donc à NOS lecteurs, pour <|u ils les ennlondenl dans la mcnic synipalliic, les choniinols. Ils oui d(''|à v(M"S(^ plus de deux ceii'l mille

francs au Secours national. Et voici que lidée leur est venue de préparer un grand camion de Noël pour leurs frères des tranchées. A celte jolie pensée, ils en ont joint une autre, celle de faire profiter de cette initiative la main-dœuvre parisienne, c'est-à-dire les femmes, les sœurs de ceux qui sont là-bas. C'est ainsi quune centaine d'ouvrières viennent de préparer (aux frais des cheminots) cinq cents paquets d'objets utiles et agréables et de surprises (|ue M""' la comtesse Murât et l'œuvre Pour le Front feront parvenir à leur destination... »

Je ne sais si nous parviendrons à faire passer à nos soldats une bonne soirée de Noël, mais ils sauront, ils sentiront, ce soir-là, toute la France ramassée autour d'eux par la plus fraternelle amitié.

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