‹ L'âme française et la guerreChapitre 30 sur 42 · I.F.S S.VT>iTS DE I.V FRANCE 2.) I · texte numérisé non relu

I.F.S S.VT>iTS DE I.V FRANCE 2.) I

€t avant de s'allonger (où la tradition ne vat-elle pas se mêler?) il se mit précipitamment à la bourrer... »

Petit gentilhomme de France! La main à l'épée, sous l'injure; la main à la pipe, sous la douleur. On sourit, on l'admire, on l'aime. Quel désir de bien faire! Quelle tension de tout l'être vers la perfection ! \ oilà un noble enfant. Kt cet officier? Comme c'est beau qu il ait vu, senti et pensé cette scène. Songez à ce qu un tel incident de guerre, ainsi supporté et enregistré, suppose de vaillance et de bonté, et (jucî rare mélange d'impulsion fiuerricre et de réflexion oénéreuse ! Il faut bien de la richesse dans notre race pour qu un ollicier joigne à ses vertus propres cette philosophie et cette ame de père, et pour qu'un collégien se transforme subitement en vieux grognard de Rafle t.

Ils désirent tant bien faire, nos fils. Écoutez encore ce mot d un enfant, pardon, d un caporal, dans les tranchées d'âpres. Il écrit à sa mère et lui dit :

« ( irois-tu que les soldats de Napoléon aient soulTert autant que nous ? »

Ce n'est pas un cri de détresse sous le ciel, c'est le mot involontaire oi'i se révèle un oiseau qui s'oriente, une jeune àme qui prend

son vol. Nos enfants ont clioisi leurs modèles et, dans l'épreuve, ils demandent k leur mère, que cette ardente émulation épouvante : « Nous sommes-nous rapprochés des meilleurs P» Le grand fleuve dliéroïsme, que l'on croyait perdu et glissé sous la terre de France, coule de nouveau à pleins l)ords. Nous nous étions déjà aperçus que nos enfants dans leurs jeunes années secouaient les souvenirs de 1870. Ils ne pensaient quà la Grande Armée. La jeune plante n'aime pas lombre, la défaite; elle va vers le soleil, se nourrit de lumière et de gloire. Le soldat de dix-huit ans, dans les dures tranchées de la Belgique, se dit : « Est-ce que je vaux ceux de la Bérésina ?»

Enfants, vous souiTrez davantage, parce que vous êtes plus neufs de corps, et je le crois, en mon âme et conscience, aous valez mieux.

Pourquoi? Je ne saurais vous le dire. Je crois que les héros de la Bérésina avaient d'incomparables qualités, formées sous le marteau de la vie, mais précisément la vie les avait réduits et limités. Ces enfants, si frêles encore, apparaissent plus complets. Toutes les puissances morales chez eux demeurent intactes, prêtes à s'épanouir. Ils ne sont ni durcis, ni spécialisés. Encore purs et prêts pour les arts de la paix, comme pour ceux de la

guerre, ils appartiennent à la vie civile, à la vie familiale, en même temps qu'ils saisissent les armes.

Dans cette guerre de 191 A, et c'est bien ce qui met sur toute la France une gravité si religieuse et un émoi sacré, les entrailles mêmes et toute l'humanité profonde de notre race sont intéressées. Chaque famille accompagne en esprit, minute par minute, son enfant qui se bat. l^n olTicier, un grand chef, peuvent bien dire : « Je n'ai plus de famille, plus de femme, plus d'enfant, rien que la victoire à remporter. » C'est vrai, mais c'est k concilier avec ce fait que ces mêmes olliciers sont des pères au milieu de leurs soldats et que nous avons une armée étroitement liée entre elle et avec la nation. Tout frémit comme un seul arbre sous l'orage.

Je ne vous ennuie pas, n'est-ce pas, quand je vous parle de nos jeunes soldats '} Voici une histoire de plus, histoire moyenne, d'autant mieux propre à les faire comprendre, et je la mets sous vos yeux comme un exemple de celte pénétration inattendue de l'armée et de la famille dont je vous parlais tout à l'heure.

Il s'agit d'un collégien de dix-huit ans engagé le 2 août 191 'i, parti au feu le 28 août, blessé à la jambe le 2 septembre, et

23^ LES SAIM'S DE LA ERANGE

reparti le 3 octobre. Le '>4, sa mère reçoit une lettre du capitaine :

Madame, votre liU est légèrement blessé pour la deuxième l'ois. Sa conduite est celle d'un héros; il csl proposé pour la croix et certes il la mérite bien. Il m'a demandé de vous [)révenir, ce (|ue j(; lais 1res volontiers...

Et la lettre de l'enfant suit de près. II raconte avec alléoresse. Un croit entendre une jeune voix, essoulTlée d'avoir beaucoup couru pour annoncer plus vile la bonne nouvelle :

Ma chère maman, je suis encore blessé. J'ai élc r.tteint étant couché devant la tranchée et voici dans quelles circonstances.

Le colonel avait prévenu notre capitaine que le surlendemain il faudrait des hommes de bonne volonté pour aller couper les llls barbelés des tranchées boches. be soir même, mon capitaine me lit part de cette demande. Je lui répondis que j'étais prêt à y aller. Il en parut content et dit : « Je savais que je pouvais compter sur vous; la mission est des plus dangereuses: et il me faut des hommes qui n'ont pas froid aux yeux. »

Ceci se passait le jeudi soir; le vendredi notre compagnie prenait place dans les tranchées, en première ligne, pour être le plus près possible de notre objectif et le samedi matin le capitaine demandait des*hom mes de bonne volonté.

Je pris alors le commandeuient de douze honnnes et je m'avançais en têle. jNtes camarades me suivaient en file indienne. Nous avions ,^oo mètres à parcom-ir en poussant nos boucliers devant nous. INIalheureusement, une sentinelle allemande nous aperçut, et ce fut l'enfer de balles et de mitrailles. J'arrivai malijrré tout

avec quolques-uns de mes cainaradrs jus(ni"à 20 mètres dos tranchéos. Là. ce fut inionaljlo. et tous furent abattus, sans, hélas! avoir pu remplir notre mission, ('omment suis-je revenu à la tranchée:' je ne sais et c'est miracle.

Le capitaine Pinaud m'annonça qu'il me proposait pour la croix et le capitaine Delignv vint minlerrojji'r.

Je ne peux pas écrire plus long parce «pie mon dos me fait niai et ([ue je suis très fatigué. Je ^ous embrasse tous bien fort.

Paul B..

Son père, qui va le voir à l'hùpital, lui demande, un jour, si en faisant ainsi le sacrifice de sa vie il n'avait pas pensé à sa mère, à ses sœurs : k Uh! si, papa, mais j'ai aussi pensé que si je réussissais, nous pouvions prendre ensuite la tranchée et que ça ferait trois cents mètres de gagnés î »

Entendez-vous la voix d'argent, le timbre de cristal, le pur son de la jeunesse ! Cet héroïsme est tout Ijrillant des illusions de l'enfance. Ah ! pourquoi faut-il que les vieilles gens demeurent, et que marchent au sacrifice des enfants capables d'ouvrir la plus belle ère de l'Iiistoire de France !

Un Ilot immense, tous les petits élèves des universitaires, des prêtres, des instituteurs et des bonnes sœurs se pressent derrière nos jeunes soldats. La nappe é!)louissanle s'élè\e. Le réservoir monte. Et tous ils sont pareils.

2 36 LKS SAINTS DE LA FRAIVCE

Ln sous-préfet m'écrit : « J'ai vu ici un beau spectacle, celui des jeunes gens de la classe 191 5, admirables d'entrain et de confiance. Je sors des Conseils de revision. C'étaient des bonds et des sauts de joie, lorsque le major déclarait : « Bon pour le service!... » Et derrière eux, à perle de vue, jusfju'à sa première source, on aperçoit le fleuve qui descend, accourt. Leurs lettres généreuses submergent ma table, ^ oici de Versailles, en date du G déceniljre, un billet :

Nous préparons ici, à l'Ecole Sainte-Geneviève, Polytechnique, Navale, Saint-Cvr, Centrale, et nous attendons avec impatience l'heure où nous serons appelés à remplacer clans les tranchées nos aînés si vaillants. Voici la petite sommi; (deux cent cinquante francs) que nous avons réunie pour que vous procuriez des douceurs, du tahac. des lainages à nos défenseurs.

Et, du 3 décembre, voici leurs plus jeunes camarades, animés par la même ardeur d'affection et d'admiration :

Monsieur Barrés, m'écriveut-ils, cpiaranto petits écoliers de France vous seraient très reconnaissants si vous vouliez vous charger de transmettre à leurs amis les soldats, avec leui's témoignages d'affection et de reconnaissance, les niodesles souvenirs qu'ils ont achetés pour eux sur leurs économies.

Nous sommes les élèves de sixième A, du lycée IkilTon. En apprenant le latin, notre pensée va souvent

vers nos grands frères qui ont lait lo sacrifice de leur vie pour que nous soyons heureux. Nous avons compris, sans qu'on ait besoin de nous lexpliquer, que nous pouvions faire quelque chose pour eux, qui font tant pour nous. Nous avons vidé nos porte-monnaies et nos tircUres, et l'argent de nos bonnes places ou de nos exemptions s'est changé en paquets de tabac, en cigarettes, en chocolat, en menus objets de toutes sortes pour les soldats. Et même, bien que nous soyons fiers d'être des garçons, nous n'avons pas rougi de faire comme nos mamans et nos sœurs, nous leur avons demandé de nous apprendre à tricoter, et quel ques-uns d'entre nous ont fait, peut-être assez maladroitement, de chauds vêtements que nous avons voulu donner aussi. Enfin, nous avons demandé à notre professeur de renq>lacer le devoir de la semaine par une lettre que chacun de nous écrirait à un soldat pour accompagner son petit cadeau.

Cadeaux et lettres, nous vous envoyons tout, en vous priant de les faire parvenir à nos amis inconnus et lointains que nous rêvons d'imiter un jour.

Et avant de signer, ils écrivent encore ; (c Vive la France î »

Ce sont des petits, des élèves de sixième. Mais il y a plus petits encore et tout pareils. Celui-ci, penchez-vous pour le voir. On n'aperçoit qu'une main rapide qui se glisse dans ur^ paquet que la famille compose pour les soldats de la tranchée. Que met-il dans ce paquet, ce gosse .^ Un soldat l'a trouvé et me le fait parvenir.

L'autre jour, me dit ce soldat, j'ai trouvé

ce billet dans une paire de gants au fond d'un envoi qui nous était venu de Paris :

Je mais aussi dans le paquet les gants de mon père puisque je n'ai pas tt'aulre argent pour en achelr.

0 religion de la patrie, c'est une de tes émouvantes prières (jue balbutie cet enfant dans l'ombre.

... Mais il ne faut pas s'alanguir dans le sentiment. Il serait mai^ de s'y plaire, complaire, attarder. Le sentiment doit produire immédiatement des actions. Travaillons tous à noire rang, selon nos forces, pour (pie soit sauvée la terre oii tous les enfants naissent nobles.

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