‹ L'âme française et la guerreChapitre 34 sur 42 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

NOS DEYOlllS ENA Elis NUS SOLDATS

iS Décembre IQI^.

Je viens de dépouiller ibrl avant dans la mril l'énorme dossier des lettres que m'a valu mon premier article sur les Invalides de lu Guerre. Elles m'apportent linquiétude et ia gratitude des blessés, en même temps (|u une bonne volonté prodigieuse du public. Et me voilà confirmé dans ma résolution de me donner à celte grande tâche d'affectueuse reconnaissance.

Nous voulons assurer aux glorieuses victimes de la défense nationale l'exercice dune profession compatible avec les infirmités ou les mutilations que la guerre leur a values. C/est-à-dire que nous entendons créer, entretenir, subventionner toutes œuvres d'apprentissage et de placement utiles aux mutilés, aux estropiés, à tous ceux que la victoire va laisser infirmes.

11 était important qu'on le sût, dès cette heure, dans tous les milieux et surtout dans

les hôpitaux. « Ce matin, m'écrit un chirurgien, je disais votre projet dans une de mes salles d'hôpital à cinq ou six petits soldats estropiés. Ah! si vous aviez vu leur joie î )) Le public aussi a été content. Quel tressaillement admirable parcourt aujourd'hui la France, ou plutôt quelle raison épurée l'anime î \ oici une sorte de confession que veut bien me faire une de mes lectrices et qui est d'une délicatesse si aiguë que j'en éprouve une impression douloureuse. C'est l'extrême exaltation du sacrifice. Mais lisez, c'est une belle chose :

In jour, iiiécrit une Lyonnaise (Lyon, la ville de France peut-être la plus mystique), un de ces jours derniers où les inc|uiéfudes étaient lourdes à porter, je montais reprendre conraçre dans un sanctuaire très aimé de Notre-Dame... Une femme en noir montait près de moi, et comme, en ces jours d'épreuves, toutes les mères sont sœurs, je lui parlai des siens. Elle me conta tristement qvielle était veuve et pauvre, et que la guerre lui avait pris ses deux fds, ses seuls soutiens, l'un amputé du bras droit et l'autre les poignets couj)és. Elle venait de les voir et elle montait implorer la Mère des douleurs pour ses enfants et pour elle.

Profondément émue de cette douleur sans plaintes, je cherchais dans mon cœur ce qui pouvait la consoler. \oici ce que je trouvai, et je vous le livre, monsieur :

« Demandons à la Vierge Marie, lui dis-je, de susciter en France dos jeunes tilles si vaillantes, si dévouées, si fortes, qu'elles consentent généreusement et avec un

sentlnioiit de lleiic à épouser les pauvres infirmes ou estropiés de la guerre et à être pour eux, non seulement un cœur, mais des membres qui les aident dans leurs foyers, leurs travaux, leur laissant la laculLé d'aimer, d'eslinier leur compagne et de la diriger... »

f.a pauvre l'enune me comprit et nous nous (piiltàun-s pour priei'.

J'entretiens ma plus jeune fille de ces pensées; el ne croyez-vous pas, monsieur, que vous feriez vibrer tous les cœurs des petites Françaises de vingt ans. si vous liHir demandiez de se préparer à cet acte de dévouement ([u'elles comprendront et voudront accomplir, j'en suis sure, comme Colette Baudocbe, à son heure, sut accepter le sacrifice qu'elle devait à sa patrie en restant pauvrement, mais fièrement, française de cœur et de nom ? 11 me semble aussi que cet appel pénétrant dans les ambulances où souffrent nos soldats, moralement parfois, cjuand ils se demandent avec mélancolie ce qu'ils feront dans la vie, leur rendrait courage et confiance.

Ils verraient un sourire d'espérance dans la pensée cjuc malgré les infirmités qui les défigurent ou les privent de leurs membres, ils trouveront une com pagne, un foyer où ils seront admis pour leur dévoue ment à la patrie, aimés, -soutenus et aidés.

On s'incline devant de telles rêveries si | nobles que l'on songe au mot de l'Imitation, que j'abîme peut-être, n'ayant pas le texte : <c II faut devenir insensé devant le monde, si vous voulez atteindre à la perfection ». Et. d'un bout à l'autre de noire pays, chacun i pour nos soldats, pour nos blessés, produit ■ son meilleur effort, chacun a de l'àme. Il n'>

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a plus d'âmes en friche, \oici un joli tableau qu'on m'envoie de l'hôpital temporaire n*^ G, à Bordeaux. Il y a là un soldat amputé du bras droit, ne sachant ni lire ni écrire. L'infirmier de la salle, un instituteur des Pyrénées, engagé comme volontaire, a entrepris de l'instruire. Et maintenant, l'infirme lit couramment et écrit de la main gauche. Je souhaite que ce journal lui tombe sous les yeux et que le héros-écolier donne lecture de mes compliments à son maître.

Et nous, qu'allons-nous faire? Le plus grand nombre de mes correspondants m'écrivent pour me presser de solliciter une loterie. Croit-on que nous serons en peine pour la question d'argent i* Non. Chacun fera tout pour les défenseurs de la France, mais il faut commencer par une pensée solide, il faut concevoir une œuvre féconde. Là, entre toutes choses, dans la vie, est la difficulté; il faut penser. Il faut que nous concevions notie aiTairc avec quelque puissance. C'est d'un devoir national que nous voulons nous charger. Pour le remplir avec toutes chances de succès, il est indispensable que des industriels et des hommes sérieux l'étudient sur toutes ses faces. C'est dans leurs conclusions que les initiatives locales trouveront des idées directrices.

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l'jS Li:S SAINTS DE 1,\ FHANC:!.

On les attend, ou me les demande. De plusieurs côtés, j'ai reçu des lettres dont voici lo type qui m'arrivait hier de Rouen :

Je crois que, dans noire ré'.on, on pourrait grouper | des bonnes volontés pour mener à bien votre louable j initiative. Voulez-vous me donner les indications déjà recueillies par ceux qui ont étudié la C[uestion ? Sitôt que je les aurai, je les communiquerai à plusieurs de mes collègues et amis de la société industrielle de j Rouen, et )''ai la ferme conviction que nous arriverons à payer la dette de reconnaissance que tout Français ' valide a contractée envers ces pauvres mutilés.

Je répondrai à toutes les demandes ; on | peut m'écrire, ou bien, selon la nature du renseignement désiré, écrire à l'un de mes trois , collaborateurs de Nancy : le docteur Gaston Michel, professeur agrégé à la Faculté de Médecine, chirurgien en chef de l'hôpital militaire n'' 3 : M. Jean lUilTet, président de la Société nancéienne de Crédit industriel et de dépôts, et M' Houot, notaire à Xancy.

Il est utile, dès maintenant, que nous soyons informés par les hôpitaux militaires et les diverses formations de la Croix-Rouge du nombre et du genre d'amputations opérées, de lorigine des mutilés, de leurs occupations et métiers avant la guerre, de leurs ressourceet dans la mesure du possible de leurs intentions. Il faut aussi que nous nous mettions

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en rapport avec les cliliurglens et médecins disposés à collaborer à une telle entreprise, et puis avec les industriels et les chambres de commerce. Enfin, la grande question, qui n'est pas encore tranchée dans mon esprit, c'est de savoir s il convient d'instituer des œuvres ou associations différentes, sans aucun lien entre elles, dans les diverses parties de la France.

Là-dessus, je voudrais causer avec le sénateur Herriot et avec ses amis de Lyon. Mes amis de Nancy et moi, nous croyons qu'une association unique qui posséderait plusieurs établissements procédant du même esprit, mais peut-être appliquant des méthodes différentes, suivant les circonstances et les besoins, répondrait mieux au but poursuivi.

En attendant que cette élaboration soit terminée, que vont devenir les invalides dont nous ^oulons tout de suite être les amis etles aides ')

^L Auguste Lefébure. le grand manufacturier de dentelles, au lendemain de mon article, le 2 G noven".])rc, m'écrivait :

A celle tâche, qui n'est prêt à vous aider ) Entrons tout de suite clans le domaine pratique et créons dans tous les centres industriels ou agricoles et dans toutes les villes les bureaux de placement des invalides de la (jaerre. Ils seront chargés d'être les inleimédiaires indis|:)ensables entre Ki !)onne volonté des patrons et

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les lïiutllés. Los patrons seront fiers, chaque fois (|iic cela sera possible, de donner place chez eux aux inva lides de la guerre. Qu'on s'empresse de nieltrc les uns et les autres en bons rapports...

Le Malin nous a devancés. Il a ouvert un bureau de placement pour invalides de guerre. C'est parfait. \ous nous réjouissons d'une émulation qui profite à ceux que tous nous voulons aider. Mais les aflaires sont bien stagnantes, les places dans le commerce momentanément peu nombreuses. Au fond des ambulances les amputés sont inquiets. Écoutez cette lettre que m'écrit le sergent Henri M... :

.Je lisais dans V Echo de Paris \o1re article : « Sauvons les invalides de la guerre ». Cela m'a beaucoup intéressé, car je suis mutilé du bras gauche, tout à fait à la cime, où il n'y aura même pas lieu de mettre un bras articule, victime du 19 octobre 1914. à côté de Soissons. A ous dites : « Ils auront bien une pension, mais elle ne sera pas suffisante pour leur permettre de vivre. Les laissera-t-on tomber dans la mendicité ") »

Eh bien ! oui. Lorsqiae nous serons libérés de l'hôpital où l'on nous soigne et que nous rejoindrons notre fover, que ferons-nous, que fera celui qui n'a rien et qui trouvera une femme et plusieurs enfants.*

Dans les pays industriels où les usines sont fermées, : comme la mienne, il sera impossible de gagner le moindre sou. Il me semble que le Gouvernement devrait se préoccuper de cela. En libérant ses invalides, il devrait leur attribuer un salaire journalier jusqu'à la fin de la guerre, pour se subvenir en atlen- I dant celte modeste pension.

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Nous resterons à la caserne ; alors il faudra un domestique pour habiller, laver les elTets, couper la viande de rinfirnie. Donc, on sera obligé de nous envoyer dans nos fovcrs, et de nous libérer sans argent, c'est la misère. Et encore tous ces braves qui se sont conduits en héros, mais que l'on n'a pas vus, seront privés d'un encouragement ou d'une médaille militaire.

Je vous prie d'agréer, monsieur, mes sincères remerciements d'avoir déjà songé à nous procurer du travail.

Je transmets au Gouvernement celle émouvante plainte. Et je me hâte de répondre à mon correspondant en lui donnant communication de cette lettre que m^adresse mon compatriote lorrain Georges Lagrésille :

Pari^, 20 -Novenibri" 191 4.

Cher monsieur, je viens de lire votre émouvant article de ce matin, en faveur des " invalides de la guerre »... Dès maintenant, ces invalides ont besoin c{u'on les secoure, et, s'ils ne peuvent rentrer dans leurs fovcrs, qu'on les hospitalise.

Permettez-moi donc de vous signaler que notre œuvre de YAssistancc aux convalescents mililaires se charge de ce soin. Envoyez-nous, à nos bureaux, 10, rue Auber, ces mutilés, ces réformés, ces futurs retraités auxcjuels vous vous intéressez, et nous leur délivrerons, après vérification de leur situation militaire, un billet de logement pour une de nos maisons de convalescence, où ils seront loL'és, nourris et soignés gratuitement.

A oilà qui est clair, nest-ce pas ? Dès aujour-

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dhui, les invalides qui veulent être immétljalement hospitalisés doivent s'adresser au 10 de la rue Auber : ceux qui veulent des places, au Malin ou, pour la région de FEst, à mes amis de Nancy ; et nous nous occupons de leur préparer des ateliers où ils apprendront des métiers.

J'aurais encore bien des réflexions à communiquer à mes lecteurs, ils s en doutent; i "y reviendrai et je leur dirai oii en sont nos préparations.

A mon avis, les principales dettes que la reconnaissance nous impose sont envers les morts, envers les invalides, envers les orphelins, envers les veuves, envers les combattants, envers les habitants éprouvés des régions envahies. Je ne suis pas très sûr de 1 ordre dans lequel je dresse cette énumération. Mais que leur importe à ces Français malheureux: ils s'entre-regardent avec affection et chacun d'eux, songeant à son voisin, dit avec le poète :

D'antres ont [ilus soolTert cpii \alaienl miriw que mi)i.

Un fait les égalise devant nous, c'est qu'envers eux tous nous avons une dette. Il faut la payer à ces nobles survivants qui nous dépassent et qui sont eux-mêmes dominés.

comme la montagne, par la haute cime neigeuse, paj' les morts. Pour ma part, en môme temps que je m'occupe des Invalides de la guerre, jai bien grande hâte de voir quelque chose de clair que nous puissions établir pour les orphelins de la guerre et pour les veuves, car c'est à eux et à elles que je voudrais attribuer la seconde part de mon indemnité parlementaire du premier au dernier coup de canon,

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