‹ L'âme française et la guerreChapitre 36 sur 42 · LA FÊTE NATIONALE DE JEANNE I) AKC · texte numérisé non relu

LA FÊTE NATIONALE DE JEANNE I) AKC

2 2 Décurabre 19 14-

Je déposerai aujourd'hui sur le bureau de la Chambre une proposition de loi dont voici l'exposé des motifs :

11 y a longtemps que nous aurions dû nous parer, davantage, de Jeanne d'Arc, la mettre au-dessus de nos partis et la glorifier, chaque année, dans une journée nationale, comme Ja sainte de la patrie et la ileur de notre sang.

Nous le désirions tous. On sait de quel culte la pensée française, la plus populaire et la plus savante, entoure la Jeune Fille de Domrémy. Dès i884, deux cent cinquante députés de tous les bords, sur l'initiative d'un radical, M. Joseph Fabre, proposaient à la Chambre que a la République française célébrât annuellement la fête de Jeanne d'Arc,

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fête du patriotisme. » En i8()4, la. proposition revenait, et appuyée par le Gouvernement, fut votée par le Sénat. En 1912, M. Poincaré, président du Conseil, déclara que le Gouvernement était favorable, et la Chambre, ayant nommé une Commission, la quasi-unanimité, soit dix membres sur onze, conclut à l'institution de cette fête nationale.

Alors, pourquoi ces lenteurs, et comment depuis trente années l'opinion publique n'obtient-elle pas cet acte de foi et d'amour qu'elle nous réclame, cette union solennelle autour de la plus pure des gloires.^

J'écarte les petites explications tirées de l'esprit ombrageux des partis, et, allant droit au centre de nos dilTicultés, je crois pouvoir dire que par une sorte d'instinct nous attendions, tous, une occasion parfaite. Ce n'était pas ingratitude, ni indilTérence, mais scrupule de respect. Nous attendions d'être plus sûrs de notre accord profond les uns avec les autres, et de notre accord avec cette haute figure. Quelque chose nous avertissait de ne pas nous presser et q.u'une heure élue sonnerait, une de ces heures magnanimes (jui portent en elles la vertu de hausser tous les esprits et de réconcilier les cœurs.

Elle est venue, cette heure victorieuse.

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Soudain nous avons eu la séance parlementaire du li août, le pacte de l'union sacrée, la mobilisation, ardente el bien ordonnée, comme le Chant du Départ, et puis par milliers ont écla'é sur tous nos cbamps de bataille ces actes d'héroïsme et de sacrifice dont les mises à Tordre du jour de l'armée ne nous peuvent garder quune faible partie. Lenvahisseur qui déjà croyait se saisir de la France est arrêté, repoussé par la victoire de la Marne, pareille et supérieure à ces trois journées de BouA^nes. de la délivrance d'Orléans et de Denain, qui par trois fois, jadis, nous sauvèrent, et demain la nation achèvera de bouter dehors létranirer.

C'est l'éternel miracle français, le miracle de Jeanne d"Arc. Hier, nous sembhons capables de le commenter et de l'admirer, mais non de le renouveler. Aujourd'hui, les trésors de la race apparaissent, les sources souterraines se sont mises à jaillir, les plus belles vertus refleurissent et toutes les ailes se déploient. Jeanne d'Arc est éternelle. La vierge d'Orléans, le Phénix des Gaules, renaît de ses cendres. Saisissons celte minute sacrée.

Toutes les conjonctures et nos alliances même sont propices. Hier, le poète national

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anglais Iiudyard Kipling, dans son magnifique poème à la gloire de la France, chantait ; « \ous nous pardonnons nos torts réciproques et le A'ieux crime impardonnalile, le péché dont chacun de nous eut sa part, sur la place du Marché, de Rouen. » Mais il y a plus : Jeanne d'Arc voulait (jue nous pussions collaborer. Il faut rappeler aujourd'hui que le rêve de la généreuse fille était, une fois la France délivrée et la paix faite, de chevaucher avec les Anglais eux-mêmes pour la défense de la chrétienté. Elle le leur écrivait. Sa mission complète, c'était de défendre avec les Anglais la civilisation. Et quand il semble que nous soyons en train. Anglais et Français étroitement unis par les liens d'une impérissable amitié, d'accomplir la pensée totale de Jeanne d'Arc, ncst-cc pas l'instant de glorifier en Elle ie courage de nos soldats, de proclamer par Elle notre puissance vivace de résurrection, et de définir par Elle encore la magnanimité de notre génie militaire ?

La vierge guerrière qui nous ouvre le chemin par où chasser l'envahisseur, montre en même temps à l'univers le visage héroïque et bienveillant de la vaillance k la française. ("est bon aux Allemands, s ils veulent exalter les vertus qui les ont faits grands et qui peu-

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vent les faire plus grands, d'aller chercher des modèles dans le fond des époques barbares. Ils ont installé l'clligie du roi des Vandales sous leur temple du AValhalla, dédié aux héros qu'ils jugeaient dignes de provoquer leur enthousiasme et de former leurs âmes. Leurs savants depuis un siècle recueillent toutes les épaves des races païennes, tous les héros, tous les dieux qui sont des conseillers de massacre et de pillage, et s'elTorcent pédantesquement de les introduire au fond de la conscience nationale de la Germanie. Et si l'on veut comprendre ce que signifient ces appels constants et monotones de Guillaume II à son (( vieux Dieu », il faut savoir que ce « vieux Dieu », dont l'usage, nous dit-on sans rire, est spécialement réservé à l'empereur, n'est rien moins que le dieu Odin, le Père universel qui, dans le brouillard du Nord, entouré des Vierges Sanglantes, préside à des tueries indéfinies, mêlées d'affreuses ivrogneries. Ah! la Belgique et nos provinces envahies attestent à l'univers ce que sait faire un peuple formé dans une admiration religieuse pour les plus ellroyables scènes de l'humanité primitive et qui fait d'une mythologie féroce ses grands textes sacrés.

Mais les armées de la France vont à la

guerre, aujourd'hui comme toujours, avec les sentiments d'iiéroïsme généreux qui animaient la chevaleresque Jeanne d'Arc. \ous portons en nous son exemple, et, fût-ce à noire insu, les impulsions mêmes qui l'avaient mises en mouvement. Ouand les Allemands déifient la déloyauté et la cruauté, et quand, justihés par leur idéal, ils projettent d'écraser les faibles et d'asservir le monde, grouponsnous autour d'une vierge toute faite de vaillance, de bonté, de droiture et de sacrifice, pour proclamer d'une voix unanime, Français de tous les partis, que le propre de la puissance est de délivrer et de proléger.

Tel serait le sens d'une fête nationale de Jeanne d'Arc. En conséquence, nous avons l'honneur de reprendre, pour le soumettre à la Chambre, le texte qui, dès le 8 juin 189^1, avait été adopté par le Sénat, et qui propose que la République française célèbre chaque année, au deuxième dimanche de mai, la fête de Jeanne d'Arc, fêle du patriotisme.

En faveur de cette proposition^ foi reçu, dès la première /leure, une chaleureuse approbation de M . Joseph Fabre, qui fut au Parlement, répétons-le, l'initiateur de ridée; l'adJiésion de mon ami Henri Galli, qui est un

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précurseur^ puisque, en J/.II2 et en 1913, il a fait adopter, par le Conseil municipal de Paris, un vœu ayant le même oljjet, et encore l'adhésion de M. Camille Picard, « député de Dom— rémy et secrétaire, dans la dernière législature, de la Commission pour la fête nationale de Jeanne d'Arc ». Je remercie les uns et les autres de leur concours dans une cause qu'il appartient à chacun de nos collègues de faire triompher, chacun avec ses arguments. On sait assez qu'une Jeanne d'Arc n'appartient à aucun parti.

JUSQl AU BOUT

a 3 Décembre 19 14.

C'est le mot de la journée. Il a été pris, repris sous plusieurs formes par Deschanel et par Mviani. Avec la plus grande force, ils ont dit et redit que la France voulait une paix pleinement victorieuse, qu'elle entendait souder pour jamais l'Alsace et la Lorraine à leur patrie française, et réparer dans l'Europe toutes les offenses au droit, et prendre des garanties pour la paix durable sur les ruines du militarisme prussien. A ces déclarations,

JaCliambre unanime s e>l associée pleinement, longuement, avec enthousiasme et gravité.

La journée a été bonne, de la première a la dernière minute, et non seulement en séance publique, mais dans l'accord où.

d'homme à homme, nous nous sommes tous vus au cours de conversations familières où chacunrépétait :ccOn tiendra jusqu'au bout».

\ul!e nuance de parti ne pouvait exister entre nous s'il s'agissait d'exprimer notre sympathie il ceux de nos collègues qui ont l'honneur de souffrir dans leurs familles pour la patrie, ou bien s'il s'agissait de féliciter ceux qui ont été distingués au feu, ou encore de serrer la main aux braves qui se battent. Les députés-soldats ont été justement les héros de la réunion. A défaut d'uniforme, leurs visages guerriers les désignaient assez, et puis nous les connaissons, car depuis que nous ne les voyons plus nous pensons davantage à eux et, ma foi, plus cordialement.

Deschanel exprimait tout haut avec magniticence nos sentiments cjuand il prononçait l'éloge des morts devant l'ennemi, Pierre Goujon, Paul Proust, Edouard Nortier, et qu'il joignait à cette liste glorieuse le nom d'Albert de Mun, mort en assistant de tout son cœur l'armée.

C'est une belle idée qu'a eue le président de la Chambre de décider que les noms des représentants du peuple tués au champ d'honneur seraient inscrits sur une plaque de marbre. Puissent-ils nous conseiller à jamais de mettre au-dessus de tout le souci de la défense nationale, le respect des justes intérêts moraux et matériels de l'armée !

La séance fut courte. Nous l'avons longuement prolongée dans les salons de la Chambre, où j'écris CCS lignes. Evidemment, ça n'est plus la même qualité de vibration qu'au /( août. Mais les ùmes, plus apaisées parce qu'elles connaissent les difficultés, et que les ayant mesurées elles sont certaines de les surmonter, m'ont paru encore plus solides.

Je prie que l'on m'excuse si mon article dans son détail peut se ressentir des distractions que me donne trop naturellement le souci d'écouter ceux de mes collègues mobilisés qui passent près de la table où je travaille. Qu'il est intéressant de les entendre î Comme ils parlent modestement d'eux-mêmes et noblement, avec une admiration joyeuse, de leurs camarades de tranchées. Ah! la vie à l'armée et le souci de la patrie en péril ennoblissentchacun.

Mais ils vont nous quitter, ces députéssoldats. Saurons-nous rester dignes d'eux, je

veux dire : saurons-nous rester leurs colla])orateurs utiles ?

Le Parlement, quelles que soient les bonnes volontés individuelles qui le composent, est, pour cette période, un instrument ]3ien dangereux à manier. Les comparutions ou apparitions des ministres dans les groupes n'ont pas été excellentes. Il est fâcheux qu'un représentant de la défense nationale et de l'union sacrée soit amené à recréer, avec plus d'autorité que jamais, les partis politiques, qu'il les reconnaisse officiellement et surtout qu'il en prenne l'esprit et le ton.

— Comment, me dira le ministre, j'en ai pri.- l'esprit et le ton; Mais non pas, j ai parlé en homme de gouvernement.

— Eh ! monsieur le ministre, nécessairement vous A'ous êtes adapté à ceux qui vous écoutaient, qui sont vos amis de la bataille parlementaire et électorale : vous leur avez dit ce qui leur plaît le plus et qui vous plaît aussi : vous avez repris le point de vue particulier, 1 esprit de cadre, quand il faudrait briser les cadres.

Je n'insiste pas. Tout s'est bien passé. Ce qu'il y a d'excellent et de patriotique dans chacun des hommes qui composent le Parlement s est témoigné sans alliage. Mais si les

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inquiétudes que l'on pouvait avoir n'ont pas été justifiées par l'événemenl, elles suljsistent pour l'avenir. La seconde journée va être également bonne, je crois. Mais enjanvier?

Il n'est pas possible (|uc les séances régulières de la Chambre et du Sénat reprennent. On ne pourrait pas les remplir éternellement de somptueuses draperies qui étouffent les querelles et les imprudences. Il ne faut pas que nous risquions les questions, interpellations, excitations qui seraient aussi détestables cju'inévitables dans la chaleur communicative des joules oratoires.

Il \ a là un réel danger qu'il appartient aux vrais politiques d^écarter, d'accord avec les patriotes. Nous demandons qu'on prenne des moyens constitutionnels de tenir la paix entre les Français, comme la guerre contre les Allemands, jusqu'au bout.

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