MONSIEUR I.E NOTABLE SUR SON PERRON
:>A) Décembre 191 4.
Quand je suis allé dernièrement en Alsace, — trop peu d'heures, à peine le temps de respirer quelques bouffées d'un air redevenu
français, — j'ai recueilli des images sur lesquelles je ne cesse pas de réllcchir.
j'ai vu à Dannemarie messieurs les notables, sur leurs hauts perrons, fort incertains, fort gênés. Descendaient-ils serrer la main du passant français? Non pas. Ils saluaient, se tenaient sur leur seuil. Et moi, suis-je allé fi^ancliement à eux? C'est une faute que je n'ai pas commise. Mon e?ipérience antérieure de l'Alsace mavertissait de les ménaiicr et de respecter leur prudence.
Jamais on ne fera assez Dour divuleruer en
France le régime de terreur auquel ces malheureux pays sont soumis en ce moment.
Le sculpteur A. keuiling du Logebach a été accusé d'avoir dit aux troupes françaises, lors de leur entrée en Alsace , que les boysscouts allemands étaient fort capables de leur tirer dessus. 11 a été condamné à mort par le Conseil de guerre de Colmar et fusillé le 9A) août. Le directeur de fabrique A. ^^ agner a été accusé d'avoir serré la main à un capitaine français et de lui avoir indiqué le 19 août la direction du village de Bourzwiller. Il a été condamné le 1 8 novembre par le Conseil de guerre de \euf-Brisach à trois ans de travaux forcés. Ces iniquités prouvent quel héroïsme il faut à nos frères d'Alsace pour laisser parler
leur cœur, et je pense qu'elles feront excuser ceux qui voilent jusqu'à nouvel ordre leur profonde satisfaction de nous voir. Les malheureux villai<es occupés par nous , mais encore incertains de leur sort tléfmitif, paifois pris et repris par les deux lielligerants, ne vivent qu"à demi et dans une situation terrible. Il ncn est guère ori ne soient restés des yeux et des oreilles teutonnes. Les Allemands n'y reviendront plus. D'accord. Mais s'ils y revenaient, ne fût-ce qu'une demijournée? Il y aurait des mouchards mortels. Les paysans, les bourgeois le savent et se réservent.
Us se réservent, sur leurs hauts perrons. Ils se taisent, ils attendent. Mais tout au fond, que pensent-ils ?
C'est la question qu il faut se poser, qu'il faut étudier. Et beaucoup d'entre nous y répondent avec précipitation et légèreté. Certains Méridionaux et des Parisiens ont vécu sur l'image de l'Alsace-Lorraine enchaînée, liée au poteau noir-blanc-rouge et attendant la première occasion de se jeter dans nos bras. C'est une vérité de 187 1. On nous attendait. Mais cette amoureuse a pris quarante-quatre années, tandis que nous ajournions d'accourir. Et voici qu'arrivant après
o/i'l l.!:s SAIMS DR L\ FKANCi:
ce long letaixl, nous nous scandalisons de lui voir de grands iils a qui sonl soldats allemands ». Il y a pis : souvent notre amoureuse est morte en nous attendant, trop fidèle pour laisser là-bas une ramille, et dans sa chambrelte loge une all'reuse sorcière d'outre- Uliin :
Qu'on ne s'imagine pas, m'écrit un oflTicier, « né à Strasbourg et vieil ami d'Etirmann et de Colette », qu'on ne s'imagine pas ne trouver ici que des amis ! 11 y aurait trop de désillusion ! Même parmi les anciens Alsaciens, il y aura dc-ci dc-là quel([ue froideur ou méfiance. Quarantc-(|uatre ans de régime d'oppression, d'espionnage pèsent sur l'esprit de notre pauvre peuple alsacien; et nos deux retraites de Mulhouse, suivies des représailles allemandes, ont montré encore plus à nos populations qu'elles doivent manifester avec prudence leurs vrais sentiments. Et puis, il y a tous les immigrés. En Basse-Alsace, nous en rencontrerons encore plus qu'en Haute-Alsace et, pourtant, de là nos soldats ont rapporté de cruels souvenirs. Le 9 août, dans la nuit, quand sous l'attaque en masse des i^*^ et 1 5^ corps allemands nous avons reçu l'ordre de nous replier, nous avons dû nous frayer un passage dans les rues du village de Riedisheini, où des soldats allemands s'étaient déjà glissés. Des civils aussi participaient au coud^at et de beaucoup de maisons des coups de feu nous massaci'aient, la nuit. On vit des scènes sauvages : nos hommes avaient dû combattre depuis quatre heures du soir, sans manger, ni boire. D'une fenêtre, on leur tondait un seau rempli d'eau et le malheureux qui s'arrêtait à boire était fusillé à bout portant! Beaucoup de mes camarades et de mes liom-
nies sont revenus de là cxasj)éiés contre les Alsaciens et i"ai eu toutes les peines du monde à leur expliquer qu'ils n'a\aient pas eu allaire à des indigènes dOri pine française, mais à des immigrés venus d'outre- Ivhin depuis 1871 .
Ainsi le premier point, c'est de faire le triage des personnes, et de distinguer les vieux Alsaciens, nés de Français, et les jeunes Alsaciens nés d'Allemands. Ensuite il faut faire le triage des sentiments clans une môme personne et comprendre, accepter tl'apparentes contradictions.
C'est très complexe la conscience d'un Alsacien qui, toute sa vie, en rêve, à aimé la France, et, en fait, a vécu sous les institutions allemandes. Chez le bourgeois de Dannemarie coexistent des scrupules de loyalisme militaire, des incpiiétudes d'homme religieux, un goût de l'organisation, une inquiétude admirative de nos audaces, et puis des habitudes et des intérêts qui s'émeuvent. Combien d'honnêtes petites gens parmi les annexés ont laissé un vieux fonds de sentiments français dépérir sous une alluvion que l'accoutumance a renforcée!
Français qui ramenons le drapeau tricolore au milieu de nos frères, disons-leur et prouvons-leur que nous entendons respecter l'Ai-
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sacc et la Lorraine qu'ils portent dans leurs cœurs. \ous venons les libérer, et non pas, en quoi que ce soit, les peiner et les asservir.
Ici Jolî're vraimcni a été admirable de cœur et de génie politique. Que leur a-t-il dit? Tout ce qui pouvait les rassurer. Il a posé avec une clarté et une noblesse parfaites les deux affirmations i{ui doivent balaver toutes craintes. « Peut-être que les Allemands vont revenir!* )) murmure en soi-même le bourgeois de Dannemarie. Peut-être que les Français vont déranger nos mœurs, nos chères traditions. Mais Joffire le rassure :
Nolro retour est tléfinitif: vous èles Franrais pour toujours.
La France apporte avec les libertés qu'elle a toujours représentées, le respect de vos libertés à vous, (les libertés alsaciennes, de vos traditions, de vos convictions, de vos mœurs.
Ce sont SCS paroles textuelles. Et pour donner plus de solennité à ces graves promesses, le généralissime se dresse de toute sa taille, déploie toute sa qualité :
Je suis la France, dit-il; vous êtes l'Alsace : je vous apporte le baiser de la France.
De telles paroles et de tels accents, qui répondent aux pensées les plus secrètes du notable de Dannemarie, forment le plus ma-
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jestueux portique à l'élude que nous voulons faire, ou plutôt aux quelques indications que nous voulons continuer de donner ici, au jour le jour, sur les ménagements à prendre avec ce notable et avec tous les Alsaciens el Lorrains. 11 ne viendrait à l'esprit d'aucun de nous d'apprécier au fond aucune des mesures que croient utiles ceux qui assument les responsabilités iJflorieuses de la reconquête alsacienne. \ous no jugerons pas les moyens; l'importance du but prime tout, el nous sommes à notre rang fort modeste les coLlaljorateurs moraux du pouvoir militaire, ^ous demandons simplement que les mesures militaires nécessaires soient appliquées ou expliquées de manière à rassurer le notable de Dannemarie. J'ai remué ciel et terre, je veux dire que j'ai frappé aux plus hautes portes, afin d'obtenir des adoucissements eu faveur des soldats allemands de pure origine alsacienne que nous faisons prisonniers; en faveur des pauvres créatures, des servantes le plus souvent et des femmes de très modeste condition dont les maris parfois sont enrôlés dans l'armée française) que l'on a entassées dans les camps de concentration ; en faveur des évacués d'Alsace-Lorraine, qui sont irréprochables; en faveur même de certains otages. J'ai obtenu, mais
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bien peu. Je conlinue de demander que des femmes de cœur soient autorisées à porter des secours dans les camps de concentration, sans contrevenir aux précautions jugées nécessaires pour la sûreté nationale.
Des aujourd'hui, je reconnais que nous avons une satisfaction. Il est décidé qu'une Commission parfaitement composée visitera les camps de concentration. Les résultats de cette inspection permettront de distribuer utilement et le plus tôt possible les secours qu>e je sais être nécessaires. Je remercie, pour ma part, le Gouvernement, en lui signalant que pour les Messins et Lorrains, il y aurait lieu d'adjoindre au député A\ eill l'abbé CoUin, universellement connu en Lorraine (et dont les Allemands viennent de confisquer la petite fortune, ce que je mentionne comme un titre d honneur).
Ce n'est pas quand la mesure est pri<e que je vais récriminer sur les délais qu'on y a mis. Mais il importe de traduire en mesures administratives irréprochables et rapides les grandes paroles de Joffre. nous déclarant résolus à respecter « les libertés, traditions et convictions w de l'Alsace. Les deux rives du Rhin observent notre conduite. Et le monde a tant besoin de la France que ce sont les
éléments épurés de son apport que je voudrais imposer de nouveau à des zones accrues d'influence et d action.
Tout au long de cette guerre nous somblons recourir à l'improvisation. Il semble que ce terrible heurt de la France et de l'Allemagne soit une lutte de 1 improvisation, qreffée sur une humanité admirablement civilisée, contre l'organisation plaquée sur des gens médiocrement civilisé^. Je ne doute pas que nos qualités d'humanité n emportent tout ; je sais que le génie français est le plus capable d'organisation: mais, tout de même, je me convaincrais mieux ({ue notre (iouvernement prépare de sages solutions aux j)roblcmes alsaciens les plus graves, si je le voyais diligemment régler les plus petits.
S'il est si dilTicile aujourd'hui d'adoucir le régime des camps de concentration et de créer une s\mpathie pour les mallieureux Alsaciens-Lorrains , obligés d'être soldats prussiens, qu'est-ce que ce sera après la guerre, dans une Alsace-Lorraine reconquise, 011 les plus grands problèmes de la conscience se poseront et où la justice et la violenc(> n'auront pas la sainte excuse de la légitime défense et de la protection militaire ■' Trois gendarmes de Narbonne -^ulllront à discré-
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diler le nouveau régiiiie dans un calme village du Sundgau.
Il est d'extrême importance que le notable de Dannemarie (|Ui, depuis son perron, regarde le retour île lu France, reconnaisse tout de suite le généreux et loyal visage qu'il a tant aimé dans les livres.
P. -S. — La Commission chargée dauthentiquer dans les lieux de dépôt les Alsaciens-Lorrains, qui dès maintenant méritent d'être tenus pour des français, est composée de l'abbé Wetterlé. de MM. Weill, Laugel, Blumentlial, Ilelmer, Châtelain, Vilmoth et (irouvel.
Je vais transmettre à ces messieurs mes dossiers, et mes correspondants doivent avoir bon espoir que leur situation sera translormée complètement ou, pour le moins, améliorée.