AU MONUMEM DU SOUVENIR
2 Novemijre I()i4.
La vraie manière dlioiiorcr les morts, c'est d'écouter la leçon qu'ils nous donnent et de recueillir leur expérience. « Jai agi ainsi, nous disent-ils, imite-moi, ou bien évite mon erreur. ■» Ainsi parlent-ils à celui qui maintient sur eux son regard, tandis qu'ils s'en- Ibncent dans la brume. Et revenant à nousmêmes, nous songeons à la manière dojit nous avons agi envers eux. Avons -nous bien soigné ces blessés f|ui sont morts? Aurait-on pu en plus grand nombre les sauver?
C'est la question. Faut-il le rappeler? Et tenez, l'important n'est pas de savoir si Ion donne aux blessés des petites médailles pieuses, mais de savoir si on leur fait des piqûres antitétaniques. Le scandale ne serait pas qu'il y eût trop de médailles dans les ambulances, mais que l'on y manquât de sérum Pioux.
Dans ce joui- des morts, obligeons-nous à travailler pour eux à une Ijesogne ingrate.
Celle année, ]'àme déploie ses ailes, et par chaque courrier, nous arrive, lout admiraljle, des tranchées. Ame des vivants et des morts, alouette gauloise, aigle latine, vers laquelle s'élèvent les regards. Mais nous, les noncombattants, quel droit avons-nous de participer à cette haute existence ? Revenons à une tâche sans ivresse et cherchons plus humblement le terrain ori nous pouvons servir.
A la suite des articles qae j ai pidjliés ici sur les soins donnés aux blessés et sur l'imperfection des services sanitaires, j'ai reçu une volumineuse correspondance. Par centaines, de terribles lettres marrivaicnt qui me troublaient profondément (i)... Des hommes, des femmes, des médecins, des blessés, un tas de gens que je n'ai jamais vus passent devant moi, une seconde, le temps de me jeter leur
plainte , leur conseil. « Allez à tel endroit,
vous y verrez ceci. » Quoi donc ? Des misères des lacunes, toujours des souffrances. Parfois, j'en étais accablé.
Qui suis-je, pour que ce fleuve douloureux me poursuive? Ai-je la force, la capacité de secourir mes frères mal soignés? Je le vou-
(i) J'ai laissé çà et là (quand je ne pouvais retrouver mon manuscrit) une indication des coupures exigées par la censure.
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(Irais de toute ma bonne volonté. Comment procéder!'
Il ne serait pas sain de porter sous les yeux d'un vaste public des faits pénibles, que je ne suis pas toujours à même de vérifier et que parfois excusent les cruelles nécessités de la bataille. Je ferai mieux d'en causer avec les hommes que leur fonction désigne pour agir et pour réorganiser des services défectueux. Mais oij sont-ils? Les pouvoirs du monde officiel de Paris ne valent que dans l'enceinte du camp retranché, et le Gouvernement de Bordeaux est bien loin. ♦
Après rédexion, je me suis arrêté ù dresser un rapport, à dépouiller ces lettres où se mêlent les durs tableaux, les dénonciations, les injustices peut-être. J'ai pris les meilleurs conseillers, que je prie de trouver ici mes remerciements. Après avoir soigneusement lu toutes mes lettres, nous en avons extrait les passages les plus utiles. Sans en changer la rédaction.
Il va de soi c|ue je n'ai accueilli que des documents ])icn et dûment signés par des personnes dont je donne la qualité et l'adresse et (lui disent : J'y étais, j'ai vu et j'atteste. Ce recueil s'ouvre par une importante lettre du docteur Etienne Destot , ancien interne des
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hôpitaux de Lyon, expert près le tribunal de la Seine, et se termine par une note du docteur Yignaud, maire de Clermont-Ferrand.
Pour faciliter leur lecture, tous ces témoignages sont classés en onze chapitres traitant de la relève des blessés sur le champ de bataille: du fonctionnement des ambulances de front ; du fonctionnement des trains sanitaires ; du fonctionnement des ambulances de gares ; du fonctionnement des hôpitaux de Paris ; du fonctionnement des hôpitaux de pro- A'ince ; de la non— utilisation d'hôpitaux bien organisés ; de la non-utilisation du personnel mécUcal : de la non-utilisation des dentistes et des pharmaciens ; des convalescents, et enfin des soins excessifs dont certains blessés et prisonniers allemands seraient l'objet.
La simple énumération de ces titres indique la richesse de matériaux qu'il ma été permis de réunir et de classer. Cette liasse de faits, c'est toute une enquête que je mets à la disposition du Gouvernement.
J'en adresse un exemplaire au Président de la République, à qui tiennent à cœur toutes les parties de la Défense nationale, et un autre exemplaire au ministre de la Guerre, de qui relèvent les services sanitaires. Et je mentionne mon effort dans ce journal, parce
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qu'un plan, une idée exposés devant plusieurs millions de lecteurs prennent tout de suite un corps, sont déjà un acte, un commencement d exécution, et pour avertir mes correspondants que je continue d'examiner, d'extraire el de classer leurs lettres. (Qu'ils ne s'arrêtent pas, eux-mêmes, d'être des inspecteurs pour le bien public.
ce Croyez, m'écrit Millerand, en qui j'ai toute confiance, croyez que je ne né'jUijeral lien pour utiliser au mieux ihjs communications... ))
Déjà, d'importantes améliorations, tout le monde les constate, ont été réalisées dans les serAices sanitaires, mais il reste énormément à faire, et puis, ii mesure que cette guerre se prolonge, il faut que le bien-ètrc matériel augmente autour de nos blessés, car autour deux, fatalement, la première sensibilité s émousse.
Pauvre nature humaine ! Prenons des précautions contre nous-niêmes ; qu'une bonne méthode supplée les élans de la fraternité et certaines chaleurs d'àmc qui pourraient se refroidir graduellement. Pour moi, dans ce jour consacré, oi^ij aurais tant aimé m'en aller, tout l'après-midi, avec la foule, dans les cimetières, et nouer avec les morts des liens
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solides par la songerie, et me placer sous leur protection bienfaisante, et laisser éclore en moi leurs idées qui flottent dans la brume sur les tombes, je me suis contraint à terminer ce travail. Il peut adoucir les souirrances de nos blessés, et réduire la mortalité. Ce fut ma prière, ma démarche, mon ollrande au monument du Souvenir.