L'AME DES RUINES
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Me voilà donc, au soir tombant et sous la pluie, dans les ruines de Gerbéviller-la- Martyre, qui cherche les religieuses portées à Tordre du jour de larmée par le général de Castelnau.
— A ous voulez voir la chère sœur Julie ') Il n'y a pas à vous tromper. C'est la maison qui reste, en montant, à votre main droite.
La maison qui reste ! La voici : une maison sans cachet, mi-paysanne, mi-bourgeoise et la salle à manger, oii j'attends quelques minutes la sœur, est ornée d'une suspension en camelote de bazar. Je suis bien content de cet ensemble sans grâce, commun. Je vais voir en pleine vie méthocre un fruit né de la circonstance.
Mais voici Mme Julie Rigarel, en religion sœur Julie, celle-là même que le général a glorifiée, que le préfet est venu embrasser, à qui le sous préfet a conféré provisoirement tous les droits du maire.
— Ma so'ur, avec un grand respect, le président de la Ligue des Patriotes vous salue.
Et j'explique à la noble femme que je parcours la Lorraine pour me renseigner sur les vilenies des Allemands et sur les mérites de mes compatriotes.
Je distingue mal ses traits, dans la faible lueur que donne la petite lampe à pétrole de la suspension. Je vois seulement que c'est une personne un peu forte, débrouillarde, parlant vite, avec beaucoup d'accent, pareille à toutes les religieuses et à beaucoup de dames de nos petites villes, mais demeurée plus rusticjue et rayonnante de bonté.
— Mais, qu'est-ce que j'ai donc fait pour qu'on s'occupe de moi comme ça î Les sœurs de Saint-Charles sont hospitalières, je ne devais pas agir autrement.
Les sœurs de Saint-Charles ! la coni>ré2:ation lorraine par excellence, une vieille fondation de notre duché. De par leurs lettres patentes, du dix-septième siècle, elles avaient mission de prier pour la conservation et la
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prospcn'lé de la maison de Lorraine. Elles viennent de bien servir riionnciir du peuple lorrain.
— Soit ! ma sœur, vous n'avez rien lait qui soit extraordinaire pour une sœur de Saint-Charles. Mais des choses extraordijiaires, vous en avez vu.
— Ah ! j'en ai vu ! La grande fusillade et le bombardement, le 2/4 août, ce fut de neuf heures du matin k neuf heures du soir. Dans la nuit du 2.3 au 2A, on nous avait envoyé des petits alpins pour défendre le passage. Une cinquantaine, et si jeunes, des enfants. Ils se battaient. jNous recevions des bombes, des balles. Le Maire leur dit : « Mes enfants, vous ne pouvez rien, ils sont trop nombreux. Et vous allez exposer le village. » Ils répondirent doucement : « Le général nous a donné Tordre de tenir jusqu'au bout. » Et ils tinrent jus(|u"au soir, où l'infanterie allemande arriva dans le centre de la ville. A ce moment, ils réussirent à se glisser à ras de terre et puis pardessus les murs du cimetière, san,s que les Allemands les vissent. Alors ceux-ci s'en prirent aux gens de la ville. Ils entraient dans chaque maison en frappant et chassant tout le monde. Un officier arriva chez moi avec des soldats. Il monta chez mes blesses. Les pauvres
petits tremblaient. Et moi, je me suis mise entre eux et lui, et je disais : « \"v touchez pas^ ils sont blessés. » Alors il allait à chaque lit et jetait, lui-même, la couverture à terre, pour voir les pansements. Il avait un revolver dans une main et un poignard dans l'autre. Je le suivais, je le précédais. Ah î j'étais effrontée. J'en suis encore étonnée. Comment ai-jeosé?... Je ne savais pas alors qu'ils étaient en train de tuer et de martyriser des femmes, des enfants dans le village.
Elle me donne des détails sur les crimes des Allemands contre les personnes, et soudain, épouvantée par les images qu'elle réveille :
— Croyez-vous qu'ils reviendront !' me ditelle. Oh ! j'ai peur !
Cette interruption est belle : elle laisse voir la nature sous l'excellence de la religieuse.
— Ils vous ont épargnées, vous et vos religieuses, ma sœur.''
— Je soignais leurs blessés comme les n(')lres. C'est mon devoir de sœur de Saint- Charles. J'ai le droit de préférer les nôtres, mais, eux, je les soignais également. Tenez, le 20 août, nous avons eu 208 blessés prussiens, et personne pour les soigner, a Et vos majors? leur disions-nous. — Ils nous ont abandon—
nés ». Nous les pansions. Nous ne savions jien faire de savant. 11 y en avait un, ses deux doigts pendaient : je les ai coupés avec mes ciseaux. C'est a Roselieures surtout qu'ils ont été massacrés par notre 70. Ils n'avaient plus de mollets, plus de joues, plus de cotes.
— Se plaignaient-ils?
— Non. Ils disaient : ('a me brûle. Us étaient entrés à Gerbéviller, le 2 4 août, le soir, je vous l'ai dit. Eh bien ! le 28, à cinq heures du soir, les Français rentraient. A uus pensez quelle lutte, et qui a dure, sans discontinuer, jusqu'au i3 septembre, à huit heures du soir. C'était la bataille toujours, le duel d'artillerie, la mitrailleuse surtout, que nos gens appellent le moulin à café.
La sœur me donne un tas de renseignements que je laisse glisser à terre pour recueillir seulement ce qui me la fait connaître ellemême. Ce n'est pas le désastre de Gerbéviller que je lui demande ; j'ai vu les ruines ; et ce n est pas non plus le récit du combat : il faudrait le placer dans l'ensemble des opérations. Je suis venu pour la voir, elle-même, pour voir une personne qui possédait à son insu une puissance héroïque et qui s'est révélée dans un mouvement d'enthousiasme quand cela fut nécessaire.
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— Monsieur le curé, me dil-elle. avait été emmené par les Allemands. Léglise brûlait. Alors ridée m'est venue soudain que le ciboire était en danger. J'ai couru le prendre dans le tabernacle, je lai apporté ici, et m'étant nuse à genoux, je me suis communiée.
Ici, dans cette salle, sous la suspension dorée ! Ce tableau m'explique la sœur Julie : une nature excellente, formée divinement. Je me trouve en présence d'une personne de la campagne, pleine de bonté et d'esprit pratique, mais tout cela rehaussé par le sentiment mystique.
Tandis que nous causions, d'autres sœurs, des infirmiers, des officiers, des soldats et puis des éclopés, des réfugiés, parmi lesquels dos enfants, et quelques-uns des pauvres habitants revenus dans les ruines sont entrés, l'un après l'autre. Ils m'expliquent qu'ils ont fini d'enterrer les morts de la bataille et que le lendemain matin, au milieu des tombes, on dira pour eux une messe en plein air. Ils me demandent d'y prendre la parole. La sœur Julie insiste, et moi, j'en décline llhonneur, non certes que je veuille m'épargner un petit effort, quand il s'agit de gens qui se sont fait tuer, mais parce que je me sens indigne d'un si grand rôle réservé dans mon esprit aux
prêtres, aux soldais, à ceux qui ont souffert.
— A ous auriez fait plaisir à tous.
Ce mot de la sœur Julie me poursuit dans l'obscurité où je me retrouve, tandis que la voiture, une fois encore, nous fait traverser les ruines et court vers Lune vil le. Je songe au service qu'elle nous rend en manifestant la générosité morale de notre nation auprès des horreurs allemandes. C'est par elle que l'on compi'cnd le cri de l'orateur sacré : « Les mains élevées vers le ciel enfoncent plus de bataillons (jue les mains armées de piques et de lances ». Il est certain que cette religieuse qui soigne les assassins eux-mêmes sur le lieu de leurs assassinats, et quand elle est la fdle et la sœur des victimes, vous a une autre allure dans Gerbéviller que les Ivrognes sur le eharnier dans Raon. Souhaitons qu'elle soit vue dans les décombres de sa ville, cette âme rayonnante de femme française, par les Américains et par les nations neutres qui balancent entre la France et l'Allemagne. Mais qu'avais-je besoin, tout à l'heure, d'opposer à son désir mes scrupules ! Elle a organisé une belle cérémonie; elle trouve que mes titres, quels quils soient, Y ajouteraient quelque chose; je n'ai qu'à lui obéir. Retournons à Gerbéviller. J'y retourne et je lui dis ;
— Ma sœur, c'est enlendu. Je vais coucher à Luné ville, mais demain à neuf heures, hien exactement, je serai de retour et vous rejoindrai, pour La messe, sur le plateau, entre Gerbe viller et Moyen.